Scène PREMIÈRE
Deux heures !… l’heure, hélas ! de la cérémonie !
— Pauvre diable ! — On n’a pas vécu de compagnie
Avec les gens, pour voir, sans lui donner un pleur,
Un compagnon pendu… fût-il un peu voleur !
Vous ?… encor !… l’imprudent nous ira compromettre !
L’imprudent ? — Que nenni ! j’ai vu sortir le maître,
Et même j’ai — non sans maugréer dans mon coin —
Attendu pour entrer qu’il fût déjà bien loin.
Vous êtes seule…
Vous êtes seule…Mais…
Vous êtes seule… Mais…Seule. Pas de défaite !
Je le sais : la cachette est sûre d’où je guette,
Et je fais bonne garde, et j’ai de bons yeux ! Or,
J’ai vu sortir aussi le valet et Mondor…
Fort bien ! Vous m’épiez…
Fort bien ! Vous m’épiez…Vous ?
— non ! Les autres… l’autre.
Leur présence me chasse, et je cherche la vôtre,
Et je passe mes jours entiers, tout près d’ici,
À guetter un moment doux comme celui-ci.
C’est pour un écolier un utile exercice !
Vous vous moquez ?… Raillez, si c’est votre caprice !
Mais pour me renvoyer à l’école, voilà
Beaux jours que j’ai jeté mon bonnet par delà !
Et qu’y ferais-je, avec cet amour qui me brûle,
Qu’attraper des pensums et des coups de férule ?
Dans le trouble où je suis, pourrais-je en vérité
Retrouver sur ses bancs quelque lucidité ?
Et fussé-je d’ailleurs d’une ignorance extrême,
N’en sais-je pas assez, sachant que je vous aime ?
Amour de jouvenceau — feu de paille !
Amour de jouvenceau — feu de paille !Non pas !
Non, je suis bien à vous, et jusques au trépas.
Dois-je vous croire, et cette ardeur est-elle vraie ?
Essayez ! il n’est point d’épreuve qui m’effraie ;
Et je souscris d’avance à tous vos vœux, à tous…
— Hormis l’ordre pourtant de renoncer à vous !
Pour celui-là, n’ayez crainte qu’on vous le donne !
Vous êtes, Isabelle, un ange !
Vous êtes, Isabelle, un ange !Je suis bonne,
Pas plus ; et ne puis voir — sans un peu de retour —
Un gentil cavalier me supplier d’amour.
Ah ! quel baume enchanteur vous me versez dans l’âme !
Quelle ivresse !
Quelle ivresse !Là ! là ! — Voyez comme il s’enflamme !
Vous m’aimez… n’est-ce pas le paradis ?
Vous m’aimez… n’est-ce pas le paradis ?Tout doux !
Le paradis… fermé ! — La porte a des verroux,
Et certain gardien, qui n’est rien moins qu’un ange,
Fait sentinelle auprès, armé d’un glaive étrange.
Tabarin !…
Tabarin !…Tabarin — farouche — défiant,
Sombre — avec son bâton pour glaive flamboyant,
Et qui, sur un soupçon, nous ferait l’avanie,
Ami Gauthier, de nous rosser de compagnie.
Aimez-moi, je vous aime, et nargue le danger !
Je serai près de vous, prompt à vous protéger ;
Et si pour vos beaux yeux il faut livrer bataille,
Le traître trouvera champion de sa taille.
Eh ! là ! beau paladin, rengainez votre estoc !
Mais quel feu !…
Dieu me damne, il est fier comme un coq.
— Ouvrez le champ ! sonnez les clairons ! Faites place !
Peuple, voici venir le capitan Fracasse !
Oh ! Fracasse !…
Oh ! Fracasse !Gauthier, vous m’aimez bien ?
Oh ! Fracasse ! Gauthier, vous m’aimezPourquoi
Le demander ?
Le demander ?Jusqu’à tout affronter pour moi ?
Tout.
Tout.Jusqu’à tout quitter ?
Tout. Jusqu’à tout quitter ?N’ai-je pas, Isabelle,
Quitté depuis un mois la maison paternelle ?
Et vous sauriez garder, en votre âme enfoui,
Le dangereux secret de votre bonheur ?
Le dangereux secret de votre bonheur ?Oui.
Oui ! que je sois heureux, et la torture même
Ne me contraindra pas à confesser qui m’aime.
En ce cas, écoutez un projet que j’ai fait,
Et dont l’événement semble hâter l’effet :
Il faudra… — mais on vient !
Il faudra… — mais on vient !Là !… cachez-vous là ! vite !
Bientôt de mon projet vous connaîtrez la suite.