CHEMINEAUX
Depuis deux semaines environ, les phares espagnols du golfe de Biscaye ne s’allument plus le soir. Au sommet de l’âpre falaise brune, qui se dresse ici devant nous et qui est le commencement de l’Espagne, on ne voit plus briller ce grand œil rouge qui promenait fidèlement chaque nuit sur l’horizon ses regards circulaires. Tout le long de la côte des Cantabres il en va de même, paraît-il ; les feux sont éteints, par crainte de guider l’ennemi, de favoriser quelque arrivée nocturne des navires d’Amérique. — Pour nous autres marins, habitués à considérer la lumière des phares comme presque aussi sûre et immuable que celle des étoiles, une étrange impression de tristesse, de désarroi se dégage de cette côte assombrie qui n’a plus ses feux.
Et les routes de France avoisinant la frontière sont de jour en jour plus peuplées de mendiants de toute sorte ; les uns, des professionnels déjà vieux dans le métier ; les autres, tout novices, pauvres gens qui naguère encore travaillaient la terre, trouvaient à gagner leur pain dans les fermes ou les usines. Chez nos voisins, hélas ! commence de grandir la misère.
Des déserteurs cependant, on n’en voit plus, depuis sans doute que le péril national a été compris par tous. Mais l’an dernier, lorsque Cuba seule était en jeu, c’est par centaines, par milliers, qu’ils passaient ici, les jeunes hommes du pays basque-espagnol, désertant tous, dans la terreur des fièvres de là-bas, des famines, de la mort entrevue sous mille formes vagues et affreuses au fond de ce lointain pays.
Ils se réunissaient le soir, sur la place ou à quelque carrefour, pour danser le fandango aux castagnettes, avec des allures de joyeuse bravade et souvent des yeux de détresse. Des carlistes, d’ailleurs, les encourageaient à fuir, leur promettant pour bientôt un changement de roi, suivi d’une générale amnistie. Et ils partaient en troupe pour « les Amériques » (Ce sont les pays de Montevideo et de Buenos-Ayres qu’on appelle ici « les Amériques », et qui sont en partie peuplés de colonies basques.) Pendant deux années au moins, les forces vives de l’Espagne se sont épuisées par cette continuelle filtration de jeunes soldats à travers notre frontière ; Et j’ai entendu souvent cette lamentation des filles de Guipuscoa :
— Qui épouserons-nous maintenant ? Il n’y a plus de garçons dans nos villages !…
Finies, les désertions à présent ; les routes appartiennent aux chemineaux, loqueteux, guitaristes ou chanteurs, toute la truanderie des grands chemins d’Espagne, qu’un excès de misère déverse chez nous.
Du matin au soir, dans l’allée de mon jardin, s’entendent des trottinements d’estropiés, de béquillards, d’aveugles, d’enfants demi-nus, de vieilles femmes à bâton. Ils viennent jusqu’à ma porte, font ; « Pan ! pan ! pan ! » avec des mains sèches.
— Ave, Maria pourissima ! disent-ils tous en manière de premier salut à la demeure. Et cela se continue par une antienne, qui se dévide comme un écheveau.
Ils demandent des sous, du pain, des hardes. Il y a de pauvres vieilles femmes solitaires, au visage de cadavre enveloppé d’un châle noir, — lesquelles ont peut-être été jolies, qui sait ? et désirées, et embrassées… Marchant par soubresauts, comme, des machines qui se détraquent, elles ont des voix tristes et des toux à faire frémir, des airs si humbles et parfois de si braves yeux ! Ave, Maria pourissima… Y croient-elles un peu, au moins, à cette Vierge blanche et sereine qui, dans les églises, sourit encore et tend les bras à ceux qui n’ont plus d’autre espérance ?… D’où viennent-elles, pour être si fatiguées ? Où ont-elles dormi, où iront-elles chercher le gîte incertain du soir ? C’est quand tombe le crépuscule qu’il est plus lamentable de les regarder, toutes cassées, s’en aller en toussant sous la pluie, sous les averses, par les chemins mouillés. — Mais elles sont repoussantes, et surtout elles sont innombrables ; alors, dans nos demi-pitiés mondaines, nous les laissons partir avec une petite aumône, et les oublions l’instant d’après.
Parfois, au lieu de l’éternelle prière latine, ce sont des musiques sous mes fenêtres, on secoue quelque vieux tambourin à lames de cuivre, on racle quelque guitare sans cordes, quelque mandoline crasseuse : trios, quatuors d’aveugles aux paupières rongées, venus du fond de l’Espagne, de Séville, de Grenade, et chantant, avec des voix qui sentent la mort, les refrains chauds, languides ou pâmés de l’amour andalou.
