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Classiquesen Ligne

I

IMPRESSIONS D’ARRIVÉE

Mercredi, 27 avril 1898.

Vers midi, dans une petite voiture paysanne, je quitte ma maisonnette d’Hendaye pour me rendre à la première station espagnole, à Irun, par la route de Béhobie, par la route des champs.

Elle est déserte aujourd’hui, cette route, au milieu des campagnes qui embaument l’avril. Sous un beau soleil de renouveau, resplendit paisiblement la fraîcheur des herbes, et un parfum d’aubépine emplit l’air tiède. Çà et là, sur les pentes vertes, on aperçoit au loin des laboureurs au travail ; tout est tranquille, lumineux et doux, comme s’il n’y avait point de guerre.

Grand calme, grand silence sur le pays basque, et personne à la frontière espagnole, que deux carabineros de figure connue, qui s’écartent en saluant.

Au milieu du rayonnement printanier et de la paix qui semble épandue sur les choses, je franchis aujourd’hui avec émotion cette frontière, — tant de fois passée et repassée, cependant, à toute heure du jour ou de la nuit, au cours de mes promenades, depuis sept ans que j’habite ici… C’est que mon attachement pour l’Espagne vient de m’être révélé à moi-même, à l’instant de ce suprême danger qui la menace, et qui d’ailleurs pourrait bientôt menacer notre France à son tour. De plus, malgré cette apparence que j’ai prise d’aller simplement me promener, parti sans bagages dans ma petite voiture, je m’en vais cette fois jusqu’à Madrid : un élan un peu irréfléchi m’y pousse, l’élan d’une sympathie qui éprouve le besoin de se manifester ; même je ne sais pas si, au fond — envers et contre toutes les impossibilités qui s’imposent à ma raison, plus j’y songe, — je ne sais pas si un vague espoir ne persiste pas encore en moi d’une aventure quelconque, tentée au service de ce pays…

J’ai fait le détour par Béhobie, au lieu de prendre tout simplement le chemin de fer qui m’aurait mis à Irun en cinq minutes, parce que cette légende, il paraît, s’est formée, que j’allais à Madrid pour demander le commandement d’un corsaire. Hier, je recevais la visite de quelques braves garçons ayant navigué avec moi jadis, qui me demandaient de les prendre dans mon équipage, et, le soir, des groupes de jeunes gens espagnols m’attendaient à cette gare d’Irun, où je devais passer, voulant me remercier d’offrir ainsi ma vie à leur pays. Alors, pour éviter toute chance de recevoir un remerciement qui ne m’est pas dû, j’ai choisi la route des champs…

Le commandant d’un corsaire !… Hélas ! combien je regrette que ce ne soit pas vrai et pas possible !…

Réellement on dirait qu’une mélancolie plane aujourd’hui dans l’air, mêlée au parfum chaud des herbes nouvelles, — une mélancolie, une anxiété, une attente. Silence et solitude partout, à ce beau soleil de midi, le long de la route au bord de la rivière, et jusque dans les rues de la petite ville d’Irun que nous traversons au grand trot, sur des pavés sonores.

Et personne de connu, à la station où je vais prendre l’express de Madrid ; seulement mon ami, le lieutenant de vaisseau espagnol commandant la Bidassoa, venu pour me dire adieu.

Dans le wagon qui m’emporte, je cause avec un officier de la marine royale, que le hasard m’a donné pour compagnon de voyage. En lisant les journaux du jour, il s’indigne : d’un côté, l’Italie, par scrupule de neutre, refuse, paraît-il, de livrer le croiseur Garibaldi que vient de lui acheter l’Espagne ; de l’autre, l’Angleterre, interprétant dans un sens différent le cri de sa conscience, livre à l’Amérique tous les navires qui lui ont été commandés, et pousse la délicatesse jusqu’à les faire escorter à destination par sa flotte.

