VI
IMPRESSIONS DE DÉPART
Le matin, au palais de Madrid, dans la salle des Armures. J’y suis seul, au milieu de l’assemblée macabre des poupées vêtues de fer : poupées superbes, dont les cuirasses, les casques, les gantelets furent portés, au temps des tournois, par de terribles princes. Et peu à peu une Espagne d’autrefois, magnifique et redoutable, commence de revivre aux yeux de mon esprit, dans le silence de l’incomparable musée.
Mais, de l’extérieur, tout à coup m’arrive un écho de l’Espagne d’aujourd’hui ; j’entends la Marche Royale, très lente et solennelle, jouée comme en sourdine par une musique militaire : c’est la parade des hallebardiers et des hussards, — et, pour aller revoir ce défilé de chaque matin, je quitte la compagnie des rigides poupées, je m’en vais dehors.
Dehors, un éblouissement du soleil de mai. Un soleil méridional, qui est déjà lourd sur cette grande place d’armes toute blanche de poussière, entourée d’arcades blanches et murée au fond par le vieux palais blanc. Musique en tête, les hussards rouges, dont c’est aujourd’hui le tour, font leur entrée ici, pour remplacer les hussards bleus qui veillaient depuis hier. Et ils marchent, ils s’approchent à une cadence lente, extrêmement lente, comme abordant avec crainte ce palais de tant de rois défunts, — d’où sans doute un charmant enfant-roi les regarde venir, par quelque fenêtre aux rideaux entr’ouverts. C’est d’un effet presque religieux, cette lenteur excessive des soldats qui arrivent et cette façon de jouer en sourdine, comme par respectueuse peur de faire du bruit chez les souverains, — tellement en sourdine que l’on croirait entendre un orchestre de cordes.
Hussards et hallebardiers, toujours sans presser le pas, exécutent des marches et des contremarches, une sorte de quadrille guerrier. D’après un invariable et pompeux cérémonial, ceux qui s’en vont transmettent à ceux qui les remplacent les ordres, les consignes, les mots de passe. De temps à autre, un cheval, énervé par cette allure dormante, se cabre, gambade avec un cliquetis d’acier, puis rentre, maîtrisé, dans l’alignement.
La mélancolie de ce lieu, de ce palais, lui vient surtout des campagnes désertes qu’il domine, et qui commencent là tout de suite, de l’autre côté du Mançanarès ; lointains étranges, que l’on aperçoit par échappées, ou au moins que l’on sait être là, si on ne les aperçoit plus.
Elle est vide et comme mangée de lumière, la grande place blanchâtre où manœuvrent automatiquement ces quelques centaines d’hommes, sous la surveillance des antiques fenêtres par où tant de souverains jadis ont regardé. En face de moi là-bas, à l’ombre des arceaux opposés, une foule tassée, comme chaque matin, stationne pour écouter et pour voir : gens du peuple, en grande partie, — car tout le monde est admis à contempler la parade et à entendre la musique, — gens du peuple dont les costumes ternis font ressortir les couleurs des uniformes défilant au soleil, le bleu ou le rouge des dolmans, l’éclat blanc des aciers, le jaune des cuivres.
La parade est longue ; la Marche Royale, indéfiniment recommencée, avec parfois une courte reprise plus bruyante pour davantage accentuer l’effet général de cette musique douce et sourde. D’ailleurs, le soleil brûle, — et je retourne chez les poupées armées, dans l’ « Armereria » d’un accès moins banal, où de nouveau je suis seul.
Elles reluisent des pieds à la tête, toutes les poupées, dans leurs armures soigneusement fourbies. Quelques-unes, les plus précieuses, sont en rang sous des vitrines ; les autres forment des groupes et des foules au milieu de la salle. Sous l’acier des cuirasses et des cuissards, on voit passer leurs jupes courtes ; étoffes anciennes, vieux velours brodés d’or, qui pour la plupart furent réellement portés par les preux d’autrefois. Autant que possible les visières sont rabattues, cachant la place des visages détruits ; mais les attitudes données à ces carapaces merveilleuses sont presque toujours des attitudes de vie et même de combat. Sur des chevaux recouverts de houssines et bardés de fer, qui ont l’air de se cabrer, des chevaliers, au casque empanaché magnifiquement, ont l’air de tenir, dans leur main absente, leur lance de tournoi. Certaines cuirasses, certains boucliers sont d’inimitables chefs-d’œuvre d’orfèvrerie. Il y a aussi beaucoup d’armures d’enfant, ayant servi aux jeux de petits princes qui, par la suite, devinrent des souverains et qui sont aujourd’hui des débris, scellés dans les caveaux de l’Escurial. Sur des cartons, sur des plaques, on a pris soin d’inscrire les noms des hommes à qui ont appartenu ces costumes de guerre, qui ont brandi ces épées : ils s’appelaient Charles-Quint, Philippe II ou Boabdil…
Et deux ou trois siècles au plus nous séparent de la période d’évolution humaine où, pour aller au combat, on revêtait ces ornements de scarabée, on arborait ces plumets et ces étendards ! Comme tout cela cependant paraît déjà loin de nous !
