Scène II
Eh bien ?
Eh bien ?Ils l’ont pendu, ce pauvre Fritelin !
Je l’ai vu — poings liés et cravate de lin —
Horrible !… triste fleur dans sa tige frappée,
La justice royale en a fait…
La justice royale en a fait…… Une épée
De Damoclès ! — Tant pis !… C’est une perte !
De Damoclès ! — Tant pis !… C’est uneOh ! oui.
Aviez-vous vu jamais garçon plus réjoui ?
Plus rond ? plus franc ? plus fou ? malpeste !
Et quel compère !
L’art en prendra le deuil !
L’art en prendra le deuil !La justice est sévère
D’avoir expédié, pour un rien, à Satan,
Un gaillard qui jouait si bien les capitan !
Par le fait, nous voici privés de matamore !
Oui que donnerons-nous, ce soir ?
Oui que donnerons-nous, ce sLe sais-je encore ?…
La farce des deux sacs ?
La farce des deux sacs ?Oh !…
La farce des deux sacs ? Oh !…Celle des bossus ?
Ah !… voilà de longs mois que nous vivons dessus ;
Je crains que le public enfin ne se rebelle !
Dame ! vous, le docteur, madame, l’Isabelle…
Tabarin, et puis moi, ça fait quatre, et c’est peu
Pour jouer notre grand répertoire !
Pour jouer notre grand répertoire !Parbleu !
Fritelin nous manquant, ce sera grand miracle
Si, de manière ou d’autre, on peut faire un spectacle !
Un vendredi. — Bone Deus ! Un jour d’extra !
Point de farce !…
Point de farce !…Ah bien oui ! le maître y pourvoira !
Le maître ?
Le maître ?Tabarin !
Le maître ? Tabarin !Le maître, camarade,
C’est moi, — Mondor.
C’est moi, — MoPossible… ailleurs qu’à la parade !
— Je ne suis point ici, monsieur, pour vous vouloir
Fâcher, et rends justice à votre grand savoir.
Des bords de la Tamise aux rives de l’Euphrate,
Nul ne porta plus haut le drapeau d’Hippocrate ;
Et pour le beau langage et les propos fleuris.
Feu Cicéron ne fut qu’un pleutre à votre prix.
Mais là — sur nos tréteaux — son tremplin, — son empire,
Pour ce peuple assoiffé de bons mots et de rire,
Portefaix, procureurs, tire-laine, écoliers,
Chambrières, soudards, marchands et cavaliers,
Grandes dames, cachant leur rougeur sous le masque,
Pour cette foule avide, et grouillante, et fantasque,
Qui bat la place ainsi que la mer le galet,
Le valet passe maître, et le maître valet !…
Cornes-de-bœuf, monsieur, je ne suis rien qu’un pître
De bas étage, un sot, un niais, un bélître,
Indigne de toucher le bout de son manteau ;
Mais lorsque je le vois — debout sur ce tréteau,
La batte dans la main et le masque au visage,
Drapé dans des haillons sordides par l’usage,
Tenir autour de lui tout un peuple arrêté
Pantelant aux grelots de sa folle gaîté,
Transfigurés dans cet éclat qui l’environne,
Sa batte devient sceptre, et son chapeau couronne ;
Ce théâtre grossier prend des aspects de char
Triomphal, et je crois voir Tabarin César !…
Peste ! César !
Raillez ! moi, monsieur, je l’admire
Et dussé-je, à mes frais, vous apprêter à rire,
Un coup de pied de lui, monsieur, me fait honneur,
Et quand il frappe ici — ça me bat dans le cœur !
Peux-tu bien élever de viles gaudrioles
Au rang des élixirs qu’enferment ces fioles.
Bélître ?… et comparer dans ton étroit esprit
Le bouffon qui fait rire au savant qui guérit ?…
— Que Tabarin… César excelle aux intermèdes,
Aux souffrances d’autrui moi je sais les remèdes,
Et ce flacon recèle, entre autres, un trésor
À porter jusqu’aux cieux le renom de Mondor !
Ce flacon ?…
Ce flacon ?…Ce flacon… mirifique, Nicaise !
Prends tes lunettes, être ignare, et qu’il te plaise
Lire !
Lire !« Philtre d’amour ? »
Lire ! Philtre d’amour« Philtre d’amour ! » oui bien !
Philtre d’amour !… je l’ai retrouvé !… je le tien,
Ce rêve de ma vie, et mon effort suprême !…
Liqueur par qui l’on est aimé, par qui l’on aime,
J’ai — philtre bienfaisant entre les bienfaisants —
Arraché ton secret à la poudre des ans !
Il est à moi, Nicaise ! à moi ! c’est ma trouvaille !
Mon grand œuvre ! — Voilà vingt ans que j’y travaille,
Le jour, la nuit !… j’ai tout remué, tout fouillé ;
Passant no 1.
