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Classiquesen Ligne

IMPRESSIONS DE THÉÂTRE

Après la première représentation à l’Opéra-Comique du Mariage de Loti, musique de Reynaldo Hahn.
mars 1898.
à S. M. la Reine Nathalie de Serbie

Au fond d’une baignoire d’avant-scène, dans la demi-obscurité que l’on connaît, j’attends que le rideau se lève sur un spectacle qui, d’avance, me cause une inquiétude vague. Je vais voir là quelque chose qui sera comme la matérialisation d’un de mes rêves, — ou plutôt comme la déformation en des cerveaux étrangers d’un de mes anciens et encore douloureux souvenirs… Mon Dieu, pourquoi ai-je permis que cela fût joué ? Je n’avais pas réfléchi, évidemment, lorsque je donnai, il y a déjà plusieurs années, cette autorisation-là, je n’avais pas réfléchi, qu’un soir finirait par arriver qui serait le soir de cette « première ».

Cela commence… Dans la rumeur finissante de la foule, l’orchestre prélude. Quelque chose de doux et d’étrange s’envole des archets, une musique venue d’ailleurs, dirait-on, enveloppée de brumes de passé et de lointain…

Mais le rideau se lève, le banal rideau rouge, et, du coup, pour moi le charme qui déjà semblait monter s’évanouit et tombe. Le décor est beau pourtant ; il est même ce que l’on pouvait faire de mieux avec les misérables moyens du théâtre, un peu de toile, un peu de peinture, et des lampes en guise de soleil ou de lune. Maintenant, je souris en regardant les Tahitiennes qui, au premier abord, me donnent l’impression d’une mascarade de hasard : c’est à peu près cela, je l’accorde ; mais un rien leur manque, qui était essentiel.

Cependant voici, avec sa pâleur bistrée et le cerne bleuâtre de ses yeux, la jeune fille qui représente Rarahu ; elle traîne sa robe légère, et porte dans sa chevelure une fleur d’hibiscus rouge, piquée au-dessus de l’oreille, à la mode de là-bas… Tout de suite, je la prends au sérieux, celle-ci : quelle profonde artiste est donc cette petite fille, qui n’a pas vingt ans, pour s’être composé ce je ne sais quoi d’exotique, ce voile de mystère et de langueur !… Et l’orchestre continue son incantation lointaine, qui peu à peu, de plus en plus, transforme les toiles peintes en des visions de rêve…

Entrée de la princesse Oréna et des femmes de la cour, accompagnées par des officiers de marine en tenue. Alors je sursaute de gêne et d’impatience : cela, je ne l’avais pas prévu. Avec mes idées militaires, — ridicules et surannées, si l’on veut, — je trouve que c’est choquant, et je me révolte. Et puis, j’avais un instant oublié, moi, dans le bercement exquis de la musique, j’avais oublié que depuis ce matin je n’en fais plus partie, de cette marine que j’ai tant aimée ;[1] devant l’apparition de ces uniformes, tout à coup je me souviens ; il m’est douloureux infiniment de voir ces vestes blanches galonnées d’or, qui me rappellent le service aux colonies, ou bien le service à terre, dans la vieille caserne paisible de mon port, durant les chaudes journées des étés de France ; tout un passé de jeunesse et de soleil s’évoque en moi à l’aspect de ces costumes blancs, tout un passé évanoui à jamais, irrévocablement évanoui comme dans la mort… Et je me retire, me dissimule davantage au fond d’un recoin sombre, derrière la souveraine qui m’a fait l’honneur de m’admettre dans sa loge et par qui ma subite angoisse est devinée et comprise…

À présent, sur la scène, la lumière baisse et le décor semble gagner en profondeur. Par la magie de la musique, un mystère de là-bas continue de s’épandre au milieu de ces toiles peintes qui veulent imiter la forêt polynésienne. Le cortège de la princesse Oréna s’en est allé. Les filles de Tahiti, qui font davantage illusion dans la pénombre, entourent un aspirant de marine qu’elles ont retenu seul au milieu d’elles et que je sens devenir vaguement moi, — un moi d’il y a plus de vingt ans. C’est la « scène du baptême », et la musique en est si languissamment charmeuse que j’en arrive à entendre, presque sans éprouver de gêne, la voix de la jeune fille aux fleurs d’hibiscus prononcer pour la première fois mon nom… Alors je ferme les yeux pour revoir en moi-même, — oh ! avec quelle mélancolie qui ne se peut exprimer ! — la vraie scène de ce baptême, là-bas, au delà des mers, très loin au fond de l’espace et déjà très loin au fond du temps. Et c’est comme sous des couches de cendre que je retrouve tout cela, les figures, les formes, les senteurs, l’enivrement étonné de ma prime jeunesse, à minuit, parmi les orangers, au scintillement des étoiles australes…

Mes yeux rouverts, il me faut un moment pour laisser agir le charme de la musique et pour pouvoir admettre de nouveau tout le factice étalé devant moi. Ce que je perçois d’abord, c’est un mouvement d’ensemble chez les choristes qui jouent les filles de Tahiti : elles s’en vont ; dans l’illusoire crépuscule des lampes, leurs traînes et leurs couronnes de fleurs s’éloignent et disparaissent ; à ce départ, on ne distingue plus leurs visages, auxquels on n’avait pu donner l’expression maorie, et voici qu’elles recommencent d’avoir les silhouettes qu’il faut pour me tromper un peu. Sous la puissance enchantée de la musique, un sentiment de Polynésie persiste, s’accentue même, et de temps à autre me fait tristement frémir…

