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Classiquesen Ligne

Scène PREMIÈRE

ALYSON, MICHAUD CROUPIÈRE, GUILLEMIN TORTU,
UN MERCURE, UN DRAPIER, UN EXEMPT, MAILLEFER
ALYSON, à Michaud Croupière qui la lutine, entrée du fond.

Merci de moi ! Cessez, monsieur le capitaine !

MICHAUD CROUPIÈRE.

Fichu de toile bise et jupe de futaine
Ne sont pas des atours, mon cœur, dignes de toi.

ALYSON.

Monsieur a du velours dont il cherche l’emploi ?

MICHAUD CROUPIÈRE.

Non ! mais si tu voulais, foi de Michaud Croupière…

ALYSON.

Monsieur a donc de beaux écus ?

MICHAUD CROUPIÈRE.

Monsieur a donc de beaux écus ?J’ai ma rapière.

ALYSON.

Lors, à d’autres qu’à moi chantez votre refrain :
Je suis honnête, et veux entendre Tabarin.

Elle s’assied au bout du premier banc réservé aux spectateurs le plus près de l’avant-scène.
MICHAUD CROUPIÈRE, passant à l’extrême gauche.

Honnête ? que le diable emporte la donzelle !
Guillemin Tortu tend son chapeau aux spectateurs assis sur le premier banc.

GUILLEMIN TORTU, manchot et bossu.

La charité, mon doux seigneur. — Vous, damoiselle.

ALYSON.

Je n’ai rien.

GUILLEMIN TORTU.

Je suis vieux, sans pain et sans abri.
Donnez… et que le ciel vous garde un bon mari !

ALYSON.

Un bon mari ? voilà pour ton souhait, pauvre homme !

GUILLEMIN TORTU, à part.

Si ça manquait jamais, je l’irais dire à Rome.

MICHAUD CROUPIÈRE, regardant Guillemin en dessous.

Pâques-Dieu ! j’ai connu cet homme quelque part.

GUILLEMIN TORTU, même jeu pour Michaud Croupière.

J’ai — le diable sait où déjà vu ce soudard.
La charité, seigneur.

À part.

La charité, seigneur.Même allure guerrière.

MICHAUD CROUPIÈRE, à part.

Même voix !

À demi-voix.

Même voix !Guillemin Tortu ?…

GUILLEMIN TORTU, à demi-voix.

Même voix ! Guillemin Tortu ?…Michaud Croupière !…

MICHAUD CROUPIÈRE.

On s’était rencontré dans le monde !

GUILLEMIN TORTU.

On s’était rencontré dans le monde !…Au cachot.

MICHAUD CROUPIÈRE.

Tu n’étais point alors ni boiteux, ni manchot.

GUILLEMIN TORTU.

Mon métier d’autrefois n’allant pas sans obstacles,
Le ciel en ma faveur a fait ces deux miracles.

MICHAUD CROUPIÈRE.

Mendier est plus sûr…

GUILLEMIN TORTU.

Mendier est plus sûr…… Et m’a mieux réussi…

MICHAUD CROUPIÈRE.

Tant pis !

GUILLEMIN TORTU.

Tant pis !Pourquoi ?

MICHAUD CROUPIÈRE.

Tant pis ! Pourquoi ?Je vois des coups à faire ici !

Il s’assied sur le troisième banc derrière Alyson, et cause à voix basse avec Guillemin Tortu.
LE MERCIER, il entre avec un enfant, par le fond.

Moi, voisin, j’ai toujours raffolé de théâtre.

LE DRAPIER.

Et moi, voisin, c’est un plaisir que j’idolâtre.

LE MERCIER.

Qu’en dit votre commère ?

LE DRAPIER.

Qu’en dit votre commèAh ! ciel ! n’en parlons pas !
Si ma femme savait la chose, quels débats !

LE MERCIER.

Vraiment ?
— La mienne, à moi, comprend qu’on se délasse…
Et puis, j’ai mon commis qui tient très-bien ma place.

Ils s’asseyent sur le deuxième banc derrière Alyson ; — le mercier à l’extrémité du banc.
L’EXEMPT.

Il a vingt ans ?

MAILLEFER.

Il a vingt ans ?Vingt ans.

L’EXEMPT.

Il a vingt ans ? Vingt ans.Il se nomme Gauthier ?

MAILLEFER.

Gauthier.

L’EXEMPT.

Gauthier.Il est fluet ?

MAILLEFER.

Gauthier. Il est fluet ?Oui.

L’EXEMPT.

Gauthier. Il est fluet ? Oui.Dès un mois entier…

MAILLEFER.

Un mois.

L’EXEMPT.

Un mois.… Il a quitté la maison paternelle ?

MAILLEFER.

Hélas !

L’EXEMPT.

Hélas !Pour les beaux yeux de quelque péronnelle !

MAILLEFER.

Vous pensez ?

L’EXEMPT.

Vous pensez ?Et vous ?

MAILLEFER.

Vous pensez ? Et vous ?Moi, j’en demeure attéré !

L’EXEMPT.

Or vous dites qu’on l’a dans ce lieu rencontré ?

MAILLEFER.

Oui, certain mien parent le voit souvent, qui rôde
Par la place, comme un flibustier en maraude !

L’EXEMPT.

Bon ! mes gens sont postés, et s’il vient, il est pris.

MAILLEFER.

Faites !… et je paierai sans regarder au prix ! —

Sort l’exempt par l’extrême droite.

— Une péronnelle !… ah ! traître !… un jurisconsulte
À venir !…

Pendant les répliques précédentes, Michaud Croupière a volé la bourse du mercier. — Celui-ci se prend à éternuer, cherche dans sa poche, et s’aperçoit du vol.
LE MERCIER, criant.

À venir !…Au voleur !…

On se lève en tumulte. — Forte d’orchestre.
PLUSIEURS VOIX.

À venir !… Au voleur !…Arrêtez !

MAILLEFER, à droite.

À venir !… Au voleur !… Arrêtez !Quel tumulte !

LES VOIX.

Au voleur !

MAILLEFER, mettant ses mains sur ses poches.

Au voleur !La place est bonne aux coups hasardeux.

LES VOIX.

Arrêtez ! au voleur !

GUILLEMIN TORTU, il paraît à gauche, criant.

Arrêtez ! au voleur !Au voleur !

À Michaud Croupière.

Arrêtez ! au voleur ! Au voleur !Part à deux ! —

Michaud Croupière lui montre la bourse. — Guillemin Tortu la lui arrache des mains, et disparaît dans la foule, poursuivi par Michaud Croupière.