III
Aujourd’hui encore nous obtenons du commandant, l’un de mes camarades et moi, un canot à nos ordres pour nous rendre dès le matin dans l’île, et nous partons au petit jour. Il vente comme hier, et nous avons l’alizé droit debout, ce qui retarde notre marche à l’aviron, nous arrose d’embruns, nous mouille de la tête aux pieds. Non sans peine, nous atteignons la plage, nous étant un peu trompés de route au milieu des récifs de corail, qui sont plus que jamais bruissants et couverts d’écume blanche.
Atamou et les amis d’hier accoururent pour nous recevoir, avec quelques sauvages de figure inconnue — et je fais parmi ces derniers l’acquisition matineuse d’un dieu en bois de fer, au visage triste et féroce, coiffé de plumes noires.
C’est la première fois que mon camarade descend à terre, et, sur sa demande, je le mène d’abord voir l’antique maraï, auquel nous allons décidément tenter aujourd’hui d’enlever une statue. Des gens nous suivent en grande troupe, ce matin, à travers la plaine d’herbages mouillés, et, arrivés là-bas, se mettent à danser sur les dalles funéraires et sur les idoles couchées, à danser partout comme une légion de farfadets, échevelés et légers dans le vent qui siffle, nus et rougeâtres, bariolés de bleu, corps sveltes et clairs parmi les pierres brunes et devant les horizons noirs ; ils dansent, ils dansent, sur les énormes figures, heurtant de leurs doigts de pieds, sans bruit, les fronts des colosses, le nez ou les joues. Et on n’entend guère non plus ce qu’ils chantent, dans le fracas toujours croissant des rafales et de la mer…
Les hommes de Rapa-Nui, qui vénèrent tant de petits fétiches et de petits dieux, paraissent tous sans respect pour ces sépultures : ils ne se souviennent plus des morts endormis là-dessous[4].
Nous retournons ensuite à la baie déjà familière, où sont les cases de roseaux, et là je commence à circuler d’une manière moins pompeuse qu’hier, en petit cortège maintenant, accompagné de mes seuls intimes, comme quelqu’un qui serait déjà du pays. Des hommes, qui me croisent, se bornent à me toucher la main ou à me faire un signal amical, en continuant leur route.
« Ia ora na, taio ! (Bonjour, ami !) » me disent la cheffesse et sa fille, qui sont dans un champ à arracher des patates douces et ne se dérangent plus de leur besogne. Le vieux chef me reçoit dans une caverne attenante à sa demeure, où il passe sa vie accroupi, les mains jointes sous ses genoux bleuis de tatouages ; avec sa figure rayée de bleu sombre, ses longs cheveux, ses longues dents et son habitude de s’immobiliser dans des poses de bête, il serait d’apparence affreuse, sans la douceur extrême de son regard. Je ne semble plus l’intéresser particulièrement et j’abrège ma visite.
Désirant emporter une de ces coiffures en plumes noires, d’un mètre de largeur, comme j’en ai vu sur la tête de quelques vieux personnages difficiles à aborder, je m’en ouvre à Houga, celui qui comprend le mieux mes phrases hésitantes, et nous commençons ensemble nos recherches. Il m’introduit alors dans plusieurs cases, où sont accroupis des ancêtres à figure bleue et à dents blanches, immobiles comme des momies, et qui d’abord ne semblent pas remarquer ma présence ; l’un d’eux cependant est occupé : il arrache les dents à une mâchoire humaine pour remettre des yeux d’émail à son idole. Il y a là en effet, accrochées sous la toiture, de très grandes couronnes de plumes ; mais les vieillards en demandent des prix fous : mon pantalon de toile blanche, et ma veste d’aspirant avec ses galons d’or, — ma veste neuve, puisque hier j’ai vendu l’autre. C’est trop cher, il faut y renoncer. Et Houga, me voyant désolé, me propose d’en réparer pour ce soir une un peu ancienne, un peu usée qu’il possède chez lui, et de me la céder en échange d’un pantalon seulement, — ce que j’accepte.
Allons maintenant faire au vieux Robinson danois notre visite, depuis hier promise.