Six heures du soir. — « Miranda, trente minutes d’arrêt ! » Miranda, c’est le lieu où les voyageurs d’express font halte pour dîner. Et sous la pluie, qui tombe maintenant d’un ciel obscur et glacé, tandis que je vais distraitement m’asseoir à une table, un brave garçon m’arrête, l’air joyeux et ouvert, la main tendue : « Pardon, commandant ! » (Un de mes anciens matelots, qui s’est fixé dans ce pays.) « Ah ! dit-il, j’avais su par les journaux, et depuis hier je vous attendais à tous les trains… Il paraît que… Je viendrais bien avec vous, moi, vous savez… »

Allons ! encore la légende du corsaire… Et il voudrait en être, lui aussi… Mon équipage n’aurait pas été difficile à recruter, c’est certain. Mais, légende, hélas ! que tout cela.

Légende d’abord en ce qui me concerne, — et rêve insensé, je le crains beaucoup, pour ceux qui tenteraient l’aventure : à notre époque d’électricité et de vitesse, il faudrait monter un corsaire introuvable, qui filât vingt nœuds pour le moins ; sans cela, inutile de s’en mêler, rien à faire.



Jeudi 28 avril.

Cinq heures et demie du matin. Après une nuit de ce lourd sommeil que donnent le bercement et le bruit de l’express, une voix m’éveille en criant aux portières : « L’Escurial ! »

L’Escurial, ce nom sombre, entendu tout à coup en cet instant, au retour des pensées qui flottent encore incertaines, m’apporte une brusque et frappante indication d’Espagne — de la puissante et somptueuse Espagne d’autrefois.

Et, en même temps, le premier rayon de soleil du jour filtre dans le wagon où je viens de dormir : un petit rayon qui semble domestiqué et bien appris, qui arrive juste à son heure et avec discrétion dans l’entre-bâillement d’un store ; — mais qui, en réalité, venu des profondeurs de l’infini, se moque autant de nos guerres et de nos désastres que de ce rideau de laine bleue, et qui, dans la suite des âges, après l’extinction de nos races latines, ne manquera pas de reparaître, aussi exact et aussi tranquille, sur nos patries dévastées et mornes…

Deux heures de route environ, de l’Escurial à Madrid. La campagne au soleil levant défile, âpre, dénudée, avec les milliers de grandes pierres brunes qui se dressent dans les champs et les broussailles comme un peuple de menhirs. Et puis, tout s’aplanit peu à peu, se banalise, et la banlieue, très quelconque de ce côté, commence d’apparaître.

Madrid, à sept heures du matin. De la gare à l’ambassade de France, où l’hospitalité m’est offerte, la ville, dans la gaie lumière matinale, me semble avoir ses aspects habituels ; les gens du peuple vont à leur travail, les escouades de balayeurs font leur besogne dans les rues et les jardiniers arrosent les squares. D’ailleurs, la situation deviendrait-elle absolument grave, que Madrid, j’en suis convaincu, ne changerait point pour cela de figure, et, ce soir, quand viendra l’heure de la promenade élégante, je m’étonnerais si la « Castillana » n’avait pas son défilé ordinaire de toilettes et d’équipages ; c’est une des formes extérieures de la noble fierté espagnole, de garder toujours des dehors d’aisance et de fête.

Vers la « Puerta del Sol », il faut ralentir pour un interminable défilé de cavalerie le long de ma voiture : une troupe superbe ; des cavaliers qui passent en bon ordre, la mine souriante et brave…

Trois heures de l’après-midi. — À mesure que le soir approche, les rues de Madrid de plus en plus s’animent, s’emplissent d’une foule gaîment bruyante et vive.

Aux abords du palais, où je vais m’inscrire, dans les larges avenues, circulent à cheval des officiers et des soldats aux uniformes d’une charmante élégance : hussards bleus, hussards rouges.

