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Classiquesen Ligne

V

MUSIQUES ENCORE

Et maintenant, l’autre bout de l’échelle sociale, les derniers échelons d’en bas. L’un quelconque de ces cabarets madrilènes où viennent s’asseoir des hommes du peuple au feutre large et à la haute ceinture, d’infimes toreros et des valets de toril, des gens sans aveu, des rôdeurs. Au milieu de la salle, une estrade où se tiennent deux ou trois guitaristes et où des chaises attendent les femmes. On est à un instant de repos, d’entr’acte, et ces femmes, les chanteuses, sont disséminées aux tables, parmi les hommes, les excitant à boire : flétries, toutes, vêtues d’oripeaux, ayant sur les seins un crêpon de Chine à franges et dans les cheveux une rose naturelle.

Cependant le lieu, si mal fréquenté qu’il soit, garde un certain air de bonhomie ; rien d’inquiétant ici, rien de sinistre, comme dans les bas-fonds parisiens.

La musique va reprendre, et son tour est venu, à telle fille qui plaisantait là grossièrement avec des hommes, son tour de chanter ; elle monte s’asseoir sur l’estrade et, en un moment de recueillement, de silence, sa figure change. Un dernier petit sourire discret aux hommes qui buvaient avec elle et qui d’ailleurs se recueillent aussi, et tout à coup la voici grave ; un respect l’envahit, un respect instinctif pour la musique, pour le mystère qui dort sous la musique ; un respect pour la chanson qu’elle va chanter et qui redira, comme toutes les chansons d’Andalousie, la tristesse insondable de l’amour…

Oh ! que de distance entre cette fille et la chanteuse d’un de nos « beuglants » de barrière s’apprêtant à entonner quelque ineptie grivoise !

Les guitares préludent, et c’est d’abord une sorte de crépitation grêle, comme un bruit que des sauterelles feraient l’été, dans la solitude d’une plaine ; puis, tandis que le petit sautillement léger continue sur les cordes moyennes, les cordes basses ébauchent un vague chant d’agonie, et on dirait d’une voix de jeune homme, qui aurait été jadis charmante, mais qui serait à présent malade, assourdie, et qui se pâmerait aux approches de la mort. La chanteuse écoute, car voici l’instant pour elle d’entonner une « Malaguénia » ; en même temps qu’elle prépare son gosier sonore pour les vocalises étranges, il semble qu’elle prépare aussi son âme pour ce que la chanson va dire ; elle ne voit plus les hommes qui sont là, ni les choses ; ses yeux, à demi fermés sous les paupières qui battent, regardent en dedans : au fond de sa mémoire, elle retrouve quelque amant d’autrefois peut-être, pour qui elle aura souffert les mystérieuses angoisses d’aimer, avant de devenir une fille des rues… Et soudainement, sa bouche s’ouvrant toute grande, elle débute par un cri de louve, quelque chose qui surprend et qui déchire, quelque chose qui est d’une infinie tristesse orientale, qui rappelle le son mordant des hautbois et le fausset des muezzins d’Arabie. — Les vieilles chansons andalouses toujours commencent ainsi, par un cri de haute détresse, et répètent toujours, toujours, sous une forme ou sous une autre, à travers la naïveté de leurs images, le tourment d’aimer et de mourir. — Dans la salle, on n’entend plus un bruit ; les buveurs au brun visage rasé écoutent passionnément, leurs yeux qui étaient pleins de bestialité et d’ombre, reflètent à présent comme une flamme lointaine. Et la fille prolonge son cri tant qu’elle a du souffle ; puis elle le traîne, en l’éteignant par degrés, jusqu’aux notes basses, et le termine par une sorte de vocalise mineure, par une sorte de trille en sourdine : quelque chose d’à peine perceptible qui, malgré son inexprimable tristesse, devient aussi sautillant et léger que l’accompagnement des guitares.