Les abords de sa maisonnette, à eux seuls, sont déjà pour serrer le cœur, avec ce semblant de véranda, ce semblant de petit jardin, où poussent quelques maigres plantes dont il a dû apporter les graines… Quel exil que celui de cet homme qui, en ce pays presque vide, n’a même pas un bouquet d’arbres, même pas un peu de verdure où reposer sa vue. Et en cas de détresse, de maladie ou de menace de mort, aucune possibilité de communiquer avec le reste du monde…
Il est parti dès l’aube pour la chasse aux lapins, — nous explique, avec mille grâces et en nous priant d’entrer quand même, son épouse morganatique : une Maorie entre deux âges et plutôt fanée, qui est naturellement la grande élégante de l’île et qui porte ce matin une tunique en mousseline jaune, avec une couverture de voyage en laine rouge jetée comme un châle sur les épaules. Elle nous offre l’eau fraîche et claire d’une gargoulette, présent rare, car il n’y a point de sources à Rapa-Nui ; les indigènes ramassent de l’eau quand il pleut et la conservent dans des gourdes où elle a vite fait de se corrompre, ou bien vont en chercher au fond des cratères, dans des mares souvent taries. Quel dénuement et quelle tristesse, dans cette solitaire demeure ! Et dire qu’il serait impossible à cet homme de se procurer autre chose, même le voulant, puisqu’ici il n’y a rien nulle part.
Ailleurs, les ermites, les reclus peuvent toujours, si l’angoisse les prend, s’en aller ou appeler au secours ; mais celui-là… on se sent froid à l’âme rien qu’en songeant à ce que doivent être pour lui les pluvieux crépuscules, les tombées de nuit par mauvais temps, les veillées d’hiver…
Nous ne voulons pas abuser davantage de l’accueil de cette dame, d’autant plus que cela risquerait de tourner mal pour l’un de nous, ou même pour tous deux, et à l’heure du repas de nos canotiers (dix heures), nous rentrons à bord, — où, depuis le matin, sont commencés les préparatifs de l’enlèvement de la statue, l’amiral ayant décidé que ce serait aujourd’hui si possible, et que nous partirions ensuite pour l’Océanie.
À midi, l’expédition est prête à aller chercher la grande idole. Dans la chaloupe de la frégate, on a embarqué d’énormes palans, une sorte de chariot improvisé et une corvée de cent hommes, sous la conduite d’un lieutenant de vaisseau. Mais je suis de service à bord, moi, hélas ! et je contemple mélancoliquement tout ce monde qui va partir.
À la dernière minute pourtant, l’amiral, dont je suis l’ « aspirant de majorité », me fait appeler sur son balcon. Il remettra à demain ma journée de garde, à condition que je lui rapporte un croquis exact du maraï avant qu’on en ait changé l’aspect. — C’est étonnant ce que cela m’aura servi pendant cette campagne, de savoir dessiner, pour obtenir ainsi des permissions d’aller courir ! — Et je saute avec joie dans la chaloupe, déjà bondée de monde, où les matelots ont des figures de gens qui se rendent à une fête.
Très chargée, la chaloupe a du mal à franchir les récifs, par une passe nouvelle, qui nous fera accoster dans une baie plus voisine du maraï. Nous arrivons tout de même, mais on s’inquiète de ce que sera le retour, avec le poids de l’idole en plus, et il faudra sûrement faire deux voyages pour ramener les cent matelots.
Les indigènes se sont réunis en masse sur la plage et poussent des cris perçants pour nous recevoir. Depuis hier, la nouvelle de l’enlèvement prochain de la statue s’est répandue parmi eux, et ils sont accourus de toute part pour nous regarder faire ; il en est venu même de ceux qui habitent la baie de La Pérouse, de l’autre côté de l’île ; aussi voyons-nous beaucoup de figures nouvelles.
Le lieutenant de vaisseau qui commande la corvée tient à ce que les cent hommes s’acheminent vers le maraï en rangs et au pas, les clairons sonnant la marche ; cette musique jamais entendue met la peuplade entière dans un état de joie indescriptible, — et ils deviennent difficiles à tenir en bon ordre, les matelots, avec toutes ces belles filles demi-nues, qui autour d’eux gambadent et s’amusent.
Au maraï, par exemple, il n’y a plus de discipline possible ; cela devient une folle confusion de vareuses de marine et de chairs tatouées, une frénésie de mouvement et de tapage ; tout ce monde se frôle, se presse, chante, hurle et danse. Au bout d’une heure, à coups de pinces et de leviers, tout est bousculé, les statues plus chavirées, plus brisées, et on ne sait pas encore laquelle sera choisie.
