Scène XVI
Jean ! écoute… écoute donc !
Laisse-le partir ! De quoi te mêles-tu ? Quand je te débarrasse d’un bavard et d’un menteur dont la sotte langue te déshonorait !…
Il ne l’a pas fait à mauvaise intention, monsieur. Vous voyez bien qu’il a perdu la tête ! Pauvre garçon ! Il vous servait bien, il vous aimait. Sa simplicité vous divertissait plus souvent qu’elle ne vous impatientait… Vous le regretterez, monsieur ! Et qui sait si vous ne vous reprocherez pas… ?
Qu’est-ce que j’aurai à me reprocher ? Voyons ! tes regrets ? Ils sont donc bien grands ?
Il ne s’agit pas de moi, monsieur ! Je ne vous parle jamais de moi, je ne vous ai jamais rien demandé pour moi !… Mais, pour vous-même, ne dois-je pas… ? N’est-ce pas bien sévère de renvoyer un bon sujet qui vous sert avec franchise depuis dix ans… depuis son enfance, pour une seule faute, pour un petit mensonge qui ne vous fait aucun tort, et dont moi seule
aurais le droit de me fâcher ?Ainsi, tu le lui pardonnes ? On peut être insolent avec toi…
Il ne l’a jamais été.
Ce n’est pas la dernière des impertinences de se vanter de ton affection ?
C’est selon comme il en parle. Il ne sait guère s’expliquer. S’il vous a dit que je l’aimais de grande amitié, il n’a pas menti. N’avons-nous pas été élevés ensemble, sous vos yeux, par la bonne Rosalie ? Ne dois-je pas le regarder comme mon frère ?
Non ! car je ne le considère pas comme mon fils. Il est trop au-dessous de toi par l’intelligence.
Bah ! l’esprit ! … C’est une belle chose, je n’en disconviens pas ; mais ça n’est pas tout : la bonté vaut encore mieux, et je n’oublierai jamais que, quand tous les autres enfants de mon âge me repoussaient en me traitant de champie, les pauvres enfants, sans savoir ce qu’ils disaient et croyant me faire une grande honte, il y en avait un qui me consolait et me protégeait toujours, et celui-là, c’était Jean ! Jean tout seul, pas d’autre que lui !
Et moi ! et moi ! Je ne t’ai donc pas consolée, je ne t’ai donc pas protégée, moi ?
Vous, cela n’est pas étonnant, un homme comme vous, qui n’a que l’idée de faire bien, et qui est au-dessus de tout le monde !… C’est comme le bon Dieu, il n’a pas de mérite à être
ce qu’il est, il ne pourrait pas être autrement ; mais ce pauvre petit Jean, qui, avant d’entrer chez vous, n’avait pas été mieux élevé qu’un autre…Ah ! toujours lui, toujours ce Jean, cet imbécile, ce Jocrisse, ce Pierrot ! Oh ! les femmes ! les femmes ! Il y a de quoi devenir fou ! (Regardant Louise, qui se penche à la fenêtre.) Eh bien, tu lui parles, tu l’appelles ?
Non, monsieur, je le regarde, je le suis des yeux. Savez-vous que ça m’inquiète, de l’avoir vu sortir en refusant ses gages et en me regardant d’un air… Le voilà qui se promène du côté de l’eau !…
Est-ce que tu le crois capable… ?
De s’y jeter ? Ma foi, que sait-on ? Il m’en a menacé deux fois aujourd’hui. Il n’a pas la tête bien forte… Être chassé comme ça de chez vous, qui êtes si juste et si bon, c’est une grande honte, et on est capable de croire dans le pays qu’il a fait quelque chose de bien mal ! Le voilà déshonoré pour un mot dont il n’a pas senti la conséquence, pauvre Jean !
Louise, tu pleures !
Eh bien, oui, monsieur, je pleure… C’est mon camarade, mon ami d’enfance, mon bon compagnon de travail, mon pareil, à moi !
Ah ! malheureuse ! c’est de la passion que tu as pour lui, et je ne sais ce qui me retient… (il fait un pas vers la fenêtre.)
Vous voulez le tuer ? Eh bien, vous me tuerez d’abord !
Mon Dieu ! mon Dieu ! préservez-moi ! sauvez-moi ! J’ai eu envie de la tuer aussi ! (Haut.) Voyons, ne crains rien, quitte cette fenêtre…
La quitter ?… Mais non, monsieur ! Voyez, le voilà qui court tout droit vers la rivière… Monsieur ! rappelez-le, pardonnez-lui !… (Criant.) Jean ! reviens !… Monsieur te pardonne, Jean ! Il ne m’écoute pas !… Ah ! ce n’est pas possible de le laisser faire ! (Elle sort en courant.)