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Table des matières IIIChapitre 32 / 34

IV

6 janvier.

Avant quatre heures du matin, par une nuit encore noire sous un ciel épais, nous quittons la frégate. Et avant le jour nous atteignons la plage, choisissant pour débarquer un point difficile et solitaire, afin de ne pas donner l’éveil aux indigènes, qui, tous, voudraient nous suivre. Nous sommes quatre de l’état-major, le commandant, deux officiers et moi ; le vieux Danois et un Maori de confiance nous guident ; trois matelots rompus à la marche nous suivent, portant à l’épaule notre déjeuner et le leur. Du côté des cases, là-bas, on voit briller des feux dans l’herbe.

D’abord nous passons près du maraï dévasté hier, dont l’aspect est sinistre. Le ciel est voilé tout d’une pièce, sauf une déchirure, au raz de l’horizon oriental, qui laisse voir une lueur jaune annonçant la fin de la nuit.

Tous à la file, à travers l’herbe mouillée, nous nous dirigeons vers l’intérieur de l’île, qu’il faudra traverser d’un bord à l’autre, et, au bout d’une demi-heure, derrière un repli de colline, la mer et les feux lointains de la frégate disparaissent pour nos yeux, ce qui nous isole soudainement davantage. Nous nous enfonçons dans cette partie centrale de l’île que couvre, sur la carte du commandant, le mot Tekaouhangoaru écrit en grosses lettres de la main de l’évêque de Tahiti. Tekaouhangoaru est le premier des noms que les Polynésiens donnèrent à ce pays ; plus encore que le nom de Rapa-Nui, il sonne la sauvagerie triste, au milieu de vent et ténèbres.

Dans les temps même où la population était nombreuse, il paraît que ce territoire central restait inhabité. Il en va de même, d’ailleurs, dans les autres îles peuplées par les Maoris, qui sont une race de pêcheurs et de marins, vivant surtout de la mer ; ainsi le centre de Tahiti, et celui de Nuka-Hiva, malgré une végétation admirable et des forêts pleines de fleurs, n’ont jamais cessé d’être de silencieux déserts. Mais, pas de forêts ici, à Hapa-Nui, pas d’arbres, rien ; des plaines dénudées, funèbres, plantées d’innombrables petites pyramides de pierre ; on dirait des cimetières n’en finissant plus.

Le jour se lève, mais le ciel reste très sombre, une pluie fine commence à tomber et, nous avons beau avancer toujours, notre horizon demeure fermé de tous côtés par des cratères qui se succèdent pareils, avec la même forme en tronc de cône, la même coloration brune.

Nous sommes jusqu’aux genoux dans l’herbe mouillée. Cette herbe aussi est toujours la même ; elle couvre l’île dans toute son étendue ; c’est une sorte de plante rude, d’un vert grisâtre, à tiges ligneuses garnies d’imperceptibles fleurs violettes ; il en sort des milliers de ces petits insectes qu’on appelle en France des éphémères. Quant aux pyramides que nous continuons de rencontrer à chaque pas, elles sont composées de pierres brutes, que l’on a simplement posées les unes sur les autres ; le temps les a rendues noires ; elles paraissent être là depuis des siècles.

Voici cependant une vallée où la végétation change un peu ; il y croît des fougères, des cannes à sucre sauvages, de maigres buissons de mimosas, et aussi quelques autres arbrisseaux courts, que les officiers reconnaissent pour être d’essences très répandues en Océanie, mais qui là-bas deviennent des arbres. — Est-ce que les hommes les ont apportés ? Ou bien vivent-ils ici depuis le grand mystère des origines, et alors pourquoi sont-ils restés à l’état de broussailles et dans ce recoin unique, au lieu de se développer comme ailleurs et d’envahir ?



Vers neuf heures et demie enfin, ayant traversé l’île dans sa plus grande largeur, nous voyons de nouveau se déployer devant nous les lignes bleues de l’Océan Pacifique. Et la pluie cesse, et les nuages se déchirent, et le soleil paraît. Vraiment nous sortons de Tekaouliangoaru comme on s’éveillerait d’un cauchemar d’obscurité et de pluie.

