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Classiquesen Ligne

Scène VI

TABARIN, au fond d’abord et au dehors. — Il entre après la sortie de Francisquine de manière à terminer le couplet en scène.

Quel est donc le sorcier barbu
Qui dans le fond des pots séjourne ?
Tout, autour de moi, quand j’ai bu,
Tout tourne, tourne, tourne, tourne…

FRANCISQUINE.
Elle remonte vivement par le petit escalier à droite. — Elle devra placer ce cri de : Tabarin, au milieu du couplet, avant l’entrée de Tabarin.

Tabarin !

TABARIN.

Tabarin ! Non ! je tiens ferme — je m’étourdis —
Rien ne tourne !… malheur !
— Que les pots soient maudits !
Que maudits soient les ceps, les treilles et les souches !
Pleuvent les ouragans et les grêles farouches !
Se dessèche le sol, vigne, qui te nourrit !
S’éteigne le soleil de feu qui te mûrit !
Périsse ton raisin sur la terre inféconde,
Puisque le vin, dernier recours du pauvre monde,
Le vin — comme l’amour, mensonge et trahison —
Le vin ne suffit plus à m’ôter la raison !
… Oh ! misère de moi ! Je me souviens encore.
Et dans le bouge — où l’on s’endort au bruit sonore
Des verres — sous la table où le vin a coulé,
Mes amis de bouteille avaient déjà roulé.
De rudes compagnons pourtant ! buveurs solides !
Moi seul, je demeurais, seul devant les brocs vides,
Buvant encor, toujours, entassant pot sur pot,
Et quand j’ai quitté, las de boire, le tripot,
J’ai senti, comme avant, acharné sur sa proie,
L’implacable vautour qui me ronge le foie !
— Elle ne m’aime pas ! son cœur est sans pitié !…
Pour quel crime, Dieu bon ! suis-je donc châtié ?
Quels forfaits assez grands ont armé ta colère,
Et de quelles noirceurs est-ce là le salaire ?
Je vis, ployant mon âme aux caprices du sort,
Joyeux parfois — souvent triste jusqu’à la mort,
Sans que jamais, et même en ma pire fortune,
J’aie ennuyé le ciel d’une plainte importune.
J’exerce mon métier sans léser mon prochain,
Et c’est honnêtement que je gagne mon pain.

Je n’ai point fait de mal qui vaille qu’on me blâme !
Ai-je volé d’autrui ni le bien, ni la femme ?
Suis-je un coupeur de bourse ? un reître ? un spadassin ?
Un tueur d’hommes ? — rien… pas même médecin !
Je fais rire — c’est là mon rôle sur la terre ;
Je fais rire les gens : or, rire est salutaire.
Et le peuple, prenant plaisir à ma chanson,
Je me dis bienfaiteur du peuple… à ma façon !
Alors ?…

Il s’assied sur la chaise à droite de la première table où est resté le flacon de Mondor. — Le regardant machinalement.

« Philtre d’amour ! » oui ! j’en sais la merveille !
Comment Mondor a-t-il laissé là sa bouteille ?
Il est très-convaincu, Mondor, très-convaincu.
— Pardieu ! chaque flacon vaut, au moins, un écu —
Le bourgeois de Paris est crédule — il achète !…
Et c’est pourquoi Mondor répond de sa… recette !
Philtre amoureux !…
Philtre amoureux— De l’eau claire, certainement !
Et quand Mondor soutient que c’est un philtre, il ment !
« Philtre d’amour ! »
« Philtre d’amour— Heureux es-tu, bourgeois ignare,
Qui peux croire à ces vains prodiges qu’on te narre,
Et, payant un écu ce flacon d’élixir,
Bois — à ce prix — l’espoir de te faire chérir !
Douces illusions ! chimères fortunées !
Oh ! que je donnerais mes plus belles années,
Mon nom de Tabarin, ma gloire de tréteaux,
Pour m’éveiller, ce soir, quelqu’un de ces badauds !
Que je voudrais avoir la foi du populaire,
Ô mon âme ! — et quel bien nous ferait cette eau claire !

Se levant, la fiole à la main.

— De l’eau claire ? pourquoi claire ?… Doute moqueur !
Doute obstiné !… sors donc une fois de mon cœur !
Laisse, comme un rayon glissant dans ma nuit sombre,
Que revienne l’espoir, et ne fût-ce qu’une ombre,

En dussé-je mourir, j’ai besoin d’espérer.
Et quand ma lèvre, ardente à se désaltérer,
Se penche avidement vers la source qui chante,
Fais, conseiller maudit, taire ta voix méchante !
Respecte ce suprême appui des malheureux,
La croyance qui sauve !…
La croyance qui sauve !…Et toi, philtre amoureux,
Vous, sauvages enfants de la lande sauvage,
Simples aux sucs divins qui formez ce breuvage,
Grimoires de magie où Mondor s’est instruit,
Phébé — soleil de l’ombre, et reine de la nuit —
Qui, du haut de l’espace où quelque ange te pousse,
Prêtes aux enchanteurs ta clarté pâle et douce !
Vous-même, animaux chers aux sorciers, hiboux,
Loups-garous et chats noirs ! je vous adjure tous !
À ce philtre d’amour, ma dernière espérance,
Donnez cette vertu qu’en attend ma souffrance !
Cédez-lui ce pouvoir magique et merveilleux
Qui vous vient de l’enfer, peu m’importe ! ou des cieux !
Par vos enchantements terminez mon supplice !
Que sa colère tombe, et sa haine faiblisse !
Que son cœur aime enfin pour être tant aimé !
— Ouvrez-moi cet asile à ma douleur fermé,
Et me donnez ce bien suprême que j’envie :
L’amour plus précieux mille fois que la vie !…

Il débouche le flacon et va boire, puis se ravisant.

Ah bah ! moi, Tabarin ? quel diable me poussait !

Reprenant le flacon.

Eh bien, tant pis je bois ! pourquoi donc pas ?… qui sait ?…

Il boit. — Mondor paraît sur le théâtre, et, le voyant boire, se frotte les mains comme s’il se réjouissait que Tabarin donnât comme tout autre dans ses boniments.