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Classiquesen Ligne

AUBADES

Hendaye, juin 98.

Le lever d’un jour de juin, la pointe de l’aube rose, la première virginité du matin… Et c’est l’heure redoutée, l’heure de l’angoisse, l’heure du réveil, qui, après le tranquille non-être et les songes, ramène les pensées trop claires, les notions trop précises des brièvetés de la vie et des gouffres de la fin.

Persiennes closes, pour que n’entre pas tout de suite dans ma chambre la lumière radieuse, vitres grandes ouvertes, pour laisser passer les souffles tièdes venus de la mer.

Durant cette courte nuit, le silence s’est fait autour de ma maison isolée. Mais, à présent que pointe l’aube rose, les bruits du matin sont commencés, bruits de village et bruits de campagne, que j’ai d’abord vaguement perçus dans un demi-sommeil ; aubade lointaine des coqs ; départ de quelque pêcheur pour le large ; grincement cadencé d’avirons et chanson d’Espagne, qui passent en bas sur la rivière…

À peine les lueurs viennent de naître ; mes yeux indécis ne distinguent encore, des objets coutumiers qui m’entourent, que les masses et les ombres : silhouettes confuses des meubles, grands carrés blanchissants des fenêtres.

Et tout près de ma tête, tout près, tinte un petit bruit régulier, rapide, monotone, le tic-tac grêle d’une montre, qui est là pendue et qui se dépêche, qui se dépêche, comme enfiévrée par la fuite du temps qu’elle voudrait suivre. Vite, vite, il court, le temps de la vie : c’est ce qu’elle me dit d’abord à mon triste réveil, la toute petite machine qui, sans trêve, tourne ses roues minuscules. Vite, vite, tout se précipite, les secondes, les minutes, les heures… Illusion, l’immobilité et le silence ; une même course folle emporte les jours et les ans, la terre et les mondes, un même tourbillon es entraîne et les use… Et moi, rien négligeable, à côté des choses immenses qui passeront aussi, rien éphémère et bientôt perdu que je suis, ma vie déjà s’est plus d’à moitié consumée… Mon Dieu, tant de ruines, en arrière de ma route, — et tant de choses que je désirerais faire encore avant de mourir, tant de choses que je voudrais revoir, achever, ou comprendre… Non je ne pourrai jamais… Si vite, si vite, s’enfuit le temps, les secondes, les minutes, les heures… Et ce sera demain la vieillesse, la fin, avec le grand oubli…

Cependant, la Terre, en hâte tournant toujours, la lumière, à travers les persiennes fermées, se fait plus réelle, et les objets se détaillent. Et, par degrés, le calme me revient ; elle se perd pour moi, la notion des universelles vitesses et des chutes en vertige ; bientôt je retrouve ce sentiment illusoire, que tous nous connaissons, d’un peu de durée en avant de nous, d’un arrêt dans l’effroyable fuite, d’un peu de répit, d’un peu de loisir pour attendre la mort… Et, après l’instant par trop lucide, voici que la grande détresse de si tôt finir se dissipe encore une fois comme un mirage…

Reparaissent alors, plus angoissants et plus nets, dans cette sorte de renouveau des pensées, tous les habituels tourments, les regrets, les soucis, les remords et les désirs…

Mais le soleil sans doute bientôt va rayonner. Sous ma fenêtre, un premier petit gazouillis d’oiseau tremble dans les branches, d’abord hésitant, bref et tout de suite arrêté. Un second lui répond, puis un troisième… Et je me les représente si bien, pour les avoir maintes fois regardés, les petits chanteurs au réveil, encore tout ébouriffés en boule, secouant leurs plumes humides de rosée, étirant leurs ailes, dans la simple joie de voir venir le jour.

Un autre cri, par intervalles, monte aussi vers moi, — de plus loin, de la grève sans doute, — un pauvre cri de bestiole mourante et abandonnée. Et j’imagine quelqu’un de ces tout petits chats que les gens du voisinage ont coutume de jeter là pour les détruire, sans seulement prendre la peine de les lancer jusque dans l’eau où ils finiraient au moins plus vite.

À présent, ils s’éveillent tous, les chanteurs joyeux des arbres ; soudain cela tourne au vacarme, au vacarme comique et charmant. Ensemble, à pleins poumons, à plein gosier, moineaux, linottes, chardonnerets, pinsons et bouvreuils donnent de la voix tant qu’ils peuvent, dans l’ivresse de regarder naître encore un si beau jour. Cela couvre la plainte du petit chat agonisant, que je n’entends plus et que j’oublie. C’est le grand concert obligé de chaque matin, la délirante aubade au soleil levant. — Et je sais que cela se chante sur place, avec rien que des sautillements légers, mais, par exemple, avec de gentils tournements de cou dans tous les sens. Cela dure un quart d’heure en moyenne, et puis s’apaise subitement, comme à un signal, et les oisillons, n’y pensant plus, partent rapides pour vaquer à leurs petites affaires, construction de nids, choix de graines et chasse aux mouches.

