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Classiquesen Ligne

Scène VII

CHRÉMYLE, CARION.
CARION.

Eh bien, mon maître, vous semblez fier et content comme un homme qui aurait mangé des anguilles de Copaïs !

CHRÉMYLE.

Tais-toi, insensé ! Je ne suis repu que de la faveur céleste. Le dieu m’est enfin propice !

CARION.
Voilà une chose que vous dites tous les matins…
CHRÉMYLE.

Tais-toi, imbécile !

CARION.

Laissez-moi parler, mon maître ! Un simple peut quelquefois enseigner ceux qui se croient sages.

CHRÉMYLE.

Les sages disent qu’il ne faut pas couper la langue aux esclaves, parce que ceux qui parlent avec le plus de liberté sont les meilleurs serviteurs. Allons, dis !

CARION.

Voilà parler enfin en homme raisonnable, et je suis assez content de vous, bien que vous agissiez généralement comme une bête !

CHRÉMYLE.

Tu prends trop de liberté.

CARION.

Non, si c’est dans votre intérêt que je raisonne. Dites-moi un peu ce que vous retirez de tous les sacrifices que vous faites aux dieux ? Le meilleur de vos fruits et de vos troupeaux y passe, et autant vaudrait, comme on dit en Béotie, sauf respect, jouer un air de flûte dans le derrière d’un chien.

CHRÉMYLE.

Tu voudrais me voir agir comme ces avares qui n’offrent que des bêtes malades ou des fruits gâtés ?

CARION.

Non, les sacrifices sont bons ; mais il faut qu’ils nous profitent, et, quand une divinité est sourde comme une pierre, il faut la planter là et s’adresser à une autre.

CHRÉMYLE.

À qui t’adresserais-tu donc, si tu étais à ma place ?

CARION.

Je ne m’adresserai pas à votre beau musicien, père des Muses. Celui-là n’est bon qu’à jouer de la musette pour faire danser les cigales dans les blés. Je ne ferais pas plus de cas de la sage Minerve, qui promet toujours la paix et donne toujours la guerre. Je tournerais le dos à la blonde Cérès, qui a inventé la fatigue et la sueur. Et, quant au vieux Saturne, qui mange ses enfants sans sel et sans ail, ce n’est qu’un barbare à qui je ne voudrais pas sacrifier mes vieux souliers. Le seul dieu que je tiendrais pour bon et honnête serait le dieu Trésor, et je lui demanderais, non la musique, ni la sagesse, ni la science, mais bien l’or et l’argent, sans lesquels l’homme n’est rien de plus que la bête.

CHRÉMYLE.

As-tu fini ?

CARION.

J’ai dit.

CHRÉMYLE.

Il y a du bon dans ton raisonnement. Jusqu’à ce jour, j’ai été un homme pieux et modéré. J’ai demandé aux dieux la paix et la concorde, qui font fleurir la terre et marcher le commerce. Les dieux n’en ont pas moins fait à leur tête. Nous voilà depuis plus de vingt ans en guerre avec le Péloponèse et accablés de tous les fléaux. Voilà nos campagnes ruinées, nos plants de vignes, dix fois arrachés, qui commencent à peine à donner du fruit, nos figues et nos olives qui pourrissent sur l’arbre parce qu’on ne fait plus d’échanges, l’argent qui ne circule plus, l’or dont bientôt nous aurons oublié la couleur, les ouvriers qui manquent à la terre parce qu’on en fait des soldats, la peur et le découragement qui nous ôtent le pain de la bouche et la charrue des mains… Eh bien, j’ai confié mes peines au grand Apollon, protecteur de la Grèce ; … je lui ai même fait, entre nous soit dit, d’assez vifs reproches, je l’ai menacé d’arracher les lauriers du petit bois planté par moi en son honneur. Alors une voix mélodieuse est sortie du plus épais des branches, et j’ai recueilli les paroles que voici : Ne t’éloigne pas de ta demeure, celui que tu attends viendra.

CARION.

Vous attendiez donc quelqu’un ?

CHRÉMYLE.
Personne.
CARION.

Alors, ce bel oracle ne sait ce qu’il dit ?

CHRÉMYLE.

Patience ! Celui que je n’attends pas viendra et m’expliquera que je l’attendais sans le savoir.

CARION.

Admirable explication, mon maître ! et, comme les oracles sont toujours accomplis par ceux qui y croient, vous voilà attendant ce quelqu’un que vous n’attendiez pas du tout !

CHREMYLE.

Te permettrais-tu de plaisanter ton maître ? Tu mériterais des coups, sais-tu ?

CARION.

Non ! je ne plaisante que les dieux.

CHRÉMYLE.

À la bonne heure ! Cela n’est pas contraire aux lois. Pourvu qu’on n’attaque pas sérieusement la religion, on peut tout dire.

CARION.

D’où l’on pourrait conclure que le dieu du rire est réputé chez les Athéniens le premier des dieux ? Mais pensez à ce que je vous ai dit, mon maître. Faites vos prières au dieu Trésor.

CHRÉMYLE.

Je t’écouterais bien volontiers ; mais je ne le connais pas. Est-ce quelque nouveau dieu ?

CARION.

C’est un dieu de la Perse.

CHRÉMYLE.

Les rêves ne mentent pas. Comment était-il fait, ce dieu étranger ?

CARION.

Il était tout or des pieds à la tête, et il avait la forme d’une belle cruche.

CHRÉMYLE.
C’est ainsi, m’a-t-on dit, qu’on représente la déesse Isis ?
CARION.

Isis ? Je ne connais pas bien celle-là ; mais mon dieu, à moi, n’était pas une cruche vide. Une source intarissable de vin délicieux bouillonnait dans son large ventre, et s’épanchait par sa gueule, qui riait comme une bouche de Silène, et dans ce vin nageaient des perles, des boudins, des rubis, des grillades et de l’or liquide qui coulait comme un fleuve, sans jamais s’épuiser ni se ralentir.

CHRÉMYLE.

Carion, tu as fait là un beau rêve ! Allons un peu sur le chemin qui mène à la mer. Celui qu’Apollon m’annonce arrivera peut-être par là, et qui sait si ce n’est pas le dieu Trésor en personne ? (il sort.)

CARION.

Mon maître devient chaque jour plus crédule. J’arriverais

peut-être, si je le voulais, à lui persuader que je suis un dieu moi-même ! (Il sort.)