I
Sur moi s’était abattu un mauvais sommeil, et mon corps terrassé, les bras en croix, gisait sur des herbages étranges. Des arbres inconnus me couvraient de leur ombre, et, tout près, luisait, entre des roseaux, la surface aveuglante d’un marais équatorial.
Ainsi qu’il arrive parfois aux heures de fatigue extrême, ce sommeil très lourd demeurait cependant incomplet, me laissant une notion vague des choses ambiantes, — — auxquelles des choses de rêve, des péripéties imaginaires, de temps à autre venaient se mêler.
Bientôt m’inquiéta la sensation presque physique d’une présence, d’une présence légère, il est vrai, mais réelle et très proche ; je pris conscience d’être regardé, — et alors mes paupières s’entr’ouvrirent pour essayer devoir.
En effet, une petite figure se tenait là, près de la mienne, grimaçant entre des branches, une petite figure de gnome. Deux yeux ronds, très vifs, très jeunes, notoirement enfantins, m’examinaient en clignotant avec une expression d’intense curiosité humaine. Et, par un de ces mouvements agressifs qui émanent des tréfonds de nous tous quand nous sommes en chasse, je portai la main à mon fusil…
Demi-intention, geste inefficace : ma main retomba, et le sommeil, qui revint plus impérieux, pour quelques minutes m’anéantit.
La petite figure cependant me regardait toujours, et, en dormant, je le savais. Autour de moi, j’entendais aussi bourdonner, dans le silence, le vol des longues libellules aux reflets de métal, la ronde des mille insectes extravagants, armés, empanachés, bariolés, qui dansaient dans une ivresse de chaleur et de parfums. L’air, étouffant pour ma poitrine, versait la vie exubérante à tout un monde de bêtes dangereuses et de grandes fleurs empoisonnées.
Et maintenant, par degrés, je m’éveillais tout à fait, sous le regard obstiné de la petite figure juchée dans les branches ; mon bras s’allongeait vers l’arme, avec des lenteurs et des ruses, pour l’appuyer en silence contre mon épaule.
Alors, il commença de battre en retraite, le jeune singe… Oh ! sans hâte, sans grande méfiance, comme à regret, avec de discrètes et comiques précautions pour ne pas faire de bruit. S’aidant de ses mains adroites, il se glissait parmi les feuillages, traînant, d’une allure drôle, sa longue queue derrière lui. Et il se retournait pour me regarder encore, avec un air de dire : « Je pense bien que tu ne me veux pas de mal, car je ne suis pas méchant : j’avais fait le curieux, voilà tout… Cependant on ne sait jamais, et cette machine que tu tiens à la main est de mauvaise apparence… Je préfère m’éloigner tout de même… Ne te fâche pas : tu vois, je m’en vais, je m’en vais… » Et je perçus plus loin la présence de deux autres singes de grande taille, les parents sans doute, qui lui adressèrent un cri d’appel.
Je le tenais en joue depuis deux ou trois secondes : il avait une belle pelure, qui me faisait envie. Et soudainement le coup partit, formidable dans tout ce silence, éparpillant des feuilles déchirées, excitant des cris d’oiseaux, éveillant partout des bêtes qui sommeillaient à l’ombre. Un papillon géant, plus large que la main étendue, s’envola d’un ébénier, lançant à chaque battement d’aile un éclair de métal bleu. Et le corps du jeune singe commença de rouler lentement de branche en branche, malgré le suprême effort des doigts habiles pour se raccrocher ; puis, d’une chute tout à coup abandonnée et rapide, il s’aplatit sur le sol.
Quand je le ramassai, il vivait encore, mais d’une vie trop faible pour tenter aucune résistance. Comme chose morte, il se laissa prendre ; ses petites lèvres pincées tremblaient et ses yeux d’enfant regardaient les miens avec une inoubliable expression d’agonie, de terreur et de reproche.
Alors seulement se dressa devant moi toute l’horreur stupide de ce que je venais de faire. Je le tenais couché dans mes bras, caressant avec des précautions infinies sa tête mourante. Les deux autres, dont j’avais tué le petit, criaient du haut d’un arbre, en grinçant des dents, partagés entre la peur d’être tués aussi et l’envie de m’égratigner quand même ou de me mordre. Le front appuyé sur ma poitrine, il mourut, le singe, dans une attitude de presque confiance, dans une pose de petit enfant. Et jamais je n’avais éprouvé avec tant d’exaspération ce besoin qui me prend souvent de m’injurier moi-même :
— Oh ! brute, disais-je entre mes dents serrées, oh ! bête brute !