Enfin, parmi les abonnés qui arrivent à leur jour, il y a aussi des tout petits ; quelques-uns, comiques et adorables ; bébés de cinq ou six ans, roulant de beaux yeux sauvages, ayant déjà un bâton, une besace comme les grandes personnes, cheminant déjà tout seuls, et sachant dire : Ave, Maria pourissima ! avec une révérence.
Mais ils ont l’avenir, ceux-là ; peut-être ils seront beaux, ils seront forts, ils seront aimés… Tandis que les vieux !… Oh ! les vieux, n’ayant plus à attendre qu’un trou de cimetière où pourrir, lorsqu’au tournant d’un chemin la Mort en passant les aura tordus ! Pourquoi est-ce qu’ils s’obstinent à vivre ? En vue de quelles pauvres joies encore espérées, en vue de quels instants de bien-être ou de moindre souffrance préservent-ils avec soin leur corps, sous leurs haillons de chemineau que détrempent les pluies ? Mon Dieu ! les vieillesses abandonnées, que personne ne recueille, qui se blottissent seules, les soirs d’hiver, à l’abri de quelque mur, qui n’ont plus à espérer jamais une amitié, ni seulement une attention, une prévenance un peu douce !…
Un couple d’Espagnols, échoué devant ma porte sur des pierres, contait ainsi son histoire :
— Il y a deux ans, nous étions des cultivateurs dans la Navarre. Pour racheter notre fils qui devait s’en aller à Cuba, nous avons d’abord vendu nos vaches ; l’année d’après, la classe suivante ayant été appelée, il fallait encore qu’il partît, malgré notre grand sacrifice ; alors, nous avons vendu aussi notre champ, afin qu’il eût de quoi déserter aux Amériques…
Je crois que jamais encore l’horreur de ceci, qui se pratique dans tous nos pays civilisés, ne m’était apparue si flagrante : prendre de force à de pauvres gens leur fils unique, pour l’envoyer aux tueries coloniales ! Mon Dieu qu’on ait plutôt pour cela des armées de volontaires, de mercenaires ; mais que l’on réserve pour les suprêmes défenses de la patrie les pauvres petits paysans qu’il faut arracher à leur village !
— Nous étions venus à pied en France, continuaient-ils, espérant du travail ; mais nous n’en avons point trouvé.
— Et votre fils ?
— Mort de la fièvre, en arrivant à Buenos-Ayres.
— Et à présent, où allez-vous ?
— À présent !… Ah ! nous ne savons plus… Devant nous, sur les routes…
« Aller devant soi, sur les routes, sans savoir. » C’est bien cela, et les voici probablement chemineaux jusqu’à leur mort, ces deux humbles qui naguère étaient cultivateurs en Navarre. Aller devant soi ! Il y a sans doute une ivresse et un oubli dans cette vie errante, qui est celle de tant de déshérités.
Hier, de ma fenêtre j’en voyais venir un tout courbé, tout tremblant, avec une grande boîte noire attachée dans le dos. Au lieu de dire : Ave, Maria pourissima ! j’entendis qu’il parlementait avec mes domestiques et j’écoutai ; ce n’était point le langage des chemineaux d’ici, et il avait l’accent de Bretagne.
— Je voudrais parler à M. Loti, implorait-il. Je tiendrais beaucoup à lui parler… Il m’a connu dans les temps, à la guerre de Chine ; il a été le capitaine de ma compagnie…
Un si vieux que cela, avoir servi sous mes ordres, ce n’était guère vraisemblable. Cependant je sonnai, pour dire qu’on ne le renvoyât pas.
Quand je fus descendu devant lui, il ôta son bonnet.
— Ah ! mon capitaine, dit-il, encore plus tremblant dans son émotion, vous ne me reconnaissez plus ?…
Mon Dieu non, je ne le reconnaissais pas du tout.
— Cloarec, je m’appelle Cloarec… Vous ne vous souvenez pas ?… J’étais patron du youyou, à bord de l’Atalante…
Il parlait d’une voix pénible et entrecoupée, les membres secoués par un tremblement morbide. En le regardant mieux, on voyait en effet qu’il n’était pas un vieillard, malgré sa décrépitude affreuse : trente-cinq ou trente-huit ans, l’âge à peu près de tous les marins qui ont fait avec moi la campagne de Chine.
