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Classiquesen Ligne

III

LE JOUR DU PREMIER DÉSASTRE

Dimanche, 1er mai 98.

De trois à quatre heures du soir, avec l’ambassadeur de France et le marquis de Zarco, dans un landau ouvert au vent tiède, traversé Madrid — en sens inverse des autres voitures et des foules, qui, toutes, aujourd’hui courent dans la même direction, se hâtent vers la Place des Taureaux.

Aucune nouvelle de la guerre n’est encore venue ; donc, on attend, avec de l’espoir quand même, et, sous la splendeur de ce premier soleil de mai, la joie populaire va croissant, — une joie faite de courage, de bravade et d’insouciance.

D’ailleurs, c’est demain le « Dos de Mayo », la fête de la délivrance nationale ; alors Madrid se pavoise déjà, recouvre ses balcons de draperies voyantes. Et Dieu sait s’il y en a, dans cette ville, à chaque étage, à chaque fenêtre, des balcons et des miradors ! Tous, garnis aujourd’hui de bandes d’étoffe, espèces de baldaquins rouges et jaunes, en coton ou en brocart, aux couleurs de l’Espagne. Les attelages populaires n’ont pas manqué non plus d’arborer les harnais des grands jours ; les mules qui, par compagnie de quatre et de six, les traînent sur les pavés ou sur les rails, ont la tête, la croupe surchargées de pompons de laine qui leur font comme des housses et des crinières. De la banlieue et de la campagne, les gens sont venus en masse ; assis sur les bancs des tramways ouverts, il y a des hommes à veste courte et à large ceinture, des femmes brunes coiffées en accroche-cœurs, qui s’enveloppent dans des crêpes de Chine à longues franges, brodés de nuances extravagantes. Au trot allongé, filant nous aussi grand train, nous croisons tout cela qui passe très vite, avec des chants et des rires.

Dans des quartiers plus solitaires où nous arrivons bientôt, le grand palais se dresse sur les hauteurs qui dominent le Mançanarès ; — et Madrid finit là, brusquement ; aussitôt après, la campagne commence, mélancolique et déserte, au pied de cette demeure des rois.

Il est tout blanc, le palais, contemporain cependant de notre Louvre d’un gris si sombre : mais sa vieillesse séculaire n’en est pas moins très visible dès qu’on s’en approche.

Nous descendons par des rampes rapides, et, le pont du Mançanarès franchi, nous voici presque sans transition dans la forêt ou la lande sauvage, ne rencontrant plus que, de loin en loin, quelque berger qui mène des moutons ou des chèvres. Il est vrai, c’est une solitude très gardée ; c’est un parc royal que ferme une vieille muraille de plusieurs lieues de long — et qui représente une fantaisie magnifique des souverains d’autrefois.

À part les routes, entretenues pour les chasses de la Cour, on a eu le bon goût de ne rien arranger dans cette thébaïde murée. Les arbres, clairsemés comme en toutes les régions arides, s’y groupent au hasard : sur les collines, des chênes-lièges aux verdures sombres ; dans les lieux bas, plutôt des pins parasols, dont quelques-uns sont des géants centenaires. Le sol, de sable ou de pierrailles, est tapissé de lichens, de mousses ou de graminées très fines ; les terrains prennent au loin des colorations exquises, sous la floraison violette des serpolets, et il y a de grands horizons vides, qui n’indiquent point d’âge…



De temps à autre, quand nous arrivons sur une hauteur, Madrid reparaît derrière nous, et c’est étrange de revoir surgir, là encore tout près, une grande capitale, quand on pouvait se croire au fond des campagnes perdues ; cela fait songer à ces villes d’Orient qui n’ont point nos horribles banlieues de charbon et de ferraille, mais que le tranquille désert entoure. Madrid, d’ailleurs, vu de ce côté, est tout en rangées droites de palais ou de casernes qui s’alignent là-bas sur l’autre berge du Mançanarès ; et, couronnant ces premiers plans réguliers, les églises se dessinent, très nombreuses : pas de clochers, rien que des coupoles, blanches ou grises. Une même teinte d’un gris cendré, où se mêle un peu de rose de brique, est répandue sur toute cette majestueuse apparition de ville, qui parfois se lève à nos yeux, au-dessus du feuillage noir des chênes et d’où aucun bruit ne parvient jusqu’à nous, dans ces solitudes pastorales où nous sommes.



Sur une colline, parmi des genêts, nous mettons pied à terre. Le marquis de Zarco, qui est depuis des années un familier de ce lieu et de la Cour, nous montre, très loin, le vieux mur d’enceinte qui serpente, — semblable un peu à la grande muraille de Chine, avec l’épaisseur en moins ; — puis, là-bas, la maison de chasse, au milieu de la forêt peuplée de daims et de sangliers, où le roi Alphonse XII passait ses plus chers loisirs en courses à cheval ; et enfin, au pied des montagnes neigeuses qui ferment l’horizon, la silhouette extra-lointaine et imprécise de l’Escurial.

Dans cette maison de chasse, au milieu de cette forêt, chaque jour le jeune roi Alphonse XIII se rend en voiture ouverte pour déjeuner, respirant en chemin le bon air sec et salubre, imprégné de l’odeur des arbres. Mais bien vite on le ramène au palais pour suivre ses cours et faire ses devoirs, car les pauvres petits princes destinés à des trônes ont toujours, plus que les autres enfants, des existences surmenées et sévères.

