RENCONTRE DE CHATS
Tout au bord d’un toit, un chat jaune et blanc s’est couché, et ne dort pas, n’a même point l’intention de dormir. Obéissant aux instincts contemplatifs de sa race, il s’est posté là pour rêver, tout en regardant de haut les lointains d’alentour.
Mais voici qu’à l’angle d’un pignon voisin deux oreilles droites se dessinent, sortant de derrière une cheminée, deux yeux au guet, toute une tête en arrêt : un autre chat !… Un tout noir, celui-ci, qui fait son apparition silencieuse, avec des précautions d’Apache dans les forêts du Nouveau-Monde. Il aperçoit le premier, vu de dos, et d’abord s’arrête court, afin de réfléchir ; puis, par une série de contremarches très étudiées, commence de s’avancer, de plus en plus lent à poser l’une après l’autre ses pattes de velours.
Le rêveur en robe jaune a quand même conscience de l’approche, et brusquement retourne la tête : oreilles tout à coup abaissées, grimace qui s’ébauche à ses lèvres, imperceptible mouvement de ses griffes qui se préparent sous sa fourrure douce…
Haut-le-corps chez le visiteur, qui cependant continue de venir, affectant de reprendre un calme extrême, tandis que le premier occupant, sans se lever, se borne à le tenir en joue tout le temps sous le feu de ses yeux verts.
Évidemment, ils se connaissent un peu, ils ont déjà conçu quelque estime l’un pour l’autre, ces deux chats, sans quoi le duel serait inévitable et les poils voleraient.
Il s’approche toujours, le noir, avec ses mêmes biais habiles, ses mêmes arrêts prolongés ; puis, à deux pas du jaune, il s’assied sur son innommable et regarde le ciel comme pour dire : « Tu vois combien sont pures mes intentions ; je viens, moi aussi, pour admirer ce beau point de vue, et voilà tout. »
L’autre alors détourne ses prunelles vers les lointains, en signe qu’il a compris et qu’il ne se méfie plus ; ce que voyant, le nouveau venu se couche à son tour, — oh ! mais avec quelle lenteur compassée, ployant en plusieurs temps et mouvements chacune de ses pattes soyeuses !…
Entre eux, quelques échanges de regards encore, avec des yeux qui se ferment à demi en manière d’amical sourire, et, enfin, le pacte de confiance tout à fait signé, les deux penseurs, ne s’occupant plus l’un de l’autre, se plongent, chacun pour soi-même, dans une longue contemplation, dans un long rêve.