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Classiquesen Ligne

Scène V

Les Mêmes, MONDOR, NICAISE[4].
MONDOR, sur le petit théâtre.

Tu veux rire ? jouer les matamores, toi ?…
Quelle aberration d’un cerveau rétrograde !

NICAISE, suivant Mondor.

Je suis ambitieux ! je veux monter en grade,
Être comédien pour de bon, s’il vous plaît,
Et quitter cet emploi dégradant de valet !

MONDOR, commence à descendre l’escalier.

Non ! je ne vis jamais passion si baroque !

NICAISE, l’arrêtant.

Pourquoi ?… Fritelin mort, j’endosse sa défroque,
Et quand je porterai les habits qu’il porta…

FRANCISQUINE, à part.

La défroque n’est pas à ta taille, bêta !

NICAISE, faisant des poses.

Les moustaches en croc… la rapière… la fraise…

MONDOR.

« Sua eum perdet ambitio ! » Nicaise,
Tu n’es qu’un sot ! — Brisons !

Il descend en scène.

Tu n’es qu’un sot !Francisquine ! Oh ! morbleu !
Vous étiez en affaire.

Il se détourne avec une discrétion affectée.
FRANCISQUINE.

Vous étiez en affaire.Oui, demeurez un peu.

MONDOR, même jeu.

Que non ! monsieur vous fait visite, et j’appréhende…

FRANCISQUINE.

Quoi donc ?

MONDOR, même jeu.

Quoi donc ?… D’être indiscret.

FRANCISQUINE.

Quoi donc ? … D’êtreEh ! c’est vous qu’il demande.

MONDOR.

Moi ?

NICAISE, continuant ses poses, à gauche de Mondor[5].

Moi ?… Le poing sur la hanche et ferme sur l’ergot…

MONDOR, le faisant taire.

Chut donc !

À Gauthier.

Chut donc !Monsieur me fait ce rare honneur — Ergo,
Causons ; je suis, monsieur, tout à votre service.

GAUTHIER, saluant.

Monsieur…

MONDOR, saluant.

Monsieur….Monsieur…

FRANCISQUINE.

Monsieur…. Monsieur…Voici : comédien novice,

À ce mot de comédien, Mondor se redresse avec un air de mépris.

Se sentant fortement vers le théâtre enclin,
Monsieur voudrait chez nous remplacer Fritelin !

MONDOR.

Fritelin ?

NICAISE.

Fritelin ?Fritelin ?

GAUTHIER, à part.

Fritelin ? Fritelin ?Que la femme est donc fine !

MONDOR.

L’illustre capitan de la place Dauphine ?

GAUTHIER, passant près de Mondor.

J’ai tout le sentiment de mon indignité ;
Mais madame vous dit l’exacte vérité :
Remplacer Fritelin est ma plus chère envie.

NICAISE, l’apostrophant par-dessus Mondor.

Le bon sens de monsieur probablement dévie !
Si monsieur n’a d’ailleurs jamais tenu l’emploi,
On n’improvise pas un capitan !

MONDOR.

On n’improvise pas un capitan !Tais-toi !

GAUTHIER, à Francisquine.

Il m’intimide !

FRANCISQUINE, bas.

Il m’intimide !Ferme !

NICAISE.

Il m’intimide ! Ferme !Un écolier imberbe…

MONDOR.

Tais-toi donc !

NICAISE.

… Sous les pieds me viendrait faucher l’herbe !

MONDOR.

Ah ! Nicaise !

NICAISE.

Ah ! Nicaise !… Un petit clerc, maigre et gringalet…

MONDOR.

N’ayez garde aux méchants propos de ce valet,
Jeune homme ; et dites-nous ce que vous savez faire.

À Nicaise.

— Toi, sur le premier mot que ta bouche profère !…

Il lui montre la pointe de son soulier.
NICAISE.

Suffit ! mais j’ouvre l’œil.

MONDOR, fait un signe à Nicaise qui lui approche la chaise à droite de la première table, et s’assied gravement. — Nicaise reste debout à gauche de Mondor. — Gauthier debout au milieu. — Francisquine no 4, assise à gauche de la deuxième table.

Suffit ! mais j’ouvre l’œil.Par ainsi, mon ami,
Vous voulez débuter au théâtre, et parmi
Les champs clos différents ouverts à la jeunesse,
Vous choisissez le champ cher aux sœurs du Permesse ?

GAUTHIER.

J’écoute, ce faisant, mon penchant et mon cœur.

MONDOR.

Bien ! — Fritelin premier, votre prédécesseur,
Était en grande estime auprès du populaire.

GAUTHIER.

J’aurai, faute de mieux, le désir de vous plaire.

MONDOR, à Nicaise.