Un silence — et la plainte de la bestiole condamnée monte de nouveau jusqu’à moi, flûtée et grêle, chevrotante, lamentable dans l’air de ce matin de juin, dans la belle lumière de fête… Allons, j’en aurai pitié, et je répondrai à son appel, en lui donnant la mort.

C’est le long d’une corde que je me laisse glisser jusqu’à terre, par incorrigible habitude de gymnaste et aussi pour n’éveiller personne. Il est je ne sais quelle heure matinale, quatre heures et demie, cinq heures peut-être. Tout continue de dormir, dans ma maison paresseuse et close ; les domestiques même, qui ont coutume de commencer la journée par des plongeons dans la rivière, n’ont pas bougé encore.

C’est bien de la grève là-bas, que vient la plainte de détresse. Et, comme elle porte loin, cette petite voix mourante qui n’a sans doute pas eu un jour de vie !… Quel mystérieux instinct la fait ainsi appeler au secours, et de qui donc espère-t-elle être entendue ?

Je descends par les escaliers en pierre des terrasses. Autour de moi, tout est fête et splendeur. Sur la mer de Biscaye, qui en ce moment joue le lac bleu aux tranquillités inaltérables, la côte des Cantabres se pose comme une haute découpure légère toute imprégnée de soleil levant. Une paix délicieuse est dans l’air, avec une vivifiante chaleur. Respirer seulement est déjà un bienfait, une chose qui enivre. La Terre semble remplie de joie et de promesses, pour les hommes, les bêtes et les plantes. Et cela trouble comme une ironie, d’entendre, au milieu du silence d’un tel matin enchanteur, râler un être, infime si l’on veut, mais qui portait en lui-même l’ébauche d’une pauvre petite âme — et qui, d’ailleurs, n’avait fait aucun mal et n’avait point demandé de vivre.

Il est l’heure de la mer basse, et les eaux, à cette embouchure de la rivière, se sont retirées beaucoup. Sur la vase grise des berges, qui se prolonge en nappes unies, j’aperçois, gisante, une toute petite chose grise aussi et mouillée — et c’est cela qui pousse le cri de douleur, entendu de ma chambre ; une petite chose, un germe de petit animal, qui n’a pas la force encore de se soulever, qu’on a blessé sans doute en le jetant là et qui est déjà englué dans cette vase, la tête à demi enfouie.

Je ramasse cela dans ma main, avec une compatissante horreur… Je croyais voir un minois chiffonné de petit chat ; mais non, le museau est plus allongé, plus grossier, plus vulgaire : c’est un petit chien… Oh ! l’étrange et vilaine figure, ayant encore les gros yeux fermés des fœtus et déjà des lèvres crispées par un rire d’agonie. À tous les degrés de l’échelle des êtres, il n’y a pas d’assemblage plus déroutant que celui-ci : les signes de la mort, sur des traits d’embryon…

Le petit corps cependant est resté très chaud, malgré l’eau qui en ruisselle ; dans ma main il se détend et se retourne, — et j’hésite à le tuer, tant il a de vie. D’ailleurs, il ne crie plus, comme si le contact d’une chose vivante lui procurait déjà un vague apaisement, une vague confiance.

Une minute d’indécision, à contempler la toute petite gueule rose, qui grimace et souffre. Qu’en faire pourtant ? Et serait-ce seulement possible de prolonger son existence !

Alors ces paroles me reviennent à la mémoire : « Faites aux autres ce que vous auriez voulu qu’on fît pour vous »… Oui, si l’on avait étouffé mon premier cri dans l’eau de quelque rivière, que d’angoisses on m’eût évitées !… Et, ramassant sur la vase un large galet plat, je me dirige vers l’eau qui resplendit en miroir. Elle est tiède et douce, cette eau, on la dirait bienfaisante et joyeuse, comme semblent du reste toutes choses, par ce beau matin de juin. J’y plonge la plaintive bestiole, en cachant sa tête sous le galet, et, à travers les couches limpides, je vois son pauvre petit corps se tordre, puis s’immobiliser bientôt, après une crispation dernière. Fini, la petite chose grise ne criera plus.


Autour de moi, silence, rayonnement et splendeur. Et, toujours seul dans le matin vierge, je remonte vers ma maison endormie, vers la corde qui me ramènera sans bruit à ma chambre, — un peu songeur cependant, parce que je viens de donner la mort…