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Classiquesen Ligne

Scène III

TABARIN, FRANCISQUINE[3].

Ça, de nous embrasser n’aurais-tu pas envie.
Femme ?

FRANCISQUINE.

Femme ?Pourquoi l’aurais-je, hélas !

TABARIN.

Femme Pourquoi l’aurais-je, hélasMort de ma vie !
La réponse est farouche et le parler hautain !
Mais nous étant un brin querellés ce matin,
Je pensais que le temps eût dissipé l’orage.

FRANCISQUINE.

Vous pensiez mal !

TABARIN.

Vous pensiez mal !Faut-il que je perde courage,
Moi qui venais, crédule et confiant, vers toi !
Tu refuses la main que je te tends ?

Francisquine se détourne.

Tu refuses la main que je te tends ?Pourquoi ?

FRANCISQUINE.

Messire Tabarin, à ce que je puis croire,
Des griefs qu’il donna garde peu la mémoire.

TABARIN.

J’ai l’avantage, au moins, que tu ne peux nier,
De n’être pas boudeur, femme, ni rancunier.

FRANCISQUINE.

Vive Dieu ! c’est un rare exemple de clémence
Que de traiter ses torts avec cette indulgence !

TABARIN.

À quoi bon raviver des reproches anciens ?
Mes torts ! chacun de nous n’a-t-il pas eu les siens ?

FRANCISQUINE, passant no 1.

Mes reproches, à moi, n’ont pas formé de gaule,
Et mes torts ne font point des marques sur l’épaule !

TABARIN, no 2.

Non. C’est tout autre chose, il est vrai ! mais l’affront
N’est pas moindre… et cela s’imprime sur le front !

FRANCISQUINE.

Merci ! vous revoilà vos visions cornues !

TABARIN.

Mes visions ne sont rien moins que saugrenues.
J’ai dix mille sujets pour un d’être jaloux,
Et je sais de quel bois on se chauffe chez nous !

FRANCISQUINE.

Comme moi, de quel bois est faite votre épée !

TABARIN.

La patience m’est quelquefois échappée.
Si de t’aimer, du moins, je me pouvais guérir ?
Mais non, rien n’y fait, rien ! plus tu me fais souffrir,
Et plus à ta beauté mon âme s’acoquine !
Infidèle et sans cœur, je t’aime, Francisquine,
Comme un chien…

FRANCISQUINE, à demi-voix, à part.

Comme un chien…Enragé…

TABARIN.

Comme un chien… Enragé…Comme un fou…

FRANCISQUINE, à demi-voix, à part.

Comme un chien… Enragé… Comme un fou…Furibond !

TABARIN.

Enfant du grand chemin, comédien vagabond,
Sans rien, religion, famille, ni patrie,
Rien de ce que l’on aime avec idolâtrie,
De ce qui vous sourit, vous garde et vous soutient,
Incertain si je suis hérétique ou chrétien,
De Naples ou d’ici, vilain ou gentilhomme,
N’ayant pas même à moi le nom dont je me nomme,
J’aime en toi seule, j’aime, en plus que ta beauté,
Tous les biens dont le ciel m’avait déshérité !…
Oui, perfide ! En dépit de tes scélératesses,
Mon cœur n’a fait qu’un lot de toutes les tendresses
Qui morcellent le cœur des autres, et c’est toi
Ma famille, mon nom, ma patrie et ma foi !

FRANCISQUINE.

Tout cela ?… Vive Dieu ! me voilà bien lotie !
Que vous m’aimiez, soit ! qui bien aime, bien châtie !
Sur cet article-là point de discussion !
Mais suis-je vraiment seule en votre affection ?
Votre âme est-elle à cet excès sentimentale ?
Et ne me sais-je pas une heureuse rivale ?

TABARIN.

Une rivale ?

FRANCISQUINE.

Une rivale ?Eh ! mais… la bouteille !…

TABARIN.

Une rivale ? Eh ! mais… la bouteille !…Tout doux !
Distinguons !…

FRANCISQUINE.

Point ! monsieur sourit à ses glouglous,
Lui prodigue des noms qu’on garde à sa maîtresse,
La couve de regards luxurieux, la presse
Sur son cœur, et s’enivre au feu de ses baisers !
Est-ce vrai ?… Puis, le front et le cœur embrasés,
Et le cerveau peuplé de chimères stupides,
Quand on n’a point dormi sur les bouteilles vides,
Trébuchant et branlant, on rentre en son taudis !

« Bonsoir ! — Bonsoir ! »
Deux mots aigres sont bientôt dits ;
Et pour n’entendre pas qu’on vous appelle : ivrogne,
On crie à la coquine ! à la chienne !… et l’on cogne !…

TABARIN.

Donc, c’est moi qui fais tout le mal au cabaret ?

