DIMANCHE D’HIVER
Encore le pays basque, auquel pourtant j’avais fait mes adieux, et où voici que je demeure quelques semaines de plus, par obstination de caractère à rester partout où j’ai déjà vécu, à retenir tout ce qui passe, à prolonger tout ce qui finit.
Deux heures de l’après-midi, au resplendissement d’un soleil d’hiver qui, en ce pays méridional, joue le soleil d’été. Devant la porte de ma maisonnette, m’attend, avec des marques d’impatience extrême, le jeune et folâtre Tamboul, le toujours unique compagnon de mes promenades du dimanche.
Où irons-nous aujourd’hui, Tamboul ? Pas dans les chemins solitaires de montagne, à l’ombre des grandes cimes. Non ; plutôt vers la plage, vers la mer, si tu veux bien…
Oh ! la tristesse des dimanches !… Quand j’étais écolier, je les trouvais désolants, surtout le soir, parce qu’ils finissaient trop vite, après s’être fait désirer toute une semaine. Aujourd’hui, ils m’écœurent quand je suis dans les villes, à cause sans doute des endimanchements bêtes, des foules, des chapeaux hauts de forme arborés pour ce jour ; à la campagne, ils m’apportent des mélancolies d’exilé, parce que les naïves gaietés ambiantes, auxquelles je ne saurais pourtant prendre part, vaguement m’invitent et me troublent…
Personne en vue, d’aucun côté, malgré le si beau temps de ce soir, sur cette plage au déploiement superbe et infini, qui est le fond du golfe de Biscaye et que ferment là-bas les falaises brunes de l’Espagne. Devant nous, rien que le sable, étendu en désert ; puis, l’Océan bruissant et bleu, sans même une voile. Et cela est triste, d’une tristesse qui, à cette heure, me donne envie de fuir. Non, décidément, rebroussons chemin et allons ailleurs, car je suis quelque peu devenu, sans doute, un campagnard d’ici, et je confesse que cela m’amuse davantage — que cela nous amuse davantage, Tamboul et moi, — le dimanche, de trotter sur des routes où des gens passent, pour voir un peu les figures et les toilettes : elles en font de si drôles, ou de si gentilles, des toilettes, les filles d’ici !
Où dansera-t-on le plus aujourd’hui ? Je dis le plus, car on dansera sans doute partout, comme chaque dimanche. À Hendaye, à Behobie, à Behobia, à Irun ou à Fontarabie, c’est toujours fête, au son des musiquettes locales, dans l’un quelconque de ces petits pays sans cesse voisinant. Et les garçons, les filles, courent de l’un à l’autre, passent et repassent la frontière, se dépêchant, allongeant leur pas de montagnard, pour ne rien perdre. Vois-tu, mon cher Tamboul, c’est à ce point qu’un écrivain du siècle dernier — (combien je regrette de ne pouvoir te dire lequel ! mais tu sais que j’ai toujours manqué d’érudition ; je crois bien pourtant que c’était M. de Voltaire) — a défini les Basques : un petit peuple qui danse au sommet des Pyrénées.
Donc, rebroussons chemin vite et prenons le vent pour savoir d’où viennent aujourd’hui les musiques.
Nous revoici dans Hendaye, où la gaie fanfare entonne, avec des notes un peu à côté parfois, un air de fandango. — Hélas ! sur la rive française, on en danse de moins en moins, des fandangos, depuis sept ans que j’y habite ; cela s’en va, remplacé par les fades mazurques ou les quadrilles de barrière. — Puisque la fanfare prélude, c’est que ce sera ici même, presque chez nous, aujourd’hui, le principal centre du plaisir ; alors, il n’y a pas à hésiter, nous devons prendre la route d’Espagne pour croiser ainsi la foule des petites danseuses qui vont se dépêcher d’arriver de là-bas… Tiens ! sur cette place d’Hendaye, des chevaux de bois qui tournent ! Un reste de dimanche dernier, qui était la Saint-Bichintcho, la fête d’ici. Vive émotion chez Tamboul, qui n’a jamais vu ces machines-là de si près ; oreilles subitement dressées, velléités de pointer… Mais non, cependant… « Après tout, se dit-il en lui-même, puisqu’il y a tant de monde autour, ça ne doit pas être bien dangereux. Passons, et prenons la chose gaîment au contraire. » Et il passe, très émoustillé, sautillant en cadence, sur un air de valse que l’orgue de Barbarie lui joue.