Il y a même dans le lointain, près de la mer, quelque chose qui ressemble à une maisonnette d’Européen. Et c’est, nous dit le Robinson danois, la troisième des habitations que les missionnaires avaient jadis construites ; dans ce lieu, qui s’appelle Vaïhou, il y avait en ce temps-là une tribu heureuse qui vivait au bord de la plage ; mais plus personne aujourd’hui ; Vaïhou est un désert et la maisonnette tombe en ruine.

Nous apercevons déjà le cratère de Ranoraraku, au pied duquel nous trouverons, paraît-il, ces statues annoncées, différentes de toutes les autres, plus étranges et encore debout. Nous n’en sommes bientôt qu’à deux lieues, et ce sera le terme de notre voyage. Donc, ici dans la maison vide, nous nous arrêterons pour déjeuner ; d’abord, cela soulagera plus tôt les épaules de nos marins, et puis nous aurons au moins l’abri d’un reste de toiture.

Une sauvagesse très vieille et d’affreuse laideur se montre sur la porte, ensuite vient à nous avec des sourires craintifs. C’est la seule créature vivante rencontrée sur notre chemin. Elle a fait son gîte de cette petite ruine solitaire, et, sans doute, elle est quelque fille de la tribu disparue. — Mais de quoi vit-elle et qu’est-ce qu’elle peut bien manger ? Des racines, probablement, des lichens, avec des poissons qu’elle pêche.



À partir de Vaïhou, le pays que nous traversons est sillonné de sentiers aussi battus et piétinés que s’il y passait chaque jour une foule nombreuse. Et cependant tout est désert : on nous l’avait dit, et nous le voyons bien ; notre guide indigène nous assure même qu’à part cette vieille femme, on ne trouverait pas un être humain à cinq lieues à la ronde. Alors, que penser ?… Dans cette île, tout est pour inquiéter l’imagination.

Le lieu dont nous continuons de nous approcher a dû être, dans la nuit du passé, quelque centre d’adoration, temple ou nécropole, car voici maintenant que la région entière s’encombre de ruines : assises de pierres cyclopéennes, restes d’épaisses murailles, débris de constructions gigantesques. Et l’herbe, de plus en plus haute, recouvre ces traces des mystérieux temps, — l’herbe à tiges ligneuses comme celles du genêt, toujours, toujours la même herbe et du même vert décoloré.

Nous cheminons à présent le long de la mer. Au bord des plages, sur les falaises, il y a des terrasses faites de pierres immenses ; on y montait jadis par des gradins semblables à ceux des anciennes pagodes hindoues et elles étaient chargées de pesantes idoles, qui sont renversées aujourd’hui la tête en bas, le visage enfoui dans les décombres. L’Esprit des Sables et l’Esprit des Rochers[8], l’un et l’autre gardiens des îles contre l’envahissement des mers, tels sont les personnages des vieilles théogonies polynésiennes que ces statues figuraient.

C’est ici, au milieu des ruines, que les missionnaires découvrirent quantité de petites tablettes en bois, gravées d’hiéroglyphes ; — l’évêque de Tahiti les possède aujourd’hui, et sans doute donneraient-elles le mot de la grande énigme de Rapa-Nui, si l’on parvenait à les traduire.

Les dieux se multiplient toujours, à mesure que nous avançons vers le Ranoraraku, et leurs dimensions aussi s’accroissent ; nous en mesurons de dix et même de onze mètres, en un seul bloc ; on ne les trouve plus seulement au pied des terrasses, le sol en est jonché ; on voit partout leurs informes masses brunes émerger des hautes herbes ; leurs coiffures, qui étaient des espèces de turbans, en une lave différente et d’un rouge de sanguine, ont roulé çà et là, aux instants des chutes, et l’on dirait de monstrueuses pierres meulières.