J’étais… à votre compagnie… mon capitaine… à la deuxième de bâbord… Vous me donniez la double, le dimanche… parce que j’étais propre…
Il avait une laideur de pauvre chien malade et battu, avec de bons yeux suppliants, très enfoncés, et comme voilés sous des brumes de Bretagne. Il était vêtu de cet inusable « caban » de marine, que les matelots retraités portent jusqu’à leur dernier jour, et un vieux ruban décoloré de la médaille du Tonkin paraissait encore à sa boutonnière.
— J’ai mon livret, tenez, dans ma boîte… et le certificat que vous m’avez donné, mon capitaine ! À Dax, en passant, j’ai su que vous étiez ici, c’est pourquoi j’ai voulu venir…
En effet, il me montra son livret de matelot, usé, sordide, sur lequel je retrouvai mes signatures d’antan, qui avaient pendant des années couru les routes de France, dans cette boîte de chemineau. Alors je feignis de le reconnaître, pour ne pas lui faire de peine. Et ils étaient si bons, ses certificats : « Conduite parfaite, a servi avec zèle et honneur. » Pas une punition. Puis, cette apostille, signée de ma main : « A pris part au bombardement de Thuan-An. »
Le bombardement de Thuan-An ! Avec une mélancolie étrange, je revis, sous le grand soleil dévorateur de là-bas, les sables roses d’Annam, cette côte qu’incendiaient nos obus, les sinistres fumées noires des villages en feu… Et comme tout cela, évoqué par ces papiers en lambeaux, par ce vieil homme branlant, me semblait tout à coup lointain, noyé au fond des temps révolus !…
— Ils sont tout déchirés, voyez-vous, mes pauvres certificats, mon capitaine, à force de les faire voir au monde… J’ai beau les soigner, ils ne tiennent plus…
Et, dans ses bons yeux de chien battu, soudainement deux larmes parurent, à l’idée qu’ils s’en allaient en miettes, ces papiers, ces chères reliques, tout ce qu’il possédait d’un peu précieux sur terre.
— C’est à la pêche d’Islande, par mauvais temps, que je suis tombé sur les reins…et ça m’a laissé tout tremblant, tout disloqué, comme vous voyez que je suis. Je ne peux plus travailler… Je suis tout seul… Alors je gagne ma petite vie, comme ça, sur les routes, à vendre du papier à lettres et des épingles, des chansons dans les foires…
Quand j’eus garni sa modeste bourse, mon domestique, qui hier encore était matelot, se sentant pris de pitié lui aussi, dressa pour ce convive une table dans le jardin, bien à l’ombre, et lui servit un bon déjeuner.
— Vous pourrez revenir manger ce soir, lui dis-je quand il eut fini, et aussi demain, si vous êtes encore dans le pays.
— Oh ! vous êtes trop bon !… Vous êtes trop bon, mon capitaine… Non, je vais m’en aller… Voyez-vous, il y a une fête demain à Saint-Jean-de-Luz ; j’y ferai peut-être un peu d’argent avec mes épingles…
Avant de partir, il ouvrit sa boîte et voulut laisser à mon domestique un de ses cahiers de chansons.
— Oh ! non ! dit celui-ci, gardez-le… Vous le vendrez.
— Mais ça n’est pourtant pas vilain à lire ce qu’il y a dessus, allez ! Ça vous servirait toujours à passer le temps…
Son cœur se serrait de voir dédaigner ainsi son humble cadeau. Et son pauvre regard voilé se levait plus triste vers les vifs yeux noirs, d’habitude si insouciants, du jeune homme, qui tout à coup s’attendrirent :
— Eh bien ! oui, alors, donnez, je veux bien. Je vous remercie… Ça me servira à m’amuser le soir…
Maintenant il s’en allait, après de grands saluts reconnaissants. Derrière les branches vertes du jardin, disparaissait peu à peu son dos voûté, sa tournure de pauvre vieux singe tremblant.
Mon domestique, tenant à la main le cahier de chansons, le regardait s’éloigner et demeurait tout pensif devant cette destinée d’un ancien de la marine, qui n’avait pourtant jamais rien fait de mal, qui avait même été un matelot sans reproche.
En acceptant le cadeau et en disant que « ça l’amuserait le soir », il avait témoigné d’une pitié plus exquise encore que tout à l’heure, lorsqu’il arrangeait avec sollicitude, bien à l’ombre, la petite table à manger du chemineau.