Ah ! mon Dieu, autre émotion ! Nous arrivons au pont du chemin de fer juste comme file le train de trois heures : saisissement mal dissimulé chez Tamboul ; allure extravagante ; mots pénibles entre nous deux…
Et enfin les « Allées », puis la tranquillité de la campagne. Nous voici sur la route qui mène à Behobie et Behobia, ces deux moitiés, l’une française, l’autre espagnole, d’un même village que réunit, par-dessus la Bidassoa, un pont international.
Elle est exquise aujourd’hui, cette route, au beau soleil d’hiver, quoique pitoyable en tant que route et défoncée comme pas une. Elle monte, elle descend, s’en va par ondulations, longeant, du côté de la France, la vallée de la Bidassoa. Dans les haies de bordure, il y a déjà de fraîches couleurs de renouveau, tandis que, par-dessus les murs des jardins, on aperçoit, encore fleuries, les dernières roses de janvier. Et, de l’autre côté de la rivière en miroir, se dressent, tout près et très haut, les Pyrénées espagnoles, où de grands rideaux de vapeurs font des fantasmagories légères.
C’était bien ici qu’il fallait venir, oui, car voici toute une jeunesse qui arrive des villages et de l’Espagne, vers Hendaye, en groupes empressés et joyeux. Des bandes de garçons, le béret sur l’oreille, avec un air de conquête ; les plus paysans d’entre eux portant la veste à l’épaule. Et des bandes de jeunes filles, oh ! si parées toutes, et si agréables à regarder. Jolies souvent, mais presque toujours gracieuses ; tête nue, et si adroitement coiffées ! D’ailleurs, n’ayant rien de nos paysannes des autres provinces de France. Étonnamment élégantes de mise, de démarche et de tournure : tout ce qu’il y a de plus neuf et de plus cherché, comme formes de robes ou de petits manteaux. Et, si près de la frontière où tout le monde pourrait se ressembler, les Basquaises espagnoles se distinguent quand même des Basquaises françaises, à une certaine matité plus grande de leurs joues, à je ne sais quoi, dans leurs yeux, de plus languide et de plus noir.
Mon Dieu, mon cher Tamboul, que je connais déjà de monde ici ! C’est que tu n’étais pas né, vois-tu, quand j’y suis arrivé, il y a une petite éternité de sept ans.
Sept ans ! C’est pour cela que beaucoup de bérets sont touchés de la main sur mon passage. Il ne faut pas non plus t’étonner, Tamboul, ni surtout penser à mal, tu m’entends bien, si quelques jolis chignons — que j’ai connus enfants et à peine peignés jadis — s’inclinent pour un petit salut, tandis que les lèvres jeunes disent en souriant : « Adios » ou bien : « Bonjour, monsieur Loti ! »
Voici Behobie, le pont international gardé de ce côté par les douaniers de France qui me font le salut militaire. À l’autre bout, ce sont les féroces carabineros qui s’avancent pour nous barrer le passage ; mais leur sergent me reconnaît : « Es el commandante », dit-il à ses hommes, avec un geste aimable qui signifie de me laisser passer. Et je suis à Behobia, en Espagne.
On n’y dansera guère aujourd’hui, à Behobia ; Hendaye lui fait trop de concurrence. Devant la cidrerie du coin, un accordéon joue, maigrement, quelque chose, que sautent entre elles une vingtaine de filles, petites servantes de ferme ou d’auberge, se faisant face deux à deux et les bras en l’air, avec des claquements de doigts en bruit de castagnettes.
C’est sans intérêt, Tamboul, car elles sont toutes vilaines. Poussons jusqu’à Irun, je te prie ; pour trois kilomètres de plus, nous trouverons sûrement mieux là-bas. Il repart, Tamboul, toujours disposé à aller de l’avant, portant haut la tête et haut la queue, avec la conscience d’être joli et généralement remarqué. Et, le long de la Bidassoa, sur la rive espagnole cette fois, nous refaisons, en sens inverse, à peu près le trajet de tout à l’heure.
L’entrée d’Irun. Une bonne femme est là, qui fait griller des marrons, au grand effroi de Tamboul, dans une épaisse fumée. Puis une place apparaît, où se tiennent des groupes de jeunes hommes en bérets rouges de carliste, et nous passons contre un immense mur sur l’autre face duquel on entend : clac ! clac ! des coups violents et secs.
Ne t’inquiète point, Tamboul : pas plus dangereux cela ; vois-tu, que le fourneau de la marchande de marrons ; c’est le mur du jeu de pelote, tu comprends, et c’est la balle qui fouette… (Je crains vraiment d’avoir oublié de dire au début que Tamboul était mon cheval ; mais j’espère qu’on s’en est douté.)
