NUIT DE FIÈVRE
Intoxication d’autrefois par les rizières d’Indo-Chine, ou bien par les grands marécages de la Guinée et du Sénégal ; empoisonnement très singulier qui sommeille d’une façon latente aux tréfonds de l’être, et qui tous les ans, tous les deux ans, revient interrompre, durant quelques heures, le cours habituel de la vie.
Les marins qui ont séjourné là-bas connaissent toujours ce singulier mal que le temps ne parvient pas à déraciner et qui ramène avec lui le souvenir, presque la vue, de certaines régions de la terre excédées de pluie et de soleil.
Rizières en velours vert, infinies sous les grisailles d’un ciel épais, ou bien tristes plaines d’herbages confinant aux solitudes sahariennes, plaines désolées, avec de grands nénuphars qui s’épanouissent chaque soir, dès l’heure crépusculaire : je revois tout cela comme si j’y étais encore, sitôt que la fièvre commence.
C’est vers la fin du jour que cette fièvre apparaît et la sensation d’abord en est plutôt agréable, bien que les tempes s’alourdissent et brûlent. La vie de l’esprit en est momentanément doublée et, à la faveur d’une somnolence étrange, le champ de l’imagination s’agrandit sans limites : d’extravagants projets semblent d’une exécution facile ; dans la tête s’improvisent des phrases délicieuses ou profondes, — qui sont parfois d’une nullité enfantine si le lendemain on les retrouve ; surtout il arrive que l’on compose des musiques inouïes, évocatrices de mystères et d’enchantements, — mais qui se désagrègent en petites mélodies banales quand l’accès est passé. Pendant la nuit qui survient ensuite, le front est douloureux et comme cerclé de fer, et l’on a soif autant qu’en plein Sahara. Quand enfin le jour suivant se lève, la fièvre presque toujours est partie : une lassitude seulement reste, et c’est alors la pénible phase à cause de l’impitoyable lucidité qui succède aux rêves d’hier. Les matins et les réveils ne manquent jamais d’amener avec eux des clairvoyances lugubres ; mais en particulier ceux-là. Dans cet état de faiblesse soudaine — qui donnerait à penser que la vie s’éteint, si l’on ne savait par expérience que ce n’est qu’un affaissement d’une heure, si passager et presque illusoire, — on a, comme jamais, le sentiment de la fuite des jours et de l’inutilité de tout effort humain ; on éprouve, dirait-on, la sensation presque physique du glissement irrésistible et rapide qui mène à la mort…
Donc, ce soir, voici la fièvre. Et c’est justement le soir de Noël, et ce matin j’étais revenu de Paris, seul, dans mon ermitage des bords de la Bidassoa, afin d’assister comme tous les ans à une messe de minuit qui se chante sur la rive d’en face, en Espagne, dans un vieux couvent de capucins.
Bien ennuyeuse, cette fièvre, d’avoir choisi une telle date, et j’essaie de lutter.
Au coin du feu, pour attendre minuit, je m’installe sur un canapé, dans une petite pièce de rez-de-chaussée qui est ici le lieu coutumier des veillées de décembre ; et mon serviteur basque, en lisant quelque histoire de brigands, veille auprès de moi.
Silence absolu autour de ma maisonnette de solitude. Et pourtant, Dieu sait les sinistres tapages de vent ou de marée que l’on est sujet à y entendre, les soirs d’hiver ! car mes fenêtres, dominant des horizons marins, sont tout le temps battues par les bourrasques et les pluies qui s’engouffrent au fond de ce golfe de Biscaye. — C’est pour moi, du reste, un des charmes de cette demeure : durant la saison mauvaise, dans l’obscurité des nuits sans lune, quand on s’y sent plus isolé du voisinage par les petits sentiers de jardin devenus mouillés et noirs, y subir la continuelle agression des rafales.
Mais, silence partout, cette fois ; les brisants ont assourdi leur grande plainte, et les branches de mes arbres, si souvent tourmentées par les souffles de la mer, dorment en profond repos. Il doit faire au dehors une belle nuit de Noël, claire et calme.
Sur le canapé où la fièvre me tient abattu, tout près, le plus près de moi possible, s’est couchée ma chatte noire et blanche, — une nommée Ratonne, — qui dort les pattes tendrement allongées contre mes genoux. Mais Belaud, mon matou gris, s’est excusé, ayant affaire dans les jardins abandonnés d’alentour, où se célèbre, je suppose, quelque messe de minuit pour chats.
Voici que, dans le jardin silencieux, éclate une chanson à quatre voix d’hommes, une joyeuse chanson, d’un rythme et d’une gaieté d’autrefois ; c’est le commencement de ces sérénades de Noël que des garçons groupés en quatuor vont chanter de porte en porte, — et, suivant l’usage, mon serviteur devra leur offrir à chacun du cidre ou du vin. J’entends cela dans le demi-sommeil de la fièvre et, aux confuses réminiscences des noëls passés que cette musique fait revivre, se mêle obstinément dans ma tête le souvenir d’un marécage sénégalais, morne au lever d’une lune géante, avec de larges nénuphars épanouis sur les eaux.
