Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

Scène XIV

ROSA, MOULINEAUX.
Rosa, descendant à Moulineaux.

Chic et beau !

Moulineaux, remontant à elle.

Rosa Pichenette !

Ils se serrent les deux mains.
Rosa[9].

Comme on se rencontre dans la vie !… Toi que j’ai connu au Quartier latin.

Moulineaux.

Oui, je faisais ma médecine.

Rosa.

Alors, tu l’as enfin passé ce fameux doctorat ?…

Moulineaux, les deux mains dans les poches avec un mouvement du corps d’avant en arrière.

Comme tu vois…

Rosa.

Et tu t’es mis couturier ?

Moulineaux, après un instant de réflexion.

Hein ?… ah ! oui,… oui c’est pour me singulariser… Tu comprends, pour un médecin, faire sa médecine, c’est banal… Tandis que pour un couturier…

Rosa, avec expansion.

Ah ! ce bon Chic et Beau !…

Moulineaux

Chut, donc, pas si fort !… (À part.) et Suzanne qui est là !…

Rosa, étonnée.

Est-ce qu’il y a un malade dans la maison ?

Moulineaux.

Non ! mais tu n’as pas besoin de crier comme ça, de m’appeler tout haut Chic et Beau… Je ne suis plus chic et beau maintenant.

Rosa.

Oh ! si…

Moulineaux.

Oui, je suis toujours chic et toujours beau… mais je ne suis plus chic et beau. C’était bon au quartier latin… Maintenant je suis un homme sérieux… établi.

Rosa.

Mais je ne t’ai jamais connu que sous ce nom-là… Comment t’appelles-tu ?

Moulineaux.

Moi ? Moul… (Se reprenant.) Machin… je m’appelle Machin.

Rosa.

C’est idiot, ce nom-là !

Moulineaux.

Qu’est-ce que tu veux ?… on fait ce qu’on peut.

Rosa, passant cérémonieusement devant Moulineaux et gagnant le 2.

Eh bien ! si tu n’es plus Chic et Beau, je ne suis plus Rosa Pichenette. Je suis madame de Saint-Anigreuse !

Moulineaux.

Tu t’es rangée ?

Rosa, s’asseyant sur le canapé.

Casée, tout au plus… D’abord, j’ai commencé par me marier.

Moulineaux.

Toi ?

Rosa.

Oui… J’ai épousé un serin.

Moulineaux.

Tu n’avais pas besoin de le dire.

Rosa.

Aussi, une fois ma position régularisée, — après deux jours de lune de miel, — je l’ai planté là… pour un général.

Moulineaux.

Fichtre ! un général ?… c’est rare, un général ! Où l’as-tu trouvé ?

Rosa.

Au jardin des Tuileries, pendant que mon mari était allé allumer une cigarette chez un marchand de tabac.

Moulineaux, qui a redressé la tête sur ces derniers mots.

On m’a déjà raconté une histoire comme celle-là… Seulement c’était un cigare. (On entend un bruit de vaisselle cassée.) Sapristi ! et Suzanne que j’oubliais… Elle s’impatiente sur le dos du mobilier…

Rosa.

Qu’est-ce qui a fait ce bruit ?

Moulineaux, avec aplomb.

Rien.

Rosa.

Tu as un animal chez toi ?

Moulineaux, vivement.

Oui, une… une autruche… qu’on vient de m’envoyer d’Afrique… à cause des plumes.

Rosa, se levant.

Oh ! fais-la voir !

Moulineaux.

Oh ! impossible… elle n’aime pas le monde, cette bête… Mais dis-mois, à propos de bête… et ton mari, tu ne l’as pas revu ?…

Rosa.

Jamais… merci !… Il m’a servi à me lancer, voilà tout… Une fois lancée, j’ai pris le nom de madame de Saint-Anigreuse. (Nouveau bruit de vaisselle.) Eh bien, dis donc, elle va bien, ton autruche !…

Moulineaux, très inquiet.

Oui, pas mal ! Et toi ?… Attends, je vais aller lui dire un mot.

Rosa.

À l’autruche ?… Ca servira à grand’chose ?… Reste donc !