Les strophes, qui se succèdent, commencent toutes par le même cri d’angoisse et content l’histoire d’un jeune torero que le destin sépare de sa fiancée et qui meurt d’amour…

Quand la chanteuse a fini, les hommes extasiés lui envoient leurs chapeaux, la priant de les mettre, l’un après l’autre, un instant, sur sa tête.

Même j’entends l’un d’eux lui dire, à bout de louanges !

— Charles-Quint, auprès de toi, vois-tu, n’était rien qui valût d’être compté !

Elle sourit, mais modestement, dans son triomphe, ennoblie un instant et purifiée par la musique. Lorsqu’elle reprend son cri et sa chanson qu’on lui redemande, elle s’est coiffée, pour complaire à un qui l’aime ce soir, d’un large sombrero gris à bords plats. Les yeux énigmatiques et tristes, elle est presque belle ainsi, presque chaste, — elle qui va tout à l’heure très bassement se griser avec du vin…



On danse aussi sur ces estrades, au son des guitares, des battements de mains et des chants. C’est en général une fille seule, qui exécute un pas andalou, tandis que les autres, qui danseront à leur tour, restent assises derrière elle pour l’accompagner de leurs trépignements et de leurs cris.

Et cela rappelle encore l’Arabie, cela semble dérivé de certaine danse que les aimées pratiquent. Au début, ce n’est guère qu’une série d’attitudes, provoquantes ou fières, ce n’est qu’un balancement lent et presque sur place, avec des cambrures étrangement gracieuses, avec de charmants gestes des bras nus. La tête se renverse, bouche ouverte et paupières closes, comme pour appeler un baiser — sous lequel, dirait-on, le corps se pâmera si on le lui donne… Et la fille devient presque jolie, qui tout à l’heure était laide et commune.

Puis, cela s’accélère et cela se précise : les poses se font plus troublantes, plus offertes ; les mouvements des hanches se rythment à une cadence clairement lascive… La fille, qui avait commencé de devenir jolie seulement, devient à présent désirable, à force de souplesse et de grâce dans les ondulations de couleuvre qui révèlent toutes les courbes de son corps sous ses vêtements minces. Les autres, sur l’estrade, l’excitent en jetant des cris, l’interpellent par son nom : « Eh ! la Juanita ! » ou « la Manolita ! » ou « la Carmen ! » et battent la mesure avec leurs mains sèches, battent la mesure à coups de talons sur les planches, toujours plus vite, toujours plus vite, battent une mesure effrénée de bacchanale. Ô vieille Arabie, mystique et sensuelle, comme on te retrouve encore ici, après des siècles !… Vieille Arabie aux flûtes plaintives, aux poèmes suavement adorables, aux danses haletantes, aux tambourins forcenés !… Sous les sombreros des buveurs, les yeux luisent. Elle se démène et elle se tord, la fille que tous ces hommes regardent, et jusqu’au moment où elle s’arrête, comme mourante, en simulant le dernier spasme, toute la salle paraît subir la secousse cadencée et rapide de ses reins.

Cela est brutal, cela est d’une crudité sauvage, mais cette glorification de la chair conserve quand même une quasi grandeur, parce qu’elle ne cesse point d’être prise au sérieux, d’être grave ; ces hommes du bas peuple, qui se réunissent là pour écouter et pour voir, n’en sont pas encore, comme ceux de chez nous, au cynique sourire, et, sur la façon dont ils s’amusent, un certain idéal de beauté continue de planer. La même distance, qui est entre les chansons de tout à l’heure et les couplets de nos cafés à musique, sépare aussi cette danse amoureuse de l’ignoble quadrille à jambes levées et à contorsions de singe qui sévit dans nos bals de banlieue. Pour en arriver à cette gouaillerie de toutes choses qui est notre apanage, l’Espagne aura besoin de progresser encore ; il lui faudra, pendant plusieurs années, les bienfaits de l’instruction laïque abondamment répandus sur les masses, des journaux à profusion, — surtout, moins d’encens dans les vieilles cathédrales, moins d’encens et moins de prières.