Près d’un tumulus, un entassement de mâchoires et de crânes calcinés semble témoigner de sacrifices humains, qui se seraient accomplis là durant quelque longue période. Et — autre mystère — des routes dallées, comme étaient les voies romaines, descendent se perdre dans l’Océan…

Des mâchoires, des crânes, on en trouve du reste ici partout. On ne peut nulle part soulever un peu de terre sans remuer des débris humains, comme si ce pays était un ossuaire immense. C’est que, à une époque dont l’épouvante s’est transmise jusqu’aux vieillards de nos jours, les hommes de Rapa-Nui connurent l’horreur d’être trop nombreux, de s’affamer et de s’étouffer dans leur île, dont ils ne savaient plus sortir ; alors survinrent, entre les tribus, de grandes guerres d’extermination et de cannibalisme. C’était en des temps où l’existence de l’Océanie n’était même pas soupçonnée par les hommes blancs ; mais, au siècle dernier, lorsque passa Vancouver, il trouva encore, dans cette île qui n’avait déjà plus que deux mille habitants à peine, des traces de camps retranchés sur toutes les montagnes, des restes de fortifications en palissades au bord de tous les cratères.


Tant de blocs taillés, remués, transportés et érigés, attestent la présence ici, pendant des siècles, d’une race puissante, habile à travailler les pierres et possédant d’inexplicables moyens d’exécution. Aux origines, presque tous les peuples ont ainsi traversé une phase mégalithique[9], durant laquelle des forces que nous ignorons leur obéissaient.

Par ailleurs, l’île semble bien petite en proportion de cette zone considérable, occupée par les monuments et les idoles. Était-ce donc une île sacrée, où l’on venait de loin pour les cérémonies religieuses, à l’époque très ancienne de la splendeur des Polynésiens, quand les rois des archipels avaient encore des pirogues de guerre capables d’affronter les tempêtes du large et, de tous les points du Grand-Océan, s’assemblaient dans des cavernes, pour y tenir conseil, en une langue secrète ?… Ou bien ce pays est-il un lambeau de quelque continent submergé jadis comme celui des Atlantes ? Ces routes plongeant dans les eaux sembleraient l’indiquer ; mais les légendes maories ne font pas mention de cela, et, tandis que l’Atlantide en sombrant a formé sous la mer des plateaux gigantesques, ici, autour de l’île de Pâques, tout de suite les profondeurs insondables commencent…

Cependant, une fatigue, à la fin, et comme une anxiété nous viennent de cette interminable marche en file espacée, entre les hautes herbes, dans ces étroits sentiers de sauvages, au milieu de tant de désolation, de mystère et de silence. D’ailleurs, ces statues couchées, que nous rencontrons à chaque pas, sont de tout point semblables à celles que nous connaissions déjà, plus grandes seulement, mais de même forme et de même visage.

Et nous réclamons à notre guide les autres que nous étions venus voir, les autres statues, les différentes, qui se tiennent encore debout…

— Tout à l’heure, nous dit-il, là-bas, sur le flanc du Ranoraraku : c’est là qu’on les trouve, mais rien que là, en un groupe unique.

Du reste, les sentiers maintenant abandonnent la rive et tournent vers l’intérieur des terres, dans la direction du volcan.

Il y a une heure et demie environ que nous avons repris notre route depuis la halte de Vaïhou, lorsque nous commençons de distinguer, debout au versant de cette montagne, de grands personnages qui projettent sur l’herbe triste des ombres démesurées. Ils sont plantés sans ordre et regardent de notre côté comme pour savoir qui arrive, bien que nous apercevions aussi quelques longs profils à nez pointu tournés vers ailleurs. C’est bien eux cette fois, eux auxquels nous venions faire visite ; notre attente n’est point déçue, et involontairement nous parlons plus bas à leur approche.

