AUTRE CHAT
Un tout jeune, celui-ci, un mimi gris de trois ou quatre mois, rayé, tigré, moucheté, la queue annelée comme celle des panthères, le ventre et le museau blancs, avec un bout de nez très rose. Arrivé un matin chez moi, le diable sait d’où, maigre et pitoyable, remplumé aussitôt à miracle et devenu depuis quinze jours mon compagnon très affectueux.
Aujourd’hui, grande bourrasque d’équinoxe, brusque et souveraine, tordant les arbres, faisant voler le sable en tourbillons et bondir la mer.
Il était au jardin, le petit mimi gris ; mais, épouvanté par cette clameur et cette violence du vent, voici qu’il se précipite dans la maison, en même temps que s’engouffre par la porte une rafale entraînant des feuilles et des branches arrachées. Agitation extrême dans mon logis battu par les souffles du large : les domestiques courent aux fenêtres mal jointes pour étancher l’eau de l’averse soudaine ; puis, se décident à fermer les contrevents du côté de la mer, me laissant dans une demi-nuit d’éclipse. Lui, le petit mimi gris, a pris le parti de se blottir dans mes bras, où il s’étend et s’abandonne, en commençant le ronron amical, devenu comme une petite chose molle et toute en velours que je puis pétrir à mon gré entre mes doigts.
Petite chose toute en velours, petit être à peine éclos, petite combinaison d’atomes qui, il y a six mois sans doute, n’était ni formée ni seulement prévue, mais flottait dans le néant d’avant la naissance, — néant plus absolu et plus mystérieux que celui d’après la mort… Comme c’est étrange, quand on y réfléchit, qu’il ait déjà de si gentilles notions de tenue, de propreté, de discrétion, — et surtout qu’il éprouve ce sentiment, si humain, de désirer une présence amie dans les moments où se déchaînent, avec des voix tristes, les grandes forces aveugles de la Destruction.
Tandis que le vent et la mer font leur bruit de fureur au dehors, je caresse sa patte fine et douce, laissée par lui avec tant de confiance entre mes mains, qui pourtant la briseraient. À travers le pelage velouté, je touche on devine un peu de chair, des tendons et des os frêles ; exactement ce qui compose mes membres d’homme, si proches parents de ses membres de chat. Il a, d’ailleurs, tout comme moi, des yeux, des oreilles, un nez, une bouche ; or, cette constatation, — que M. de la Palice eût été capable de faire, je le reconnais, — m’amène en ce moment à remarquer combien nous sommes, lui et moi, taillés sur le pareil modèle, combien semble impuissante la Nature à varier ses moyens, à trouver autre chose. Et, du reste, en des planètes sans nombre, cette même Nature, réputée si inventive et si inépuisablement diverse, a dû recourir toujours à ce système, le seul qu’elle ait imaginé pour faire des êtres qui se meuvent et qui pensent… Alors, dans cette pénombre de mes contrevents fermés et des grandes nuées tendues au ciel, dans le fracas sans but que font autour de nous les choses sans pensée, je prends tout à coup conscience d’avoir, avec ce petit être, fils et arrière-fils de chat, une fraternité profonde : l’un et l’autre redevables de notre vie matérielle à un presque même arrangement des substances qui nous composent ; puis, voués dans l’avenir à la même poussière…