L’une, qui paraît moins lourde et moins fruste, est couchée la tête en bas, le nez dans la terre ; on ne connaît pas encore sa figure, et il faut la retourner pour voir. Elle cède aux efforts des leviers manœuvrés à grands cris, pivote autour d’elle-même et retombe sur le dos avec un bruit sourd. Son retournement et sa chute donnent le signal d’une danse plus furieuse et d’une clameur plus haute. Vingt sauvages lui sautent au ventre et y gambadent comme des forcenés… Ces vieux morts des races primitives, depuis qu’ils dorment là sous leur tumulus, n’ont jamais entendu pareil vacarme, — si ce n’est peut-être quand ces statues ont perdu l’équilibre, secouées toutes ensemble par quelque tremblement de terre, ou bien tombant de vieillesse, une à une, le front dans l’herbe.
C’est bien celle-là, décidément, la dernière touchée et retournée, que nous allons emporter ; non pas tout son corps, mais seulement sa tête, sa grosse tête qui pèse déjà quatre ou cinq tonnes ; alors, on se met en devoir de lui scier le cou. Par bonheur, elle est en une sorte de pierre volcanique assez friable, et les scies mordent bien, en grinçant d’une manière affreuse…
Ayant terminé, dans la bousculade, mes croquis pour l’amiral, je m’en vais, moi ; la fin de la manœuvre et l’embarquement de la statue massacrée ne m’intéressent plus. Avec mes fidèles, Atamou, Petero, Marie et Iouaritaï, je m’en retourne vers la baie où sont les cases en roseaux, pour voir un peu à la réparation de ma couronne de plumes, que Houga m’a promis de finir ce soir même.
Et je le trouve bien au travail, comme je l’espérais, ce brave petit sauvage ; il a coupé la queue à un coq noir pour remplacer les plumes avariées, et cela avance, cela prend vraiment très grand air.
Le vieux chef, comme je passe devant sa grotte, m’appelle par signes ; d’un air engageant et confidentiel, il me montre une poussière sombre, qu’il tient enveloppée dans un étui de feuilles mortes et qu’il nomme « tatou ». C’est de la poudre à tatouer, et, puisque je semble apprécier l’industrie de Rapa-Nui, il me propose de me faire sur les jambes quelques légers dessins bleus, en échange de mon pantalon que je lui offrirais pour sa peine.
Un autre vieillard aussi m’emmène chez lui, pour échanger, contre une boîte d’allumettes suédoises, une paire de boucles d’oreilles en épine dorsale de requin. Je rapporterai donc, ce soir encore, mille choses étonnantes.
Dominant cette baie, qui est devenue notre quartier général, il y a le cratère de Rano-Kaou[5], le plus large peut-être et le plus régulièrement circulaire qui soit au monde. Vu du ciel, il doit faire l’effet de ceux que les télescopes nous révèlent dans la lune. C’est un colisée immense et magnifique, dans lequel manœuvrerait aisément toute une armée. Le dernier des rois de Rapa-Nui était monté s’y cacher avec son peuple, lors de l’invasion péruvienne, et là eut lieu le grand massacre. Les sentiers qui y mènent sont remplis d’ossements, et des squelettes entiers apparaissent encore, couchés dans l’herbe.
À l’extrême déclin du soleil, je reviens m’asseoir avec mes cinq amis en face de la mer, au point où nous avons déjà pris l’habitude d’attendre ensemble l’arrivée des canots. Ce sera la dernière fois peut-être, car j’aperçois là-bas au loin la chaloupe qui retourne à bord et, au milieu de l’entassement des matelots vêtus de blanc, la grosse tête brune de l’idole qui s’en va en leur compagnie ; donc, la manœuvre s’est terminée à souhait, et nous avons chance de partir demain[6]. Je dis presque : tant pis, car volontiers je serais resté encore.
Mais le soir, au moment de me coucher dans mon hamac, je suis appelé chez le commandant, et je pressens du nouveau pour la journée suivante.
Il m’annonce en effet que le départ est ajourné de vingt-quatre heures. Demain il a le projet de se rendre, avec quelques officiers, dans la région plus éloignée, où des idoles, très différentes de celles à notre connaissance, restent encore debout. La course probablement sera pénible et longue ; sur la carte, que nous examinons ensemble, cela fait, pris à vol d’oiseau avec un compas, six lieues, qui en représentent bien sept ou huit, avec les détours, les montées, les descentes ; autant ensuite pour revenir… Et il me demande si je veux l’accompagner. J’en meurs d’envie, cela va sans dire. Mais demain, je suis de garde, hélas ! moi, m’étant promené aujourd’hui tout le jour.
— « Ça, dit-il, j’en fais mon affaire avec l’amiral. » — Et il ajoute en riant : « À une condition… » — Ah ! oui, les dessins ! Il va falloir que je dessine les statues sous toutes les faces et pour tout le monde… Tant qu’on voudra, pourvu qu’on m’emmène[7] !