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Classiquesen Ligne

UNE AUDIENCE DU GRAND SPHINX

Je me souviens d’être allé, une nuit d’hiver, demander audience sous la pleine lune au grand Sphinx d’Égypte.

C’était notre première entrevue, mais son visage légendaire, depuis bien des années, hantait mon esprit, — son visage unique au monde, terrifiant de calme et de durée. Et, de l’avoir ainsi rencontré en effigie partout, j’en étais venu presque à le croire inexistant comme un visage de rêve.

Cette nuit-là, j’étais parti du Caire en voiture, après avoir soupé dans un hôtel très moderne au milieu de touristes quelconques, extravagants ou luxueux.

Et c’est si imprévu : tout de suite au sortir de cette bruyante ville, trouver le grand suaire du désert de Libye !… Une route, d’abord plantée de palmiers et, ensuite, de petits arbres rabougris ; puis, plus rien ; le pays devenu une sorte de chose vague aux contours mous, une sorte de nuage rose, où les pas ne font plus de bruit : les sables, les éternels sables, mornes sous la lune.

Au bout d’une heure de course en landau on me fit mettre pied à terre pour me conduire vers le Sphinx, dans un silence subit, à travers ces sables où l’on ne s’entendait plus marcher.

À côté des grandes silhouettes triangulaires des pyramides, roses aussi comme les sables à la lueur lunaire, apparaissait une masse informe, un rocher eût-on dit, ayant confusément tournure de bête assise : c’était lui ; il était là, éternellement là, défendu un peu par son lambeau de désert contre l’envahissement des hommes de nos jours. Nous l’abordions par la croupe et, vu ainsi, il décevait mon attente, il n’inspirait point de crainte, il ne représentait rien. Seul, ce silence des sables était pour impressionner : notre marche s’étouffait ici comme sur les tapis épais d’un sanctuaire.

Mais soudain sa figure se présenta, plus durcie encore et plus momifiée sous le froid rayonnement de la lune, sa grande figure de mystère, superbement posée là-haut contre le ciel, et regardant ce qu’elle regarde depuis des siècles sans nombre : l’horizon vide…

Et elle souriait, dédaigneuse, la grande figure, malgré les mutilations des âges qui lui ont fait le nez camard des têtes de mort. Je m’assis en face, sur ce sable où la lune traçait au pinceau mon ombre bleue, et, levant la tête, je rivai effrontément à ses yeux mes yeux de pygmée éphémère. Alors le sentiment me vint qu’il me voyait aussi ; peu à peu, une fascination terrible se dégagea de lui et je demeurai hypnotisé par ce regard fixe, dans une ivresse d’immobilité, de silence et de néant…