Scène PREMIÈRE
Plutus est aveugle, bossu, boiteux et couvert de haillons.
Allons, marche donc ! N’es-tu pas honteux de te faire tirer comme un chien en laisse ?
Patience, Mercure ! patience, donc !
Ô le plus engourdi des êtres ! Je ne connais pas de plus rude corvée que celle de te mener chez les honnêtes gens !
Je le crois bien ! tu crains d’être mis à la porte !
Le fait est que je ne me sens pas très-en sûreté chez ces gens de la campagne. Ils n’ont rien à gagner à la guerre, et ils s’en prennent à moi de leurs pertes. Le commerce ne marche pas, disent-ils.
Réponds-leur qu’il vole.
Je n’irai pas plus loin, Mercure ; je suis trop fatigué quand il me faut aller chez ceux qui travaillent. Ton père me fait une vexation et une injustice. Je n’aime à enrichir que les riches. Cela donne moins de peine. (Il s’assied.)
Couche-toi donc comme un chien, stupide paresseux ! Vraiment, si les hommes te connaissaient, ils ne t’auraient pas même rangé parmi les dieux subalternes.
Qu’est-ce que tu dis, Mercure ? Je suis un dieu ?
Te voilà sourd à présent ? Il ne te manquait que cela !
Je ne suis pas sourd. Si les hommes me prennent pour un dieu, j’en suis un, et j’entends que tu me traites comme ton égal.
Mon égal ! toi, mon esclave ? Prends garde que je ne t’applique mon caducée sur les oreilles !
Oui-da ! je ne te crains guère, l’homme au petit chapeau ! L’esclave, c’est toi, mon bon ami ; car tu ne peux te passer de moi ; sans moi, tu n’es rien ; c’est ce qui fait que tu n’es pas plus dieu que moi-même.
Tais-toi, brute ! Je suis le fils de Jupiter !
La preuve ?
Les ailes de mon cerveau. Je suis l’intelligence, l’invention, le calcul, l’activité… Si les hommes abusent de mes conseils, ce n’est pas ma faute.
En attendant, tu te conduis comme un fripon, et je me déclare innocent de tout le mal auquel tu m’emploies. Tu reçois l’hommage des courtisanes, des calomniateurs et de toutes les sangsues qui se collent aux deniers publics. Tiens, laisse-moi tranquille. Je veux faire ici un bon somme, et tes subtilités me fatiguent. (Il se couche.)
Dors donc, associé de malheur ! Maudit soit le jour où le destin lia mes pas agiles à ton pas inégal et fantasque, tantôt lourd comme le plomb, tantôt rapide comme la foudre !