IV
MUSIQUES D’ESPAGNE
C’est de la très vieille musique indigène que je veux parler, de celle qui porte le sceau indélébile du passage des Maures, de celle qui est comme un composé des langueurs d’Espagne et des tristesses d’Arabie.
En France, la musique nationale d’autrefois semble presque perdue : vieilles chansons bretonnes, béarnaises, provençales, se meurent au fond des campagnes, ou bien sont exceptionnellement recueillies, çà et là, par quelques raffinés qu’elles reposent.
Mais chez les Espagnols, d’un bout à l’autre de l’échelle sociale, la musique d’autrefois est restée en honneur, toujours pareille, sans que le siècle présent, si destructeur de tout, l’ait encore changée. Les gens du peuple la comprennent ; en l’entendant, ils s’exaltent ou bien s’attendrissent jusqu’aux larmes. Et, pour les élégants, pour les seigneurs, pour les artistes, à côté de Bach, de Wagner ou des extra-modernes, il y a encore cela ; il y a cette vieille musique des flamencos, qui est autre chose et qui, par d’autres moyens, éveille avec une égale intensité le « sentiment du mystère de la vie ».
Chez le marquis de X…, je suis convié à venir aujourd’hui, après le déjeuner, à l’heure d’expansion et de rêve où les cigarettes s’allument, entendre deux de ces flamencos, deux de ces errants qui ont commencé par chanter sur les chemins et qui sont devenus de célèbres bardes.
La maison du marquis est près de l’ambassade de France, où j’ai reçu l’hospitalité, et je m’y rends à pied, en flânant par les rues solitaires, sous le grand soleil du milieu du jour. Quartiers neufs, tout en larges avenues droites et en jardins, vers lesquels s’est portée la vie élégante. En ce moment, fenêtres closes, silence et sommeil méridiens. Dans l’air, flotte cette poussière blanche de Madrid que n’arrive pas à abattre le jet d’eau des arroseurs.
Cela vient de l’imagination sans doute, mais, vraiment, on croit sentir une anxiété peser sur cette ville, emplir toutes ces demeures si muettes, veiller derrière tous ces volets fermés.
Le soleil printanier brûle déjà, mais, de temps à autre, passe en surprise un petit souffle très froid, arrivé de ces montagnes qui à l’horizon montrent des cimes encore neigeuses ; c’est ce vent de Madrid, duquel un proverbe dit : « Il n’éteindrait pas une chandelle, mais il éteint son homme. »
J’aurai fait mon trajet par les rues, presque sans rencontrer âme qui vive. Et ce grand calme, cette absence de tout bruit sont une préparation favorable aux musiques anciennes que l’on va me faire écouter. Cependant, voici les sons aigres d’une musette qui viennent à moi, accompagnés d’une batterie de tambourin au rythme arabe : deux mendiants d’Andalousie, se démenant à un carrefour, avec un singe, sans que personne s’occupe de leur jeter des sous. Ou entendrait cela aussi bien dans les rues de Mogador ou de Tétouan — et comme c’est singulier que les Maures aient laissé si fortement leur trace sur la musique et les danses de ce peuple, frère du nôtre, tandis qu’ils n’ont eu aucune influence sur son architecture, son ornementation, ses statues ni ses tableaux, à tel point même que le style arabe et le style espagnol représentent presque les deux pôles extrêmes : l’un léger, mystique, éthéré, purement géométrique, inspiré des cristallisations et du givre ; l’autre, plutôt lourd, puissamment matériel, hanté par la splendeur ou la grâce des formes vivantes, des attitudes et des musculatures humaines.
Chez le marquis de X…, stores baissés contre le soleil trop chaud. Salons en pénombre, donnant une impression d’été et de midi. Dans un arrangement d’un goût très moderne et même très parisien, beaucoup de souvenirs des ancêtres, attestant l’antiquité de la famille : vieilles épées, vieux blasons, vieilles armures, introuvables faïences hispano-mauresques venues de Grenade ou de Séville.
Presque un ménage d’enfants, celui de mes hôtes d’aujourd’hui, tant ils sont peu âgés tous deux : vingt et vingt-trois ans à peu près. Et la très jeune marquise est un idéal de beauté espagnole : un visage aux lignes si fines et si pures, d’une pâleur mate, avec de longs yeux en velours noir. Svelte, élégante et patricienne en ses moindres mouvements, elle est exquise à regarder, vêtue de deuil, posée un peu nonchalamment dans un antique fauteuil armorié. Il y a là deux ou trois intimes seulement, et l’accueil est cordial, ouvert, gracieux, d’une simplicité distinguée et du meilleur aloi. L’intérieur tout entier représente, du reste, l’un des types charmants de ces intérieurs purement madrilènes, ou l’on n’admet peut-être pas très souvent les étrangers, mais où l’on sait les recevoir, quand une foison les a admis, avec une telle bonne grâce, qu’ils se croient bientôt de la famille.