Personne aujourd’hui dans les rues de cette petite ville d’Irun qui, si près de la frontière, est déjà si espagnole d’aspects et de senteurs. Cependant les vêpres sont finies. Alors, les élégantes doivent être ailleurs, cela va de soi ; encore deux kilomètres, Tamboul, et poussons jusqu’à Fontarabie.
La ville dépassée, quand nous sommes de nouveau sur la route, nous trouvons enfin beaucoup de monde, qui se rend à la « vieille cité héroïque » — pour danser ou pour voir danser, bien entendu. Des chapeaux très empanachés, quelques mantilles, ou bien de simples coiffures en cheveux, mais avec des ondulations adorables. Et toujours des toilettes à effet. D’ailleurs, sensiblement plus de luxe en Espagne que chez nous ; pour nos yeux français, un peu d’outrance parfois dans la nouveauté des formes, un peu d’imprévu et de heurté dans le choix des nuances ; mais l’ensemble charme tout de même et amuse…
Surtout, voici trois femmes d’une élégance excessive, surmontées de chapeaux absolument sensationnels — et qui vont, se donnant le bras, avec des airs assez drôles, cependant, des airs de ne pas se prendre au sérieux, et de faire plutôt quelque farce. L’une, entendant le trot de Tamboul, se retourne, me sourit, pousse le coude aux autres, qui se retournent et sourient de même. Et moi qui ne les reconnaissais pas, sous tant de fleurs et de plumets ! « Bonjour, Conchita ; bonjour, Gracieuse et Marie-Louise » ! Trois petites contrebandières de chez nous qui sont venues en Espagne dans ces mirobolantes toilettes, mais qui vont tout à l’heure les quitter et s’en retourner nu-tête par un autre chemin, en taille, en petit jupon, — gentilles tout de même, et marchant plus vite pour n’avoir pas froid.
Après ce long trajet, arrivés finalement à l’ « Alameda » de Fontarabie, nous nous retrouvons en face d’Hendaye, notre point de départ, sur la rive opposée : Hendaye et Fontarabie, si voisines par la Bidassoa, sont encore assez distantes par les routes de terre.
L’ « Alameda », la promenade, où naturellement l’on danse, est en dehors et au pied de la vieille ville sombre, toujours momifiée là-haut entre ses remparts. Deux musiques sont là, qui alternent, dans l’allée de platanes, l’une de cuivres, l’autre de tambourins et de fifres. Et c’est le fandango, tout le temps le fandango qui tourne et se balance. Quelques centaines de mains s’agitent en l’air, imitant des castagnettes, et les filles évoluent avec d’harmonieux mouvements de hanches…
— Mon cher maître, me dit Tamboul (mes chevaux et mes chats ont toujours été les seules personnes dans la bouche de qui cette appellation de cher maître ne m’a pas fait sourire), puisque vous ne dansez point et que vous redoutez les mélancolies crépusculaires, il serait peut-être temps de…
Très judicieuse, la réflexion : allons-nous-en !
Et, tandis que le jour baisse et que s’épaissit autour de nous l’ombre des montagnes, nous repasserons par les mêmes lieux : Irun, Behobia, Behobie, Hendaye.
Hendaye : ici, je crois qu’il faut nous hâter, Tamboul, afin de ne pas franchir le pont du chemin de fer à l’instant même où filera l’express de Madrid à Paris ; cela t’émotionnerait trop…
Et maintenant, c’est le retour dans ma maison isolée, au hâtif crépuscule de janvier, avec déjà de l’obscurité, dès le jardin, sous les arbres. Plus de musiques, mais un grand silence d’abandon ; dans le lointain seulement, l’éternelle plainte des brisants du golfe de Biscaye ; et, tombant tout à coup sur moi comme des plis de linceul, ces tristesses qui sont particulières aux soirs de dimanche.
Celui de mes gens qui, pour son malheur, est aujourd’hui de service, après m’avoir allumé mon feu de solitaire, s’approche et me tient à peu près ce langage :
— Si le commandant permettrait que je retournerais à la musique jusqu’au souper ? Sûr que personne ne viendra sonner ce soir, et il n’y a jamais de mendiants le dimanche.
— Tu désires retourner à la musique ? Oh ! comme je comprends ce sentiment-là ! Va, mon ami, va sur la place ! Tu verras devant toi se balancer en mesure quelque taille souple de jeune fille, si c’est le fandango que tu danses ; ou bien tu la sentiras se cambrer sur ton bras, si tu valses… Moi, je vais peut-être, pour essayer de me distraire, écrire les très futiles impressions de ma journée… Eh bien, mais je te confesse que j’aimerais mieux n’avoir comme toi que vingt-deux ans, aucun souci conventionnel de ma tenue, — et m’en aller danser !