II
Je restai cinq ans après l’assassinat de ce singe, sans toucher d’autres fusils que ceux de la marine de guerre, et seulement pour les besoins du service. Mais sans doute n’étais-je pas suffisamment corrigé encore, puisqu’il m’arriva de chasser à nouveau.
Ce n’était plus cette fois dans la splendeur d’une forêt équatoriale, mais au milieu d’une âpre solitude, parmi des pierres grises et des broussailles, sous le ciel incertain de mars, dans un recoin de l’île de Mitylène. Mon navire d’alors — un tout petit aviso frêle — malmené depuis deux jours par les bourrasques d’équinoxe, était venu se réfugier à l’abri de cette île, dans une baie fermée. Un calme subit et un désœuvrement avaient succédé aux agitations du large. Il n’y avait sur la rive voisine qu’un hameau farouche de pâtres ou de pirates ; puis des rochers et des landes ; rien qui pût nous inviter à mettre pied à terre.
Cependant on entendait partout chanter des oiseaux, dans les myrtes, dans les fenouils, — et un de mes amis du bord, malade, que rebutaient nos provisions avariées, me tint insidieusement ce discours :
— Puisque vous n’avez rien à faire, allez donc, pour mon dîner de ce soir, me chercher une douzaine de ces petits chanteurs.
Et, sans plus réfléchir, je partis enchâsse, dans la morne et triste campagne où détonnait la joie de toutes ces musiques d’oiseaux.
Pour les onze premiers, les choses se passèrent à peu près bien. J’avais tiré de loin sur eux et je les ramassais inertes, sans les avoir vus souffrir.
Mais une leçon définitive m’attendait au douzième : il y a de cela dix-huit ans révolus, et cette chasse a été ma dernière.
Cependant, avec quels mots traduire, pour ceux qui me liront ici, l’ineffaçable impression qui m’en est restée ? Ce fut moins tragique infiniment que l’agonie du singe, et il n’y eut là qu’une humble mésange, visée de près, foudroyée au milieu de sa chanson. Sans doute un lent travail de clairvoyance et de pitié s’était fait dans ma tête depuis ma chasse précédente, et, en présence des cruautés inutiles, je n’étais plus l’inconscient de jadis. Et puis, je venais à peine de quitter Stamboul, d’où m’emportait ce navire ; le charme de ma vie musulmane s’était rompu d’hier et pour jamais ; alors, cette île de Mitylène, ce petit coin d’une terre encore turque où les hasards de la mer m’avaient rejeté en passant, était déjà pour me prédisposer aux émotions insondables… Avec un vieux pâtre de chèvres, croisé en chemin, j’avais reparlé tout à l’heure la langue des Osmanlis, et, par terre, j’avais reconnu ces mêmes fleurs qui s’ouvrent en mars dans les campagnes du Bosphore, les jonquilles odorantes et les grandes anémones violettes…
Donc, c’est là, dans cette île, au fond d’un ravin abrité et attiédi, que fut tirée ma dernière cartouche de chasseur. Un rayon de soleil, annonçant le calme et le printemps, commençait de percer la voûte des nuages, et toutes les bestioles de l’air chantaient plus fort, pour le saluer. Près de moi, sur une roche, entre des fenouils déjà fleuris, une mésange vint se poser avec une gentille confiance ; ivre de vie, de mouvement, de gaieté, de tendresse, elle leva la tête vers une autre qui planait, et se mit à chanter à pleine gorge, dans un délire de joie et d’attente… Mais j’avais épaulé, d’un geste machinal, du geste de l’inséparable brute qui est notre double à tous, et le plomb s’abattit sur elle, lui éteignant à jamais sa jolie chanson dans le gosier ; en moins d’une seconde, son petit corps de grâce exquise ne fut plus qu’une pauvre loque infime, qu’un rien sanglant, destiné à devenir deux bouchées de viande entre les dents broyeuses, puis au fond de l’estomac d’un ogre humain…
Oh ! ces jonquilles et ces anémones, qu’une chère main aux ongles teints de henné apportait hier encore dans ma maisonnette de Stamboul, ces mêmes fleurs des printemps d’Orient, retrouvées ici, dans ce ravin solitaire et sous ce ciel de tourmente, quand je ne pensais plus les revoir ! Et ce petit être vibrant et léger, exhalant près de moi avec confiance son chant d’amour ! Et ma brutalité, de le détruire !… Mais non, je n’arriverai pas à exprimer la liaison mystérieuse qui s’est formée entre tout cela dans ma tête, ni à faire entendre pourquoi je fus si longtemps poursuivi par le remords de cette action, par l’infinie tristesse de l’avoir commise… Je me suis perdu encore dans l’indicible, avec cette mièvre histoire de ma dernière chasse. L’exemple du singe était mieux choisi, je le reconnais, et j’aurais dû m’en tenir là.
Et dire que, chaque jour, des quantités de gens — pas plus mauvais que les autres, mon Dieu — commettent par plaisir des meurtres pareils, vont s’amuser à tuer, rapportent même dans leur carnassière de pauvres oiseaux blessés auxquels ils n’ont pas eu la pudeur de donner le coup de grâce, et qui ont longuement souffert, à demi étouffés entre les petits cadavres de leurs semblables !…
Et le tir au pigeon ! Y a-t-il plus féroce ineptie que ce passe-temps de quelques snobs mondains ?
Et les grandes chasses élégantes ! Dans les articles de sport, à la fin de quelque récit d’une de ces tueries où le pauvre cerf pleure — car ils versent de vraies larmes, les cerfs, sous la morsure des chiens — quand je tombe sur la traditionnelle phrase : Les honneurs du pied ont été faits à la toute gracieuse mademoiselle une telle… je me représente le jeune monstre qu’est cette toute gracieuse personne, le sourire aux lèvres devant l’agonie qu’on lui offre, et elle me répugne alors dix fois plus qu’une jeune Caraïbe ou une jeune Pahouine croquant un morceau de chair humaine quand la faim l’y pousse.
Et les isards, les derniers isards ! On connaît ces jolies et inoffensives bêtes, qui vivaient en troupes sur les cimes pyrénéennes et que l’homme imbécile aura bientôt achevé de détruire. Eh bien, dernièrement un garçon, par ailleurs cultivé, artiste, intelligent et doux, me contait qu’il était allé camper dans la montagne pour leur faire la chasse. Il avait été assez heureux, paraît-il, pour en abattre huit, qu’il avait du reste laissés par terre, n’en ayant pas l’emploi !… Il était mon hôte et je n’osai lui dire :
— Je vous préfère de beaucoup ceux qui assassinent sur les grands chemins, car ils ont au moins le mérite de courir un danger et l’excuse d’être pauvres…
À notre époque, où des pensées innovatrices, subversives de toutes choses, s’agitent dans l’universel nuage noir exhalé des usines, voici que des rêveurs augustes songent à supprimer la guerre ; — la guerre que les chimistes, hélas ! se chargeront bientôt de rendre impossible, et qui cependant était l’école sublime, l’école unique de l’abnégation, de la vigueur et du courage ; la guerre qu’il eût fallu peut-être conserver aussi précieusement, dans ses formes anciennes, que la foi des ancêtres.
Mais la chasse ! Est-ce que personne ne s’élèvera contre la chasse, qui, aux temps passés, eut son utilité, sa grandeur, même sa noblesse ; mais qui, de nos jours, et dans nos pays, n’est plus que le conservatoire des petites cruautés lâches et bourgeoises ?