D’abord, on échange quelques mots sur la guerre qui est aujourd’hui la grande oppression écrasante pour tous les cœurs. Et puis, les cigarettes du Levant et de la Havane s’allument dans un silence plein de réflexions mélancoliques, en attendant l’arrivée des flamencos…
Ils tardent à venir, les deux chanteurs. Alors, avec un très aimable enfantillage, on propose de les écouter d’abord dans un phonographe, où quelques-uns de leurs chants ont été emmagasinés précédemment. Et nous voilà tous, autour de l’extraordinaire petite machine très perfectionnée, écoutant quelque chose qui est comme un fantôme de musique, des voix andalouses dont l’exaltation amoureuse semble une colère de Guignol, des accompagnements de guitare qui font l’effet d’un petit tambourinage de grêle sur des vitres, dans un lointain sourd… Des airs si anciens, redits à la manière de Polichinelle par un phonographe, à côté d’armures du moyen âge, c’est là un tissu d’anachronismes tout à fait extravagant, et la bizarrerie nous en apparaît si irrésistible que le bon rire, oublieux de tout, nous revient, malgré les sombres préoccupations du jour…
Entrent maintenant, guitare à la main, les deux flamencos. Ils ont de braves figures de la campagne, mais avec des yeux remplis de pensée et de rêve. Et on les reçoit en vrais artistes qu’ils sont, avec une très gentille courtoisie.
Et puis, voici venir deux autres jeunes femmes de la famille, et, enfin, la mère de nos hôtes, la marquise douairière de X…
— Pauvre Espagne ! n’est-ce pas ? me dit la douairière, en me tendant sa main à baiser.
Cela est prononcé avec une expression de discrète et intime douleur, et cela s’adresse à quelqu’un dont la sympathie est assurée ; mais ce sera la seule allusion à la terrible situation présente : en ce pays-ci, on reste fier dans la défaite et on a scrupule plutôt exagéré d’ennuyer ses visiteurs avec des doléances.
Nous sommes à présent au complet, assis en cercle autour des deux bardes andalous, prêts à les entendre, dans ce silence du milieu du jour et dans cette pénombre des rideaux fermés.
Les guitares préludent, et elles pleurent sous leurs doigts, elles pleurent comme jamais violon n’a su pleurer entre les mains des plus artistes. Elles pleurent en chantant je ne sais quoi d’étrange et de désolé, dans un registre grave, plus bas que celui de l’accompagnement. Les notes de ce chant sont presque toujours attaquées en dessous, et remontées ensuite jusqu’au ton juste par une sorte de gémissement qui fait frémir ; on a l’illusion complète de sons tenus et prolongés comme ceux d’une voix d’homme.
L’un des deux bardes, qui va chanter avec une vraie voix humaine, après ce chant de la guitare, lève d’abord vers le ciel son singulier regard de paysan inspiré ; puis, tout à coup, il jette à plein gosier de ténor un grand cri déchirant — qui peu à peu se module et s’éteint en quelque chose de très doux et de très plaintif. C’est, d’ailleurs, la caractéristique de toute cette musique quasi orientale, de commencer toujours par un long cri d’angoisse et de finir en plainte mourante. La mélodie est monotone, un peu sauvage, inexplicablement évocatrice d’on ne sait quoi de mystérieux et de lointain qui inquiète jusqu’au fond de l’âme, mais qui ne se définit pas. Et les paroles, le plus souvent primitives, comme une improvisation de montagnards, sont d’une poésie âpre et violente, où frissonne l’éternelle angoisse d’aimer.
Aunque pases por mi vera
Tu ropa i la mia rocen,
No te han de mirar mis ojos
Por que los tuyos no grocen…
(Quand même tu passerais si près de moi,
Que tes vêtements et les miens se frôleraient,
Ils ne te regarderaient point, mes yeux,
Pour que les tiens ne se réjouissent pas…)
Les jeunes femmes qui écoutent, tête penchée, sont, par atavisme, préparées à subir l’incantation de cette musique, et moi l’étranger, qui la subis à ma manière, comme au travers d’un voile, je reste incapable sans doute de comprendre ce qui se passe en ce moment dans leurs âmes.
Toitas las aranas nigras
Que en el campo hacen nido
Me coman el corazon
Si este querer mio es fingido !…
(Que toutes les araignées noires.
Qui dans les champs font leur nid,
Me mangent le cœur,
Si mon amour est un mensonge !…)
Les flamencos s’exaltent, les yeux ardents, la voix plus émue et plus prenante…
Ni contigo ni sin ti,
Tienen mis males remedio,
Contigo por que me matas,
I sin ti porque me muero…
(Ni avec toi, ni sans toi,
Mon mal n’a de remède,
Avec toi parce que tu me tues,
Et sans toi parce que je me meurs…)
Maintenant, pour finir, ils jouent avec frénésie des danses andalouses, de ces danses qui sont rapides et d’un rythme enfiévré, qui sentent le soleil et l’amour, qui sentent la guerre aussi peut-être, la guerre des temps passés et le voisinage du Maure, mais qui jamais ne sont gaies… Et, dans ce salon, voici que, de tous côtés, l’on commence d’entendre des battements de main pour marquer la mesure. Oh ! alors, comme on a soudainement conscience d’être en Espagne, en une Espagne d’autrefois encore vivante, et combien c’est inattendu et charmant, dans ce milieu qui a tous les dehors et toutes élégances modernes !
— Ollé ! ollé ! crient les hommes en frappant du talon sur le plancher.
Oui, ollé ! Vivent les pays qui ont conservé leur couleur, leur musique et leurs bardes !… Ollé ! ollé ! Vive la vieille Espagne, qui n’est qu’endormie encore sous l’Espagne d’aujourd’hui et qu’un rien suffit à éveiller : une poésie, une chanson, une furia de guitares !…