Ils restent seuls tous deux, dans la forêt où la nuit tombe, enlacés, éperdus, l’aspirant de marine qui vient d’être baptisé Loti — et la petite fille aux fleurs d’hibiscus, à la chaude pâleur, aux yeux cernés. Et leurs deux voix jeunes se mêlent en un duo d’amour qui ne me révolte plus, tant l’harmonie en est délicieuse…



Le deuxième se passe sans m’émouvoir, dans un décor très beau, mais insuffisamment exact pour moi. Ce n’est pas cela. Et, durant cet acte, chaque fois que mon nom est prononcé, il me fait sourire, ou bien il m’exaspère au point que le sang me monte au visage. Mon Dieu ! comment n’ai-je pas songé à prier les aimables librettistes qui, certainement y auraient consenti, de changer ce nom en quelque autre ?

Quand c’est fini, me sentant redevenu tout à fait étranger à la pièce qui se joue, gardant seulement, du premier acte et des événements imprévus qui viennent de changer ma vie, une sorte de pénible stupeur, je vais féliciter dans leurs loges, d’une façon quelconque et moins qu’ils ne le méritent assurément, les artistes qui ont si bien chanté ; mais pour l’instant ils ne figurent à mes yeux plus rien des personnages de mon souvenir et, de même, ce n’est plus moi qui leur parle.



Maintenant le troisième acte s’annonce et de nouveau le recueillement se fait dans la salle.

En même temps qu’on prélude à l’orchestre, on prélude aussi cette fois sur la scène avant qu’elle soit visible ; à travers la toile, qui reste baissée, s’entend un chœur tahitien, un vrai, celui-ci, un chant d’enfantine barbarie, venu de là-bas, rapporté de l’île ombreuse, donnant dès l’abord l’impression qu’il y a de l’Océanie, par là, derrière… Cela encore, l’effet de ce chant sur moi, au soir d’un pareil jour, je ne l’avais pas prévu, et je sens passer, dans l’air frelaté du théâtre, comme un grand frisson triste.

Le rideau, le toujours même banal rideau rouge se lève enfin : une nuit de lune dans des jardins encombrés de palmes ; au milieu de la scène, la véranda d’un palais tahitien qu’éclairent en rose des lanternes chinoises. C’est joli, mais une fois de plus ce n’est pas cela — et, au premier aspect de ces choses, ma furtive émotion s’envole.

Cependant, sous cette véranda ouverte, des groupes s’agitent, entre les colonnades de bois des îles : des Tahitiennes en costume de fête, plus étranges et plus ressemblantes que celles du premier acte, sous leurs folles coiffures de roseaux et de fleurs ; et surtout, des officiers de marine en grande tenue, habit brodé et épaulettes… Oh ! alors, je demande permission à la souveraine qui est là de me retirer un instant de sa loge, honteux de ce que mon émotion va devenir visible et de ce que mes yeux se voilent… Il semble, en vérité, que par quelque ironie voulue et cruelle j’aie été amené à ce spectacle, à cette reconstitution essayée de mes premiers souvenirs de marin, précisément en ce jour de funérailles où je quitte mes épaulettes pour jamais…



J’ai réagi et je suis rentré. La pièce va finir. La véranda s’est vidée de ses groupes joyeux d’officiers et de femmes.

Et voici la princesse Oréna qui, sous la colonnade de son palais, revient seule, exotique et charmante dans ce dernier costume, avec sa couronne de grands lis et de roses ! Lentement elle va descendre dans les jardins où tombent des rayons de lune et, sur les marches, elle s’arrête pour appeler : « Loti ! »

Son appel, cette fois, me trouble comme s’il s’adressait à moi-même, du fond des temps ensevelis. Il me trouble, mais il ne me choque ni ne m’étonne plus, tant la puissance inexpliquée de la musique m’a transporté ailleurs, dans le recul des années — et en dehors des conventions, des convenances mondaines.

Un autre que moi y répond, à cet appel ; un autre qui porte des épaulettes de théâtre, et qui était là dans l’irréel jardin, à la lueur d’une fausse lune : sorte de fantôme de moi-même, qui, malgré son talent et sa jolie voix, me demeure intolérable… Le sentiment du ridicule qui se dégage pour moi de tout ce factice, si séduisant qu’on soit parvenu à le rendre, me tient, depuis le commencement de la pièce, flottant entre la tristesse infinie et l’envie de sourire.

Mais, à partir de ce moment jusqu’aux dernières mesures chantées, c’est la tristesse, autant dire l’angoisse, qui domine.


Ne plus jamais vous voir, enchantement des nuits
De Polynésie…,


murmure celui qui porte mon nom et qui va pour toujours, comme je la quittai jadis, quitter l’île délicieuse… Oh ! dans les circonstances que je traverse, entendre cette phrase, très mystérieusement agrandie par la musique !…


Ô pays de Bora-Bora,
Grand morne bercé par le flot sonore.


prononce avec une lenteur d’agonie la petite fille en qui Rarahu s’est un instant réveillée…

Et, pour finir, le cœur tahitien, le chant d’enfantine barbarie qui m’avait donné le frisson tout à l’heure, reprend comme un grand adieu, derrière les arbres et les rayons de lune, dans les lointains du théâtre, à la fois sourds et vibrants ; les harmonies de l’orchestre lui donnent une profondeur insondable, et, tandis que le rideau tombe, il continue avec obstination, ne s’éteint que par degrés, impitoyablement évocateur…