Devant le vieux palais historique, ce sont les hussards blancs qui veillent. Dans les escaliers, dans les couloirs, vont et viennent des hallebardiers, frappant de leur arme les tapis, les marches ou les dalles sonores, quand passe devant eux quelque prince ou quelque dignitaire. Et voici là-bas, traversant les galeries intérieures et annoncée par le heurt respectueux des hallebardes, une très noble dame au beau visage, à la chevelure blanche, au port de souveraine, Son Altesse Impériale l’archiduchesse Isabelle, mère de Sa Majesté la Reine régente.

La façade de ce palais donne sur une sorte de bosquet circulaire, bordé d’antiques statues — qui semblent s’être alignées ainsi, tout autour de ces arbres, pour danser quelque grave danse ronde des vieux temps.

Du côté opposé, les fenêtres royales regardent la campagne, — une campagne qui étonne, parce que là, si près de la ville, elle a déjà des aspects de désert : pas de maisons, pas de clôtures apparentes ; des bois, des broussailles, une vaste étendue quasi sauvage, que terminent au loin des montagnes et où serpente le triste Mançanarès.

Un tel lointain, aperçu entre ces rideaux de brocart dont les années ont délicieusement calmé les nuances, donne aux somptueux appartements solitaires encore plus de mélancolie et de grandeur. Tout un passé de magnificence et de gloire semble dormir dans ces salons éteints qui se succèdent en interminable file, diversifiés à tel point les uns des autres, par la fantaisie des artistes d’autrefois, qu’on éprouve en s’y promenant comme une série de surprises. Les larges cadres des portes sont tous faits d’agates ou de marbres rares, dont les couleurs étrangement veinées s’harmonisent avec les brocarts pâlis des murailles.

Il y a le salon Charles III, tout en bleu discret étoilé d’argent. D’autres salons, tendus de vieux satins exquis, sont d’un rose mourant, avec des mièvreries Louis XV, ou d’un inimitable rouge ancien brodé d’or, avec une exubérante ornementation de la Renaissance, ou bien d’un vert céladon bizarrement mélangé à du jaune de soufre, ou bien encore d’un bleu de roi brodé de jaune éclatant, avec des meubles dont la magnifique raideur date de l’Empire. Certaine grande salle, au plafond tout en fleurs et en rinceaux de faïence, a des tentures murales en satin gris perle, du haut en bas brodées et rebrodées de guirlandes blanches ou roses qui ont dû occuper l’existence d’une légion de patientes ouvrières. Et on sent que toutes ces choses précieuses, respectées par les révolutions humaines, sont demeurées là immobiles, au cours des années ou des siècles ; les fantômes des souverains couchés à l’Escurial retrouveraient encore, intactes et seulement un peu décolorées, les splendeurs qu’ils avaient connues.

La salle du Trône, la plus vaste de toutes et la plus superbe, entièrement tendue de velours anciens, cramoisis, à broderies d’or, est peuplée, le long de ses murs, de grandes statues noires qui tiennent en main des emblèmes d’or et dont les poses agitées se détachent étrangement sur l’éclat des fonds rouges. Quatre lions en bronze gardent les marches de ce trône d’Espagne, — où, pour les occasions solennelles, vient s’asseoir, encore dans l’apparat des anciens jours, la Reine et la mère admirable que l’Europe, en ce moment, semble vouloir abandonner en face du péril imprévu et des agressions révoltantes…

Ce soir, les abords du palais sont relativement tranquilles et silencieux. Mais, partout ailleurs dans Madrid, la foule s’épand de plus en plus, envahit les rues et les promenades, comme une marée qui monterait à l’approche du crépuscule. On devine l’agitation, peut-être l’anxiété, à l’attitude de certains groupes qui stationnent devant les lieux où le télégraphe apporte les nouvelles. Mais tout ce peuple est déterminé et plein de confiance quand même en son bon droit ; tout ce peuple a le courage aimable, le courage joyeux ; la vieille gaieté latine — qui est commune aux Espagnols et aux Français — recouvre de son apparence les inquiétudes bravement refoulées ; on entend des musiques, des guitares, des chants et des rires. Et le bruit, qu’on prendrait pour un bruit de fête, va croissant à mesure que la nuit tombe.