De grec et de latin je me suis barbouillé ;
J’ai des vieux manuscrits secoué la poussière ;
J’ai suivi, comme un chien, les pas de la sorcière
Dans les landes, où croît l’herbe qu’elle cueillait,
Et la nuit, penché sur la cornue où bouillait
Le breuvage fameux qui sera ma fortune,
Interrogeant le ciel, et conjurant la lune,
Je ne suis pas certain — dans cette œuvre d’enfer —
De n’avoir point à l’aide appelé Lucifer !…
Lucifer !… Pouah !… cela sent les fagots en grève !
La chemise de soufre, et le roussi ! le glaive
Justicier, et le bon bourgeois criant : Haro !
Tabarin…
Tabarin…Satanas, vade, vade retro !
Je ne vous connais plus, ni ne veux vous connaître !…
Puisqu’avec les démons vous vous osez commettre,
Commettez-vous, seigneur Mondor. Par la sambleu !
Je tire prudemment mon épingle du jeu,
Et ne veux point, jaloux d’unir mon sort au vôtre,
Me voir brûler, ni dans ce monde, ni dans l’autre !…
Se tournant vers Francisquine.
Salut, femme !
Salut, femme !Salut !
Salut, femme ! Salut !Fripesauce, bonjour !
Je vous baise les mains.
Je vous baise lesDonne. « Philtre d’amour !!… »
Êtes-vous convaincu, maître, ou n’est-ce qu’un leurre ?
Si je ne le suis point, que je meure sur l’heure !
C’est que je les connais, vos spécifiques, vieux
Charlatan ! Je les vis fabriquer de mes yeux.
Si la boisson, le plus souvent, n’est pas malsaine,
C’est qu’on la puise tout bêtement dans la Seine,
Et vos remèdes ont ce mérite, au total,
S’ils ne font pas de bien, qu’ils ne font pas de mal.
Insolent !
Insolent !Insolent !… est-ce à toi, son complice,
Qu’il sied d’injurier notre mère nourrice :
La science ?…
La science ?…Ceci t’apprenne à blasphémer !
À Mondor.
— Qui boirait de cette eau, donc se ferait aimer ?
Sans doute !…
Sans doute !…Et le breuvage opère ?
Sans doute !… Et le breuvage opère ?De lui-même.
Voire à l’insu de celle, ou de celui qu’on aime ?
À son insu.
À son insu.Fût-il ou fût-elle de roc ?
Ma composition attendrirait un bloc
De porphyre !
De porphyre !Et l’amour que l’on obtiendrait d’elle
Serait durable ?
Fort à la fois, et Fidèle !
S’il était vrai, pourtant ? — mais non ! Il n’est pas d’eaux
Si merveilleuses ! vends tes philtres aux badauds !
Ceux-là, maître, pourront croire à les pharmacies,
Qui ne distinguent point lanternes de vessies,
Et le monde étant plein des naïfs que tu sais,
Le grand nombre des sots t’assure le succès !…
Acheter l’amour en flacon comme une purge !
Eh ! c’est de quoi tenter nos moutons de Panurge,
Et je promets, Mondor, à ton docte élixir,
— Faute d’autre vertu — celle de t’enrichir !…
Mais y croire !… et par tous les saints ! j’y voudrais croire,
Et qu’on me pût mener comme un autre à la foire !
Mais non ! Il n’est pas d’eaux si merveilleuses ! — non !
Des philtres ? je n’en sais qu’un seul, digne du nom.
Et qui, comme le tien, se débite en bouteilles !
S’il ne nous promet pas d’aussi belles merveilles,
Si l’amour ne naît pas de son divin fumet,
Du moins il est sincère, et tient ce qu’il promet !
Il n’est pas celui-là, l’œuvre des Esculapes !
— Dieu nous l’a donné…
Sur les ceps, il croit par grappes,
Blondes selon la vigne, ou brunes ; le soleil
Le caresse de son regard le plus vermeil,
La rosée a pour lui des larmes d’amoureuse,
Et la terre, au travers de sa croûte pierreuse,
Comme le pélican, fouillant son flanc sacré,
Verse son sang à boire à l’enfant préféré !
Quand le pressoir aura foulé les grappes mûres,
Et le philtre vieilli dans les caves obscures,
Mets la barrique en perce, et s’il est établi
Que l’amour ne se peut commander… bois l’oubli !
Nicaise ! aide-nous !
Nicaise ! aide-nousOuais !
Nicaise ! aide-nous OuaisTu protestes ?
Nicaise ! aide-nous Ouais Tu protestesPour cause !
Quoi ! quand ton compagnon…
Quoi quand ton compagnonDe lui, c’est autre chose.
De lui, je le veux bien ! mais que vous me frappiez ?
Nenni, maître ! Il est coups de pieds et coups de pieds.