Très-bien !

À Gauthier.

Très-bien— Vous êtes neuf dans notre art ?
Très-bien — Vous êtes neuf dans notreIl est vrai ;

GAUTHIER.

Mais depuis quelque temps, à mon démon livré,
Spectateur assidu de vos hautes prouesses,
J’étudie, et je sais par cœur toutes vos pièces !

MONDOR.

Très-bien !

NICAISE.

Très-bien ! Très-bien ? — J’enrage ! Il dit à tout : très-bien !
Mais, jour de Dieu ! monsieur, savoir par cœur n’est rien.
Savoir… quoi ? — Débiter les tirades… par tranches ?
Il faut le sentiment — l’habitude des planches.

MONDOR.

Assez !

À Gauthier.

Vous, dites-nous quelques vers au hasard !

GAUTHIER.

J’en sais de Tabarin, qu’on croirait de Ronsard !

Il récite, de manière à faire sentir à Francisquine que c’est à elle que s’adressent les vers suivants.

« L’amour ? ouy, c’est l’amour qui m’afflige et martelle,
Qui me fait soupirer en mes tristes ennuis,
C’est luy qui me causa cette playe mortelle,
Et qui fait que les jours ne me sont que des nuits.

C’est le cruel amour qui me tient et maîtrise,
C’est luy qui me tourmente et qui me fait mourir,
C’est luy qui me blessa et lequel me méprise,
Alors que je le pry me vouloir secourir…

C’est luy qui m’attira cette flamme cruelle
En formant dans mon cœur mille horribles tourments,
Dès le jour que je vy ma mignonne Isabelle,
Isabelle ! l’objet de mes contentements.

Isabelle, la fleur, de toutes les plus belles, —
Qui porte dans ses yeux mille brillants flambeaux,
Qui surpasse en blancheur les blanches colombelles,
Et surmonte en douceur la douceur des agneaux.

Isabelle, qui est toute ma douce amie,
Mes soulas, mes plaisirs, ma joye et mon support,
Tout l’appuy et soutien de ma mourante vie,
Et tout l’allégement de ma vivante mort ! »

MONDOR.

Bravo !… de la chaleur !…

NICAISE, avec mépris.

Bravo ! de la chaleur… Naturelle !… et sans style !…

MONDOR,

Bah ! nous le formerons ! — il peut nous être utile.

À Gauthier.

Vous êtes clerc d’ailleurs, et sans nul doute instruit ?

GAUTHIER.

J’ai depuis mon enfance, et non sans quelque fruit,
Sur les bancs de l’école usé maint haut-de-chausse.

MONDOR.

Sur les bancs de l’école ! Entends-tu, Fripesauce !
Toi qui dans les auteurs n’a jamais mis le bec !
Il l’a pris par l’oreille et lui donne une pichenette.

NICAISE.

Hum ! hum !

MONDOR.

Hum ! hum !Vous connaissez le latin ?

GAUTHIER.

Hum ! hum ! Vous connaissez le latin ?Et le grec !

MONDOR, se levant.

Le grec !

FRANCISQUINE, se levant aussi.

Le grec !Le grec !

NICAISE.

Le grec ! Le grecLe grec ? quel appoint !

MONDOR.

Le grec ! Le grec Le grec quel appointBeau langage !
« Ελληνιξεις, ῶ’τάν ?

NICAISE.

« Ελληνιξεις, ῶ’τάν ?’Ολιγον. »

MONDOR.

« Ελληνιξεις, ῶ’τάν ? ’Ολιγον. »Je l’engage.

FRANCISQUINE.

C’est dit !

MONDOR.

C’est dit !Tope !

NICAISE.

C’est dit ! Tope !Ça ! quel frelon les a mordus ?

MONDOR.

Et nous parlerons grec à nos moments perdus !
— Jeune homme ! vous voici Fritelin II !

NICAISE.

— Jeune homme ! vous voici FritelinMais, maître…

MONDOR.

Silence, âne bâté ! — Paix ! ou je te vais mettre
Dehors ! — et vous, veuillez « cum docto magistro,
Intrare, juvenis, sub tegmine nostro ! »

Il monte le premier l’escalier du théâtre. — Gauthier le suit, et comme il passe derrière Francisquine…
FRANCISQUINE, à demi-voix.

Qu’en dites-vous ?

GAUTHIER, même jeu.

Qu’en dites-vous ?J’en dis… que je t’aime !
Ils disparaissent à droite.

NICAISE, qui n’a rien vu, étant occupé à remettre en place la chaise de Mondor.

Qu’en dites-vous ? J’en dis… que je t’aime !Bagasse !
Que peut faire le grec au capitan Fracasse ?
Il sort par le théâtre après Gauthier.