Ces chanteurs partis, d’autres, à courts intervalles, leur succèdent ; puis viennent des voix d’enfants, très gentilles et légères.
— Ce sont des petits des villages, là-bas, du côté de Subernoa, — me dit mon serviteur, qui sort chaque fois pour donner à boire aux arrivants. — Ils ont une crèche à faire voir, ceux-ci, avec un bonhomme Noël ; et, si le commandant voudrait, on les laisserait entrer…
— Oh ! s’ils ont tant de belles choses à faire voir, alors oui, pour ne pas les offenser, je veux bien leur donner audience.
Et leur petit cortège entre à grand’peine, raclant les murs, tant ce qu’ils apportent est encombrant. Ils sont six, de même taille et pouvant avoir une dizaine d’années ; l’un, qui est le chef, marche en tête avec une lanterne ; quatre autres soutiennent à l’épaule une civière faite de branches d’arbre, et sur laquelle est posée la crèche : une maisonnette en feuillage de laurier. Le sixième, enfin, qui joue le Bonhomme Noël, est assis à la manière d’un petit bouddha dans cette niche de verdure ; un père Noël devant toujours être barbu, on lui a dessiné au charbon, sur le minois, de longues moustaches, et, avec ses bonnes joues barbouillées, il trône, immobile dans son palanquin vert, roulant ses yeux vifs. Impayables tous, de dignité et de tenue, ils chantent en fausset candide, avec un ensemble et un sérieux parfaits, scandant chaque mot de leur vieille chanson.
Évidemment ils ont eux-mêmes taillé dans les bois voisins toutes ces branches et fabriqué tout cet attirail, qui est d’ailleurs de tradition immémoriale. Ils sont venus seuls, en pleine nuit, de plus de deux lieues, par des chemins de montagne, tenant à la main de longs bâtons qui leur donnent des airs de petits préhistoriques, de petits orangs-outangs. Et, malgré le sourire que laisse leur visite, on garde le sentiment de quelque chose d’archaïque et de grave, qui viendrait de passer…
Le grand silence se fait à nouveau dès qu’ils n’y sont plus, et bientôt j’entends sonner le quart après dix heures, de l’autre côté de la rivière, au clocher de Fontarabie. Mon serviteur alors prend la parole :
— Il serait temps que j’irais à la cidrerie chercher Ignacio et Pantchiket[2], puisque le commandant leur a dit qu’on mangerait des gâteaux, ici, avant de partir.
Avant de partir ! Mais c’est que je n’aurai jamais la force, moi, d’aller à cette messe, car, décidément, ma fièvre augmente et la tête commence à me faire grand mal…
Dans l’embrasure de la porte, ils apparaissent ensemble, Ignacio et Pantchiket, chaussés d’espadrilles et arrivés sans bruit, comme des félins dont ils ont la souplesse.
En entrant, ils ôtent leur béret ; ce qui est une concession faite aux belles manières de ma maison, et puis, à cause de la flambée de bois qui pétille dans la cheminée, ils s’excusent d’être obligés d’ôter aussi leur veste, ce qui est moins élégant, mais beaucoup plus basque.
Ignacio et Pantchiket, deux de mes voisins, — grands contrebandiers, il va de soi, — que j’ai priés de me conduire cette nuit dans leur barque vers la rive espagnole. Les voilà donc attablés, en maillot de laine, devant un gâteau de Noël et du vin chaud, que mon serviteur est prié de leur offrir et de partager avec eux. Et, entre ces trois personnages, très saisis de me voir gisant sur des coussins, commence une conversation à voix basse, ainsi qu’aux veillées mortuaires. On parle contrebande, bien entendu, aventures des nuits pluvieuses et noires. On parle aussi de moi, pendant une minute où l’on me croit endormi profondément, et j’ai la satisfaction de constater que mon serviteur lui-même fait le plus grand cas de mon caractère, — tout en déplorant, il est vrai, certaines imperfections de détail :
— Mais, par exemple, il y a des fois que, pour faire du désordre dans sa chambre, on croirait que le commandant serait au moins une demi-douzaine…
Le fil de ce qu’ils racontent, souvent m’échappe, car j’ai de plus en plus la tête là-bas, en Afrique, au milieu des marais sans fin où sommeillent les caïmans gris. Une torpeur me retient couché malgré ma volonté de me soulever et de vivre ; il me semble que la mort peu à peu m’enlace d’une étreinte chaude, tandis que mon esprit libéré s’en va… s’en va n’importe où, plane à ma fantaisie au-dessus des régions de la terre que j’ai habitées, de préférence toutefois s’attardant sur les déserts de vase et d’herbages qui resplendissent au soleil torride… Vraiment je ne sais plus si je dors ou si je veille.