En effet, ils ne ressemblent en rien à ceux qui dormaient, couchés par légions sur notre passage. Bien qu’ils paraissent remonter à une époque plus reculée, ils sont l’œuvre d’artistes moins enfantins ; on a su leur donner une expression, et ils font peur. Et puis ils n’ont pas de corps, ils ne sont que des têtes colossales, sortant de terre au bout de longs cous et se dressant comme pour sonder ces lointains toujours immobiles et vides. De quelle race humaine représentent-ils le type, avec leur nez à pointe relevée et leurs lèvres minces qui s’avancent en une moue de dédain ou de moquerie ? Point d’yeux, rien que des cavités profondes sous le front, sous l’arcade sourcilière qui est vaste et noble, — et cependant ils ont l’air de regarder et de penser. De chaque côté de leurs joues, descendent des saillies qui représentaient peut-être des coiffures dans le genre du bonnet des sphinx, ou bien des oreilles écartées et plates. Leur taille varie de cinq à huit mètres. Quelques-uns portent des colliers, faits d’incrustations de silex, ou des tatouages dessinés en creux.

Vraisemblablement, ils ne sont point l’œuvre des Maoris, ceux-là. D’après la tradition que les vieillards conservent, ils auraient précédé l’arrivée des ancêtres ; les migrateurs de Polynésie, en débarquant de leurs pirogues, il y a un millier d’années, auraient trouvé l’île depuis longtemps déserte, gardée seulement par ces monstrueux visages. Quelle race, aujourd’hui disparue sans laisser d’autres souvenirs dans l’histoire humaine, aurait donc vécu ici jadis, et comment se serait-elle éteinte ?…

Et qui dira jamais l’âge de ces dieux ?… Tout rongés de lichens, ils paraissent avoir la patine des siècles qui ne se comptent plus, comme les menhirs celtiques… Il y en a aussi de tombés et de brisés. D’autres, que le temps, l’exhaussement du sol ont enfouis jusqu’aux narines, semblent renifler la terre.

Sur eux, flamboie à cette heure le soleil méridien, le soleil tropical qui exagère leur expression dure en mettant plus de noir dans leurs orbites sous le relief de leur front, et la pente du terrain allonge leurs ombres sur cette herbe de cimetière. Au ciel, quelques derniers lambeaux de nuages achèvent de se dissiper, de se fondre dans du bleu violent et magnifique. Le vent s’est calmé, tout est devenu tranquillité et silence autour des vieilles idoles ; d’ailleurs, quand l’alizé ne souffle plus, qui troublerait la paix funèbre de ce lieu, qui remuerait son linceul uniforme d’herbages, puisqu’il n’y a jamais personne et qu’il n’existe dans l’île aucune bête, ni oiseau, ni serpent, rien que les papillons blancs, les papillons jaunes et les mouches qui bourdonnent en sourdine… Nous sommes à mi-montagne, ici, au milieu des sourires de ces grands visages de pierre ; au-dessus de nos têtes, nous avons les rebords du cratère éteint, sous nos pieds la plaine déserte jonchée de statues et de ruines, et pour horizon les infinis d’une mer presque éternellement sans navires…

Ces mornes figures, ces groupes figés au soleil, vite, vite il me faut, puisque je l’ai promis, les esquisser sur mon album, tandis que mes compagnons s’endorment dans l’herbe. Et ma hâte, ma hâte fiévreuse à noter tous ces aspects, — malgré la fatigue et le sommeil impérieux contre lesquels je me défends, — ma hâte est pour rendre plus particuliers et plus étranges encore les souvenirs que cette vision m’aura laissés…

En effet, tout de suite après, c’est le départ, car le commandant s’inquiète, et nous aussi, de la trop longue route que nous avons à refaire avant la nuit à travers les solitudes centrales ; le départ, avec la certitude que jamais dans notre vie nous ne reviendrons en visite chez ces dieux, au fond de leur invraisemblable domaine.

Vers deux heures donc, au plus brûlant de la journée, recevant dans les yeux, juste en face, un soleil que rien ne voile plus, nous nous remettons en marche pour le retour, à la file, dans ces étroits sentiers dont l’existence ne s’explique pas, ayant toujours cette même herbe autour de nous, jusqu’à mi-jambe ou jusqu’à la ceinture.