C’est dans cette maison aussi que vint mourir le roi Alphonse XII. Élégant jusqu’à la fin, botté et éperonné jusqu’au dernier jour, il s’était rendu là pour s’y éteindre d’une façon discrète et solitaire. Un matin, il avait demandé qu’on le laissât seul se reposer un instant sur son lit et qu’on fermât les rideaux de son alcôve : tout auprès, dans la même chambre, la Reine et quelques familiers de la Cour attendaient en silence qu’il se réveillât ; mais, ce repos se prolongeant beaucoup, on décida anxieusement de venir voir : dans sa même tranquille pose de sommeil, le Roi était mort…

— Oh ! quel charmeur il était !… — nous dit le marquis de Zarco, qui semble avoir conservé le culte de cette mémoire.

Et là, devant le déploiement de la forêt où le Roi passa, en chevauchées mélancoliques, les derniers mois de sa vie, il nous conte différents épisodes de cette jeunesse moissonnée si vite par la grande faux.

Entre autres, celui-ci :

Alphonse XII, pendant le voyage d’avènement au trône qu’il fit dans le sud de l’Espagne, arrivait un jour à cheval devant les murs de l’une des grandes villes d’Andalousie. L’alcade était sorti à sa rencontre, suivi de toute la population, pour remettre au souverain les clefs des remparts ; mais, perdant tout à coup la tête, il balbutiait : « Señor !… señor !… señor… » et ne retrouvait absolument plus la suite de son discours.

— Je crois voir, lui répondit enfin le Roi avec son meilleur sourire, que vous êtes un peu novice dans votre rôle de parleur ; mais, rassurez-vous, je vous en prie, en vous disant que, dans mon rôle de monarque je le suis aussi, novice, au moins autant que vous.

Puis, il prit les clefs offertes, les brandit en l’air d’un beau geste de grâce juvénile et, nullement novice, malgré ce que sa modestie venait de dire, prononça quelques mots d’amicale arrivée, qui, soudain, enlevèrent la foule…

Nous rebroussons chemin lorsque le soleil commence à décliner, et cette fois, quand nous approchons de la sortie de ce lieu, nous trouvons quelques promeneurs, le long des avenues moins sauvages qui avoisinent la ville ; beaucoup de femmes en deuil, veuves de soldats morts à Cuba, auxquelles Sa Majesté, paraît-il, accorde l’entrée permanente ; des gens à pied, des familles qui semblent de condition très modeste, — et qui, d’ailleurs, obtiennent d’autant plus aisément la permission de se promener ici, car l’Espagne est un pays démocratique, dans le sens élevé et un peu fraternel de ce mot : on s’en aperçoit dans les rues, à entendre les causeries des foules mêlées ; on s’en aperçoit dans les maisons, à voir les rapports des maîtres avec leurs serviteurs. Même et surtout au milieu de cette cour, où s’est conservé, par tradition d’art, par tradition de chevaleresque déférence, le beau et fier cérémonial d’autrefois, ce sentiment de la fraternité apparaît, touchant et beaucoup plus sincère que chez certains parvenus des républiques ; on sait à l’occasion s’y montrer simple d’une façon exquise, — et, les jours de grand apparat, quand le Roi et la Reine sont assis sur leurs trônes, tous les sujets qui portent seulement une décoration espagnole sont admis sans invitation, sans carte, à défiler dans la grande salle aux tentures anciennes de velours et d’or, pour saluer les souverains.



À l’heure où nous rentrons dans Madrid, la course de taureaux est finie ; le soleil est couché ; la foule habituelle des soirs encombre les rues, — plus silencieuse, nous semble-t-il, avec des stationnements plus nombreux, des groupes où l’on parle à voix plus basse. Et nous sommes surpris de voir que l’on s’occupe çà et là d’enlever les draperies de fête attachées ce matin aux appuis des balcons.

Après la « Puerta del Sol », aux abords du bureau télégraphique où s’affichent les nouvelles, la circulation est empêchée par une affluence immobile et compacte de gens qui lisent. Sur des feuilles blanches accrochées aux murs, on a écrit hâtivement à la main, en grosses lettres, le récit encore atténué du premier désastre, la défaite de la flotte espagnole devant Manille…

Et ces feuilles blanches, gauchement couvertes de caractères à l’encre, sont comme un premier signal de grande alarme… Par ce beau et limpide soir de mai, on dirait qu’un souffle de déclin commence de passer sur cette ville encore pavoisée et sur ce peuple qui se tait…

Alors me revient à l’esprit certain tableau que j’avais admiré le matin même dans le cabinet de l’ambassadeur d’Allemagne.

Cela représentait, sur une haute cime, un groupe de femmes guerrières, coiffées du casque ailé des Valkyries, et symbolisant les nations d’Europe ; parmi elles se tenait la France, et toutes étaient sœurs dans une même pensée de défense et de lutte. Un génie, aux ailes éployées, leur indiquait de la main, dans le ciel oriental, là-bas, un effroyable signe : au milieu d’une nuée noire qui s’avançait suspendue, le Dieu des races jaunes, assis, dans son éternelle pose hiératique, sur le dragon à cinq griffes.

— C’est, me dit l’ambassadeur, une œuvre de l’empereur Guillaume.

Un effroi d’Apocalypse émanait de ce tableau — et, tout notre ennemi qu’il est, cet Empereur, si c’est bien lui qui a composé une telle chose, il n’en demeure pas moins un grand artiste. Mais l’allégorie sans doute eût été plus juste, d’un enseignement plus immédiat, si le Génie aux ailes ouvertes eût désigné à l’assemblée des guerrières, par delà l’Océan, vers le Nouveau-Monde, tout l’ouest du ciel, rayé de fils électriques et noirci de fumées d’usines…