J’entends Ignacio, malgré tout, me dire qu’il fait dehors une nuit magnifique, éclairée par la lune ; que le grand air me guérira sans doute et que, si nous ne voulons pas manquer cette messe, l’heure approche de partir… Mais non, ma tête alourdie demeure appuyée ; je ne pourrai jamais, je ne pourrai pas…
Et, maintenant, je compose un oratorio merveilleux, sur l’Apocalypse. Pour la sonnerie de la dernière trompette, il me vient, d’inspiration subite, une phrase qui me donne à moi-même le frisson de la grande épouvante, le vertige des fins de monde. Je m’admire d’être un musicien si intuitif, et je me promets de cultiver ça…
— Écoute-moi bien, Ignacio ! — dit Pantchiket. — Dans ta poche, tu as mis des clous, de la ficelle et un marteau. Bon ! Quand le train est en marche, le train de nuit, bien entendu, vite tu sors par la portière et tu grimpes sur ton wagon, avec toute ta contrebande. Tu arranges ça là-haut, juste au milieu de la toiture ; au moyen de ta ficelle et de tes clous, tu le fixes solide. Après, tu redescends ; tu rentres, tu te rassieds à ta place, tranquille comme un petit saint… Et qui est-ce qui ira le dénicher, je te prie ?
— Ah ! ouatte ! — interrompt Ignacio, — on l’a déjà usé, ce truc-là, ils le connaissent tous. (Ils, se rapporte ici aux douaniers de France et aux carabiniers d’Espagne, avec lesquels du reste les contrebandiers entretiennent, en dehors des tours qu’ils leur jouent, une camaraderie tout à fait bon enfant.) C’est comme sous le charbon de la locomotive… — continue Ignacio — Ce qu’on en a caché d’affaires là-dessous, du temps du défunt Itchoua !… Mais c’est éventé à présent ; par le train, vois-tu, il n’y a plus espoir de rien passer du tout…
Je trouve peut-être un peu terre à terre cette causerie, traversant par dissonances imprévues l’oratorio que je compose. Mais cependant toutes ces choses alternent, ou bien se mêlent, sans trop se heurter, dans ma tête brûlante : la contrebande, les grands nénuphars du Sénégal au calice ouvert sur les eaux languides, et enfin la sombre vallée de Josaphat, qui est le décor de ma symphonie apocalyptique. Et j’invente des harmonies qui me paraissent de plus en plus surhumaines ; elles accompagnent la trompette de l’archange terrible, comme la plainte dernière d’un monde retournant au chaos…
Des cloches tout à coup, mais de vraies cloches : les cloches de Noël ! Et les contrebandiers se taisent. C’est Fontarabie qui, dans le lointain, sonne à toute volée, et soudainement l’air de la nuit est comme rempli de claires vibrations d’argent.
Oh ! le beau son de ces cloches ! Jamais encore je ne l’avais connu si musical et si pur que ce soir, dans cet absolu silence, m’arrivant par-dessus la rivière endormie.
Allons ! puisque me voilà bien réveillé, à présent, essayons d’aller à cette messe. Un médecin sans doute ne conseillerait pas précisément, en pleine évolution de fièvre, cette promenade à la fraîcheur nocturne, jusque vers deux heures du matin ; mais tant pis !
Quand je suis debout, la tête me tourne. Quand je mets un béret, mes cheveux, devenus de petites choses extrasensibles, me font l’effet de se redresser tous, à ce contact qui les blesse. Tant pis ! allons-nous-en !
Mes deux bateliers avaient raison : il fait une nuit incomparable. La lune éclaire tout bleu, — la lune que les Basques appellent Il-argia (la Lumière-morte), — et c’est, dehors, un grand resplendissement pâle sur les eaux et les montagnes. Combien on est mieux en plein air que près du feu, enfermé dans une pièce trop chaude, et quelle ivresse de respirer ! L’air est d’une douceur exquise, avec de très légers souffles de vent du sud qui rappellent les soirs d’Afrique. J’ai déjà vu de bien belles nuits de Noël dans ce pays basque, mais jamais comme celle-ci : aucune sensation de froid, ni d’humidité hivernale, et pas même de rosée sur la terre.
Au pied du jardin, la barque d’Ignacio nous attend, et nous commençons une traversée d’un quart d’heure, un glissement plutôt, pourrait-on dire, sur une sorte de miroir à étoiles, où notre sillage dessine de longues moirures en lumière de lune, en « lumière morte ».
De la rive espagnole, bleuâtre en avant de nous, viennent des chants lointains, avec les sons confus d’une guitare. Un bien-être momentané, que je paierai peut-être au retour, a succédé aux lourdeurs de la fièvre ; je ne vois plus les marécages aux nénuphars, ni je n’entends plus les harmonies d’apocalypse. Mais voici de nouveau les cloches de Fontarabie, empressées, joyeuses, argentines, charmantes à cette heure d’habituel silence, et il semble que l’air et l’eau en soient tout vibrants…
Oh ! les nuits de Noël ! Oh ! les cloches de Noël ! leur sortilège infiniment doux et presque ineffable, que les années n’arrivent pas à détruire, n’est-il fait que de nos souvenirs d’enfance, ou bien est-ce que, derrière tout cela, demeure autre chose d’occulte et d’éternel ?…