II
VISITE À LA REINE
Madrid était ce soir animé plus que jamais ; la marée humaine, guettant les nouvelles, excitée par le vent de la guerre, débordait dans toutes les rues, — et les gens du peuple surtout apportaient la note espagnole au milieu de ces bruyantes foules : les hommes au visage rasé et au large sombrero de feutre ; les femmes en châle, ayant sur la tête le nœud de ruban aux couleurs nationales qui est de mode ici depuis l’agression américaine.
Et, à l’heure de la promenade élégante, les très longues avenues, mêlées de pelouses et d’ombrages, qui sont, comme, à Paris, les Champs-Élysées, regorgeaient de monde et de voitures. À côté de la nuance fraîche des feuillages nouveaux, les grands arbres de Judée couverts de fleurs s’étalaient en touffes violettes ; le ciel était limpide et le vent tiède ; toutes les choses avaient des aspects de joie. Voitures populaires, traînées par des compagnies de mules à pompons rouges, ou voitures luxueuses avec armoiries et laquais galonnés, roulaient grand train, les unes près des autres, innombrables. Et les belles señoras, à demi couchées dans les landaus ouverts, en passant, envoyaient de la main aux officiers à cheval le gentil salut madrilène… Vraiment, quand on sait par ailleurs avec quel élan tous ces promeneurs en ce moment-ci offrent leur fortune et leur vie, on ne peut s’empêcher d’admirer tant de gaietés fières et de dédaigneux sourires.
Je voudrais parler aujourd’hui de S. M. la reine régente d’Espagne, essayer de faire passer dans l’âme des amis inconnus qui ont l’habitude de me lire un peu de ma vénération religieuse. Mais je me sens arrêté dès l’abord par je ne sais quelle crainte imprévue ; les mots qui me viennent, je n’ose pas les écrire, parce qu’ils ne me semblent jamais assez respectueux ni assez discrets. Je voudrais parler cependant — et sans doute je m’en tiendrai, malgré moi, à des notations accessoires ou à côté, effleurant à peine ce que j’ai admiré du caractère de cette souveraine et de cette mère…
À la tombée du jour, donc, je me suis rendu au palais, averti depuis le matin que Sa Majesté daignerait me recevoir, et, anxieux de cette audience à une époque si grave.
Il y avait déjà, quand je suis entré, une tristesse de crépuscule dans les grands escaliers historiques, animés seulement par l’éternelle promenade des hallebardiers. Et, arrivé avant l’heure, j’ai attendu dans les immenses salles aux splendeurs anciennes, où la lumière commençait de mourir entre les vieux brocarts, sous les hauts plafonds à personnages.
Six ans déjà que j’ai eu l’honneur d’être présenté à Sa Majesté. Mais jamais je n’étais venu la visiter au fond de cet antique et somptueux palais. Et au milieu de quelles circonstances douloureusement solennelles j’y pénètre aujourd’hui !
Tandis que mon attente se prolonge dans les sombres salles qui regardent la campagne déserte, je revois en moi-même, au soleil des étés enfuis, la gaie et claire résidence de Saint-Sébastien, où j’avais coutume de venir chaque année, en juillet ou en septembre. Je revois les salons tout blancs et simples, remplis de fleurs ; les larges ouvertures vitrées donnant sur cette baie magnifique de là-bas, sur cette mer toujours remuante, sur ce ciel de Biscaye toujours noirci par les orages d’été… Simple aussi dans sa mise, mais très royale d’aspect malgré cette simplicité voulue, la Reine accueillait là, avec une inaltérable bienveillance, de nombreux visiteurs. Parlant le français si bien qu’aucune finesse de notre langue ne pouvait lui échapper, au courant de notre littérature, de nos arts, de nos œuvres nouvelles, les appréciant avec un jugement supérieur et s’y intéressant en artiste, Sa Majesté m’interrogeait sur mille sujets, tantôt sur l’évolution des lettres françaises, tantôt sur mes voyages, sur les arcanes de l’Orient, sur l’Arabie ou l’Inde des fakirs. Parfois même, avec un sourire indulgent, elle rectifiait mes réponses ; alors je restais étonné et charmé qu’elle fût ainsi initiée à tout.
Les audiences royales ne peuvent jamais être très longues, et rapidement la Reine passait d’un objet à un autre ; ses causeries semblaient planer d’un haut vol, ne frôler que les sommets des choses humaines.
Il arrivait aussi que la souveraine redevenait tout à coup femme et mère, pour me parler de son fils avec une tendresse douce et grave.
Le jeune Roi traversait quelquefois le grand salon clair ; c’est dans cette résidence de Saint-Sébastien que je l’ai d’abord aperçu tout enfant, avec des jouets, et que, d’une année à l’autre, j’ai vu sa taille s’élever, ses yeux prendre leur éclat et refléter plus de profonde pensée.
Au mois d’octobre de l’an dernier, le jour de l’audience qui me fut accordée avant le départ de la Cour pour Madrid, Sa Majesté, quand j’arrivai, venait à peine de rentrer en voiture : « J’étais allée, me dit-elle, assister à un départ de nos soldats pour Cuba… Hélas ! il en est parti de si jeunes !… » Et je vis passer dans ses yeux des inquiétudes angoissées pour les existences de ces enfants de dix-huit ans qui allaient se dévouer là-bas à l’honneur de l’Espagne. La Reine, sans doute, à cet instant, mêlait un peu dans son cœur ces pauvres petits soldats en partance et l’enfant royal que, depuis tantôt onze années, elle élève et prépare, avec une abnégation admirable, en vue de dangers plus lourds encore que ceux des fièvres cubaines et de la guerre : à certaines profondeurs, toutes les vraies mères se ressemblent et s’unissent, par les inquiètes tendresses.
