Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

Scène PREMIÈRE

FRANCISQUINE, seule, puis GAUTHIER.
Deux heures sonnent à une cloche voisine.
FRANCISQUINE, se levant.

Deux heures !… l’heure, hélas ! de la cérémonie !
— Pauvre diable ! — On n’a pas vécu de compagnie
Avec les gens, pour voir, sans lui donner un pleur,
Un compagnon pendu… fût-il un peu voleur !

Gauthier paraît, entrant vivement par la draperie du fond.

Vous ?… encor !… l’imprudent nous ira compromettre !

GAUTHIER.

L’imprudent ? — Que nenni ! j’ai vu sortir le maître,
Et même j’ai — non sans maugréer dans mon coin —
Attendu pour entrer qu’il fût déjà bien loin.
Vous êtes seule…

FRANCISQUINE.

Vous êtes seule…Mais…

GAUTHIER.

Vous êtes seule… Mais…Seule. Pas de défaite !
Je le sais : la cachette est sûre d’où je guette,
Et je fais bonne garde, et j’ai de bons yeux ! Or,
J’ai vu sortir aussi le valet et Mondor…

FRANCISQUINE.

Fort bien ! Vous m’épiez…

GAUTHIER.

Fort bien ! Vous m’épiez…Vous ?
— non ! Les autres… l’autre.
Leur présence me chasse, et je cherche la vôtre,
Et je passe mes jours entiers, tout près d’ici,
À guetter un moment doux comme celui-ci.

FRANCISQUINE.

C’est pour un écolier un utile exercice !

GAUTHIER.

Vous vous moquez ?… Raillez, si c’est votre caprice !
Mais pour me renvoyer à l’école, voilà
Beaux jours que j’ai jeté mon bonnet par delà !
Et qu’y ferais-je, avec cet amour qui me brûle,
Qu’attraper des pensums et des coups de férule ?
Dans le trouble où je suis, pourrais-je en vérité
Retrouver sur ses bancs quelque lucidité ?
Et fussé-je d’ailleurs d’une ignorance extrême,
N’en sais-je pas assez, sachant que je vous aime ?

FRANCISQUINE.

Amour de jouvenceau — feu de paille !

GAUTHIER.

Amour de jouvenceau — feu de paille !Non pas !
Non, je suis bien à vous, et jusques au trépas.

FRANCISQUINE.

Dois-je vous croire, et cette ardeur est-elle vraie ?

GAUTHIER.

Essayez ! il n’est point d’épreuve qui m’effraie ;
Et je souscris d’avance à tous vos vœux, à tous…
— Hormis l’ordre pourtant de renoncer à vous !

FRANCISQUINE.

Pour celui-là, n’ayez crainte qu’on vous le donne !

GAUTHIER.

Vous êtes, Isabelle, un ange !

FRANCISQUINE.

Vous êtes, Isabelle, un ange !Je suis bonne,
Pas plus ; et ne puis voir — sans un peu de retour —
Un gentil cavalier me supplier d’amour.

GAUTHIER.

Ah ! quel baume enchanteur vous me versez dans l’âme !
Quelle ivresse !

FRANCISQUINE.

Quelle ivresse !Là ! là ! — Voyez comme il s’enflamme !

GAUTHIER.

Vous m’aimez… n’est-ce pas le paradis ?

FRANCISQUINE.

Vous m’aimez… n’est-ce pas le paradis ?Tout doux !
Le paradis… fermé ! — La porte a des verroux,
Et certain gardien, qui n’est rien moins qu’un ange,
Fait sentinelle auprès, armé d’un glaive étrange.

GAUTHIER.

Tabarin !…

FRANCISQUINE.

Tabarin !…Tabarin — farouche — défiant,
Sombre — avec son bâton pour glaive flamboyant,
Et qui, sur un soupçon, nous ferait l’avanie,
Ami Gauthier, de nous rosser de compagnie.

GAUTHIER.

Aimez-moi, je vous aime, et nargue le danger !
Je serai près de vous, prompt à vous protéger ;

Et si pour vos beaux yeux il faut livrer bataille,
Le traître trouvera champion de sa taille.

FRANCISQUINE.

Eh ! là ! beau paladin, rengainez votre estoc !
Mais quel feu !…
Dieu me damne, il est fier comme un coq.
— Ouvrez le champ ! sonnez les clairons ! Faites place !
Peuple, voici venir le capitan Fracasse !

À elle-même, comme frappée d’une idée.

Oh ! Fracasse !…

À Gauthier, vivement.

Oh ! Fracasse !Gauthier, vous m’aimez bien ?

GAUTHIER.

Oh ! Fracasse ! Gauthier, vous m’aimezPourquoi

Le demander ?

FRANCISQUINE.

Le demander ?Jusqu’à tout affronter pour moi ?

GAUTHIER.

Tout.

FRANCISQUINE.

Tout.Jusqu’à tout quitter ?

GAUTHIER.

Tout. Jusqu’à tout quitter ?N’ai-je pas, Isabelle,
Quitté depuis un mois la maison paternelle ?

FRANCISQUINE.

Et vous sauriez garder, en votre âme enfoui,
Le dangereux secret de votre bonheur ?

GAUTHIER.

Le dangereux secret de votre bonheur ?Oui.
Oui ! que je sois heureux, et la torture même
Ne me contraindra pas à confesser qui m’aime.

FRANCISQUINE.

En ce cas, écoutez un projet que j’ai fait,
Et dont l’événement semble hâter l’effet :
Il faudra… — mais on vient !

Lui montrant un rideau, à droite, au premier plan.

Il faudra… — mais on vient !Là !… cachez-vous là ! vite !
Bientôt de mon projet vous connaîtrez la suite.