En ces temps, resplendissaient surtout la France et l’Espagne, quand la guerre était une chose de noblesse et d’élégance. Sans même remonter jusque-là, si nous étions seulement plus jeunes d’un siècle, alors que la valeur des hommes assurait encore le succès des batailles, l’Espagne se serait à peine souciée du peuple d’industriels qui l’attaque aujourd’hui ; mais la guerre, hélas ! de nos jours, est devenue laide, empuantie de houille, chimiquement barbare, et les ennemis d’outre-mer ont plus d’argent, plus de machines, plus de pétrole pour y tremper leurs obus, plus d’explosifs…
Quand je sors de l’ « Armereria », la grande place des parades militaires est absolument déserte sous le soleil de midi ; les abords du palais sont abandonnés et silencieux. Le jeune Roi, sans doute, est parti comme chaque jour pour sa promenade dans la solitude si prochaine, dans la forêt murée qui s’étend au pied de sa demeure. Et la Reine, au milieu du calme somptueux et lourd des appartements historiques, doit travailler ou réfléchir, toujours courageuse et admirablement sereine devant les anxiétés de l’heure présente.
Dehors, presque personne maintenant, que des soldats : Madrid ne commence à vivre, la foule, à s’épandre, que vers le soir. Les rideaux sont fermés dans les miradors. Un vent chaud soulève la continuelle poussière de ce pays sans pluie.
Jusqu’à l’ambassade de France, dans mon trajet par les rues, constamment je rencontre des troupes. Des troupes à pied, des troupes à cheval, toutes superbes d’allure et de tenue dans d’élégants uniformes ; en les voyant défiler, on se reprend, malgré soi, à avoir confiance et espoir. Ce sont bien toujours ces belles et solides troupes espagnoles, héroïques à toutes les époques, — héroïques en dernier lieu dans leur résistance contre la France, lors de cette guerre aujourd’hui pardonnée et oubliée entre nos deux nations amies. On devine, rien qu’à les regarder, le mal qu’auraient les commerçants d’Amérique, mis en face de tels soldats.
C’est mon dernier jour à Madrid, et l’heure du soleil couchant me retrouve au palais, attendant l’audience que Sa Majesté a daigné m’accorder avant mon départ. Depuis que j’étais venu ici, le glorieux désastre des Philippines a jeté sa tristesse sur l’Espagne, et il semble que les salles magnifiques, plus vides, plus silencieuses, en portent encore le deuil, de je ne sais quelle indicible manière. — Ce deuil, sans doute, n’est qu’en mon imagination, car il n’y a pas de « tristesse des choses ». — Pourtant le palais, à cette fin de jour, me semble plus morne, plus déserté. Personne dans les vestibules ni les galeries ; je me perds dans les escaliers aux épais tapis, demandant de loin en loin mon chemin à quelque hallebardier qui fait son automatique promenade. Et, dans les salles où j’attends, le dernier rayon de soleil qui fait vivre encore les vieux brocarts, sous la hauteur déjà sombre des plafonds, a la mélancolie des grands et définitifs soirs…
Cependant j’admire combien S. M. la Reine Régente a gardé sa sérénité grave… Durant les quelques minutes de cette audience d’adieu, Elle me reparle de ces procédés des ennemis qui stupéfient son âme loyale : leurs captures avant la déclaration de guerre, leurs bombardements sans prévenir, leurs obus enveloppés de toiles pétrolées qui mettent le feu aux villes, tout ce qu’ils osent contre les lois internationales des batailles, et que l’Europe laisse faire sans intervenir… Mais il me paraît que Sa Majesté conserve quand même sa confiance des premiers jours ; sa confiance en la suprême justice, sa confiance en l’héroïsme de ses soldats, de ses marins, qui ont commencé de se faire tuer si bravement dans un premier combat inégal et d’avance perdu, et qui peut-être réservent à l’Amérique des surprises sanglantes…
Oh ! la noble souveraine, que la destinée a conduite comme par la main jusque devant les extrêmes périls, et qui les regarde en face, sans un frisson et sans une plainte, préoccupée seulement de faire jusqu’à la fin son devoir ! Oh ! la noble souveraine, si hautement impeccable et droite qu’Elle a su inspirer le respect profond aux partis les plus hostiles, si courageuse qu’Elle a pu lutter presque seule pendant onze années pour préparer le trône de son fils, et, dans un but plus grand encore et plus détaché, pour conserver à son pays, foncièrement monarchique et religieux, la monarchie sans laquelle, de longtemps encore, la paix intérieure, la stabilité lui seraient impossibles.
La nuit tombe tout à fait quand, une heure après avoir quitté le palais, je traverse une dernière fois Madrid pour aller prendre le train de France. C’est une nuit de mai, claire et tiède, dans laquelle s’allument en haut les étoiles et en bas les milliers de lumières de la ville. Par les rues, circule la foule habituelle, et, comme chaque soir, le flot luxueux des équipages. Personne encore n’a changé sa manière de vivre, personne n’a baissé la tête : ce peuple entier est uni à sa souveraine dans un même sentiment de confiance, ou tout au moins de résignation et d’attente fière.
Et au moment où ma voiture s’engouffre, avec tant d’autres, dans la cour banale de la gare du « Norte », j’aperçois encore en me retournant le palais royal : il surgit au-dessus des bâtisses quelconques du chemin de fer, superbement assis sur la hauteur qui domine le Mançanarès, tout blanc dans la nuit, au rayonnement d’une grande pleine lune blanche ; son aspect donne une impression de solidité et de force ; malgré les tourmentes du présent, il semble attester la puissance et la durée, symboliser un principe immuable…