Un quart d’heure, vingt minutes d’attente. Dans l’embrasure d’une fenêtre — une embrasure épaisse de plusieurs pieds, donnant l’impression que ce vieux palais est massif et durable comme une forteresse, — je regarde s’assombrir cette campagne de Madrid, âpre, déserte, d’un charme très surprenant à côté des magnificences du lieu où je suis ; et, quand je me retourne, je vois de plus en plus s’éteindre l’éclat des ors, dans ces salles où reviennent sans doute de majestueux fantômes sitôt que la nuit est noire…
La porte des appartements particuliers de la Reine s’ouvre enfin, là-bas, au bout d’une autre immense salle tendue de brocart bleu, et on vient m’appeler.
Un salon relativement petit et intime, où il y a des fleurs, de la vie, et où la lumière des lampes me délivre tout à coup de l’oppression du crépuscule. Sa Majesté est là, mais non plus en une toilette simple comme à Saint-Sébastien, et je suis frappé, dès l’abord, de son air d’infinie tristesse, rendu plus saisissant peut-être par la robe de demi-apparat pailletée d’argent et par les fleurs du corsage.
C’est une banalité courante de dire que le sourire éclaire le visage ; mais le mot éclairer est particulièrement juste quand il s’agit du sourire de la Reine : un sourire de douce condescendance, d’esprit et de bonté, qui est comme un soudain rayonnement, d’un charme très rare.
Et c’est avec ce sourire que Sa Majesté daigne me recevoir aujourd’hui, me remercier d’être venu. Mais voici que ce trop précieux remerciement me trouble et me gêne, comme d’ailleurs l’accueil que l’on veut bien me faire à Madrid, car j’ai conscience de ne point mériter tout cela, puisque je n’ai aucun moyen, hélas ! de seulement prouver ma dévotion à une cause qui m’est cependant si chère ; étranger ici, retenu par les lois de neutralité, je n’ai même pas le droit d’offrir ma vie, comme le plus obscur des soldats espagnols. Et tout à coup, je me sens confus d’être venu, d’avoir demandé cette audience en un pareil moment, confus de tout ce que j’ai fait, dans un élan sans doute par trop irréfléchi, puisqu’il était sans résultat possible.
En m’excusant, je ne puis que répéter à la Reine ce que tous mes amis de France m’ont dit au moment de mon départ — et ce qui, je crois, ne serait désavoué par aucun Français : leur entière sympathie pour l’Espagne, leur révolte de la voir ainsi attaquée et abandonnée.
— Je le savais, me répond Sa Majesté, et j’en suis profondément touchée et heureuse.
Malgré ce voile de tristesse qui est sur le visage de la Reine, et comme jeté aussi sur sa voix, j’admire sa sérénité, sa confiance en l’héroïsme de son peuple et en le bon droit qui est du côté de l’Espagne.
Parfois un éclair d’indignation paraît dans ses yeux. « On nous a tant calomniés ! » dit-elle, en faisant allusion à différentes choses, qui soi-disant se seraient passées à Cuba, et surtout à l’explosion du Maine, au sujet de laquelle certains individus ont porté sur les Espagnols d’enfantines et niaises accusations.
Au moment de me congédier, Sa Majesté se ravise et daigne me garder encore pour me procurer l’honneur de voir le Roi. Avec la simplicité exquise dont le secret lui appartient :
— Attendez un peu, dit-elle, vous verrez mes enfants qui vont venir.
Bientôt, en effet, la porte s’ouvre, et le jeune Roi, dans un costume de marin à col bleu, entre en souriant, suivi des deux infantes, ses sœurs aînées, — déjà presque de grandes jeunes filles, en robe blanche. Et il m’apparaît grandi, très fortifié, embelli, les joues roses, les yeux vifs ; dans toute sa petite personne, une grâce élégante et fière…
— Vous pouvez répéter à vos amis, me dit S. M. la reine en me congédiant, combien je suis touchée et reconnaissante des sympathies qui nous viennent de la France. Vous savez d’ailleurs que c’est à votre pays que j’ai désiré confier la protection de nos nationaux, après le retrait de notre ambassadeur et de nos consuls ; cela prouve que je les espérais, ces sympathies françaises, et que d’avance il me semblait pouvoir y compter…
Dans une autre partie du palais, après de longues galeries de pierre où des hallebardiers se promènent dans la pénombre, un salon tendu de vieilles tapisseries précieuses et embaumé par des bouquets de jonquilles. C’est là qu’il m’est donné, cette même soirée, de présenter mes respectueux hommages à S. A. I. Madame l’archiduchesse Élisabeth d’Autriche, mère de S. M. la Reine régente.
Si charmante et encore si noblement belle, dans sa robe noire, avec ses cheveux tout blancs, Son Altesse, elle aussi, entend le français comme une Parisienne et parle, en amie très éclairée, de notre pays, de notre littérature, de notre art.
Dans la première question qu’elle m’adresse, c’est la mère qui se révèle avant tout, tendre et anxieuse :
— Vous n’avez pas trouvé la Reine bien pâlie, bien changée ?…
Quand je sors du palais sombre, la nuit est tombée tout à fait. Les rues sont pleines de monde, tellement que ma voiture ne peut plus aller qu’au pas. La lumière électrique ruisselle sur le luxe des façades, des étalages, des uniformes, des toilettes. Et en traversant toute cette foule aimable, artiste, hospitalière, courageuse, j’éprouve une fois de plus ce regret de ne pouvoir même pas, en les terribles circonstances présentes, témoigner ma sympathie en payant un peu de ma personne, empêché que je suis par cette frontière qui nous sépare.