Et, malgré les averses du matin, cette herbe n’est même pas humide, le sol non plus. Comment ce pays peut-il sécher si vite et sa terre redevenir en quelques heures si poussiéreuse, au milieu des immenses nappes marines qui l’environnent ?… Et puis, c’est singulier, quand on y réfléchit, la persistance de cette île et son air de quiétude, au milieu du Grand Océan, qui, dirait-on, ne vient mouiller que ses plages de corail, sans vouloir jamais franchir une ligne convenue… Il suffirait pourtant du dénivellement le plus léger dans les effroyables masses liquides pour submerger ce rien qui, depuis tant d’années, chauffe au soleil son peuple d’idoles… Et, la fatigue aidant, je crois que peu à peu l’âme des anciens hommes de Rapa-Nui pénètre la mienne, à mesure que je contemple à l’horizon le cercle souverain de la mer : voici que je partage leur angoisse devant l’énormité des eaux et que tout à coup je les comprends d’avoir accumulé, au bord de leur terre par trop isolée, ces géantes figures de l’Esprit des Sables et de l’Esprit des Rochers, afin de tenir en respect, sous tant de regards fixes, la terrible et mouvante puissance bleue…


Au crépuscule, nous sommes de retour à la région habitée, en face du mouillage de notre frégate. Les timoniers, avec des longues-vues, guettaient notre arrivée, et une embarcation se détache aussitôt du bord pour venir nous prendre. J’ai juste le temps de m’asseoir une dernière fois devant la mer à la nuit tombante, au milieu de mes cinq amis sauvages, et nous attendons ensemble le canot qui m’emportera pour toujours. Ils ont l’air très frappé de mon départ et me disent, avec mélancolie, sous la voûte des nuages ramenés par le vent du soir, plusieurs choses que je voudrais mieux entendre. Quant à moi, j’éprouve un serrement de cœur en leur faisant mes adieux, — car ce sont de grands adieux et entre nous l’éternité commence : l’appareillage est fixé à six heures demain matin et, pour sûr, je ne reviendrai jamais.



Le soir, à bord, j’ai entre les mains, pour la première fois, une des tablettes hiéroglyphiques de Rapa-Nui, que le commandant possède et m’a confiée, un de ces « bois qui parlent », ainsi que les Maoris les appellent. Elle est en forme de carré allongé, aux angles arrondis ; elle a dû être polie par quelque moyen primitif, sans doute par le frottement d’un silex ; le bois, rapporté on ne sait d’où, en est extrêmement vieux et desséché. Oh ! la troublante et mystérieuse petite planche, dont les secrets à présent demeureront à jamais impénétrables ! Sur plusieurs rangs, des caractères gravés s’y alignent ; comme ceux d’Égypte, ils figurent des hommes, des animaux, des objets ; on y reconnaît des personnages assis ou debout, des poissons, des tortues, des lances. Ils éternisaient ce langage sacré, inintelligible pour les autres hommes, que les grands chefs parlaient, aux conseils tenus dans les cavernes. Ils avaient un sens ésotérique ; ils signifiaient des choses profondes, ou cachées, que seuls pouvaient comprendre les rois ou les prêtres initiés[10]



On m’appelle !… C’est de la part de l’amiral, ce soir, — et, comme hier, comme avant-hier, quand on m’avait appelé ainsi à des heures insolites, je pressens du nouveau qui pourrait bien me ramener encore une fois dans l’île sombre.

En effet, l’amiral souhaiterait posséder un dieu en pierre, remplissant certaines conditions de taille et de physionomie ; comme il sait que son aspirant de majorité a beaucoup fréquenté dans les cases, il me demande si je me chargerais de lui procurer cela, et de le faire vite, demain au petit jour, sans retarder le départ de la frégate qui reste fixé à six heures.

Justement j’en connais, une idole, qui répond à son idéal, chez le vieux chef lui-même : je prends l’engagement de la lui rapporter avant l’appareillage, en échange d’une redingote qu’il me confiera ; — et, charmé de retourner encore à Rapa-Nui, je prépare avant de m’endormir plusieurs phrases de langue polynésienne, pour une dernière et suprême causerie avec mes amis sauvages.