FRANCISQUINE.

Certes !

TABARIN.

Certes !Qui l’entendrait, par le ciel ! la croirait !
Tiens ! va-t’en ! Par l’enfer !
va-t’en ! ou crains qu’il pleuve
Des coups ! Ce n’est donc pas assez qu’elle m’abreuve
De honte et de douleur ! En suis-je assez haï ?
Elle me nargue encore après m’avoir trahi !…
Misérable ! Femelle hypocrite et rusée !
Je ne suis plus, par toi, qu’un objet de risée,
Ma honte pour personne, hélas ! n’est un secret,
Et c’est moi qui fais tout le mal au cabaret !
C’est moi seul qui suis sans pudeur et sans vergogne !
Mes soupçons ne sont rien que visions d’ivrogne !
Toi, tu demeures pure et chaste à la maison !
Je t’accuse sans droit ! je te bats sans raison !
Oh ! le cruel boucher de l’agnelet sans tache !
— À ton tour ? Est-ce vrai ? — si je n’étais un lâche,
Moi, je t’étranglerais de ces mains que voilà !
Ô rage ! Certes oui ! je suis un lâche ! elle a
Des amants, je le sais, je les ai vus, peut-être,
À la brune, vingt fois, rôder sous la fenêtre,
Lorgnant du coin de l’œil la porte d’où je sors !…
— Jure qu’ils n’entrent pas sitôt que je suis hors ?
Jure le ! ce n’est pas qu’un parjure te coûte !
Dis que c’est des soupçons absurdes que j’écoute,
Mens ! car tu sais mentir ! mens ! mais défends-toi donc !

FRANCISQUINE.

Me défendre ? Pourquoi pas demander pardon ?
— Pour élever la voix, crois-tu que je te craigne ?

On ne ramasse point l’outrage qu’on dédaigne !…
Je méprise le tien ! — Insulte ! frappe !

Elle marche sur lui.
TABARIN, prenant sa batte restée sur le petit théâtre au-dessus de la seconde table, et la levant.

Je méprise le tien ! — Insulte ! frappe !Eh ! bien…

FRANCISQUINE.

Ah ! c’est le naturel cette fois qui revient !
Sus ! haut la batte ! j’ai retrouvé mon doux maître !

TABARIN, jetant sa batte.

Francisquine !… Dis-moi que ton cœur n’est pas traître,
Dis-moi que j’étais ivre, et qu’il n’est rien de vrai
Dans ces choses ! je t’aime assez : je le croirai !…
— Mon Dieu ! je suis jaloux ! — chacun a sa folie —
Tu ne peux empêcher qu’on te trouve jolie ;
On te le dit, peut-être ! est-ce un grand mal ? — au fond,
Vous riez de la cour que les hommes vous font !
Cela distrait… on jase… on minaude… on caquette…
Quelle femme, de bien même, n’est pas coquette ?
On ne se damne pas pour un bout d’entretien
Qu’on écoute, distraite, et qui ne prouve rien ! —
Nous savons ce qu’en vaut l’aune, de ces harangues !
Les bourgeois du quartier sont de méchantes langues :
Pour quelques quolibets acharnés contre moi,
Des tours que je leur joue ils se vengent sur toi !
Mais rien n’est vrai ! je t’aime, et tu le sais, méchante !
Et, loin de provoquer l’antienne qu’on me chante,
Pour paîment de l’amour que te donne mon cœur,
Tu ne me voudrais pas couvrir de déshonneur !…
Et tandis que, selon le bien, tu te gouvernes,
C’est vrai que je vais trop souvent dans les tavernes !
Je suis faible… on m’entraîne aisément, et je bois !
Je bois trop… je me laisse aller !… mais reprends-moi…
Et ce ne sera pas, que je pense, un prodige
Si, pour l’amour de tes beaux yeux, je me corrige !
Foin des souci amers et des soupçons jaloux !

La tendresse et la foi vont renaître chez nous,
Chassant hors du logis la discorde importune :
Ma gloire grandissant forcera la fortune !
Dru comme grêle, l’or pleuvra dans nos girons,
Et nous serons heureux !… Dis que nous le serons !
Que tu le veux ! que c’est une nouvelle aurore
Qui se leva sur nous ! que tu m’aimes encore,
Comme au jour radieux de nos premiers serments !…
Parle ! oh ! parle.

FRANCISQUINE, passant no 2.

Parle ! oh ! pÀ quoi bon ! vous savez que je mens !

TABARIN, après un mouvement terrible.

Je me suis, sottement, attiré ce déboire…
Tu m’as rivé mon clou ! c’est bien fait ! — Je vais boire !
Adieu, mon chérubin ! mon agneau ! mon bijou !
Je pars ! — Adieu ! j’ai peur de te rompre le cou !

Il sort vivement par le fond.