Scène VII
Les Mêmes, LA PAUVRETÉ. La Pauvreté apparaît au seuil du bois sacré : elle est vêtue proprement, à la manière des sibylles, bien drapée, couleurs sombres. C’est une grande femme, encore belle.
Où courez-vous, ô insensés ? Arrêtez ! arrêtez, vous dis-je !
Qui est celle-ci, et d’où sort-elle ?
Je suis votre meilleure amie, votre divinité protectrice.
Encore une divinité ? Ma maison va devenir un nouvel Olympe ! Viens-tu aussi de la part d’Apollon, vénérable déesse ?
Oui ! (Montrant Plutus.) Je suis mieux connue que celui-ci d’Apollon et des Muses.
Alors, sois la bienvenue ! (Aux autres.) C’est une belle jeune femme ! (À la Pauvreté.) Dis-nous un peu ton nom !
La Pauvreté.
Oh ! l’horrible vieille !
Sauvons-nous ! C’est la quatrième parque !
Et la plus laide, la plus méchante des furies ! Plutus chasse-la, protége-nous !
Quoi ! j’ai demeuré tant d’années avec vous, et vous avez peur de moi, lâches ingrats ?
Et nous ne voulons plus te connaître. Va-t’en ! Cabaretière à fausses mesures, hôtesse des ruines, compagne des loups et des chiens errants, veux-tu nous faire manger des vipères ? Nous avons assez de toi, va-t’en !
Va-t’en et ne souille pas l’entrée de ce bois sacré, où tu as la malice de te tenir pour échapper à notre colère ! Va-t’en, et sois trois fois maudite !
Avez-vous fini de m’injurier, extravagants que vous-êtes ? Ne m’écouterez-vous pas ?
Non.
Tu es condamnée d’avance, toi et les tiens.
Chrémyle, tu as toujours été doux et hospitalier. Écoute cette femme, et tu verras bien, à ses discours, si elle vient de la lumière ou des ténèbres.
Mais si elle nous persuade de renvoyer Plutus ?
Elle ne te persuadera pas, si tu as de meilleures raisons que les siennes.
Et, si je n’en trouve pas, il me faudra donc la croire ? C’est ce que je ne veux pas.
Mais vous en aurez, mon père ; vous êtes un homme sage.
Certainement, je suis un homme sage, et aussi capable de bien raisonner que tous ceux de la ville ; mais…
Eh bien ! … je veux parler le premier, et je lui dirai de telles vérités, qu’elle n’osera pas répliquer un seul mot !
Va, je t’écoute.
Faites bien attention à ce que je vais lui dire ! — À voir la manière dont les choses sont arrangées en ce monde, ne reconnaîtras-tu pas que la vie est une fureur ou plutôt une rage ? La plupart des scélérats sont dans l’opulence, et la plupart des honnêtes gens sont à plaindre, manquent de pain, et passent leurs jours en ta compagnie ! Si Plutus que voici (il le salue), au lieu de marcher à tâtons et de s’arrêter où le hasard le pousse, devient capable de se bien conduire, il fuira les méchants, et, de cette façon, les hommes ayant intérêt à lui plaire, il fera que tout le monde aura de la piété, de la vertu et des richesses. Peut-on rien voir de plus avantageux, et ne trouves-tu pas que personne ne pouvait imaginer rien de plus beau que mon idée ?
Mon père a raison.
Mon maître parle d’or.
Te voilà bien fier d’avoir trouvé cela, bon Chrémyle ! Mais tu
n’as pas songé à ceci, que les hommes, devenant pieux par intérêt, ne seront plus que des hypocrites ! En quoi la vertu a-t-elle besoin de tant, de richesse, et où as-tu pris que la richesse donne le bonheur ? Que deviendrez-vous quand personne n’aura plus de désirs ? Qui se souciera d’apprendre les sciences, les arts et les métiers ? Qui voudra être forgeron, constructeur de navires, charron, tailleur, faire de la brique, blanchir la laine, préparer les cuirs ou fendre la terre avec la charrue pour obtenir les dons de Cérès, si chacun peut vivre dans une molle paresse ?Tout ce que tu dis là, nous le ferons faire par nos esclaves.
Et où en trouverez-vous ?
Vraiment ! nous en achèterons.
Et qui voudra vous en vendre ?
Bah ! ces marchands de Thessalie, qui vivent, comme on dit, du produit de la chair humaine.
Ô dieux !
Oui, ces gens qui vont à la chasse aux hommes au péril de leur vie ! Voilà, Chrémyle, comment tu entends la justice ?
Quand nos maîtres seront riches, les esclaves seront bien nourris, bien vêtus…
Tu parles comme un homme dégradé par la servitude ; mais, toi, Chrémyle, tu confonds toutes choses, et tu n’entends même pas tes intérêts. Ne vois-tu pas que Plutus n’est qu’une force inerte, un leurre, et que, pour t’instruire, les dieux te l’envoient couvert de haillons, infirme et repoussant ? Va, ne demande pas qu’il recouvre la vue, car il ne saurait pas s’en servir. Il ne peut rien par lui-même, et, s’il visite un jour également tous les hommes, c’est moi et mon frère le Travail qui l’aurons forcé d’ouvrir ses mains avares ! En attendant, ne te fie pas aux promesses que tu lui arracherais et ne persuade pas aux autres de me chasser, ou bien compte que tu ne trouveras plus personne pour porter avec toi le fardeau de la vie. Tu seras forcé de bêcher ton champ tout seul et de mener une existence beaucoup plus dure que tu ne penses. Tu n’auras ni lits ni tapis pour te coucher : quel ouvrier voudra en faire, s’il compte que le salaire lui viendra endormant ? Lorsque tu célébreras des noces dans ta maison, tu n’auras point d’essences pour parfumer tes convives, plus de ces étoffes artistement brochées et magnifiquement teintes dans la pourpre, dont se paient les jeunes époux, plus de vases précieux, honneur des familles, plus de vins généreux, plus d’autels de marbre, plus de temples, plus de jeux, plus de bains, plus rien de ce que vous estimez utile ou nécessaire. Allez, pauvres aveugles, ne vous mettez pas sous la conduite de ce malheureux qui est la proie des mauvaises passions et la cause de tous les crimes. Vous ne voyez pas ses hideux satellites rangés autour de lui ! Non, vos yeux abusés n’aperçoivent pas ce cortège sinistre : l’orgueil, l’envie, la sottise, la fureur, la mollesse, l’insolence, la folie, le mensonge et la lâcheté ! Ces furies bercent son sommeil funeste, tandis qu’autour de mes veilles fécondes veillent avec moi trois compagnes fidèles : la probité, la sagesse et la persévérance.
Il y a du vrai dans tout cela.
Tu as dit la vérité. Oui, voilà le sort qu’elle m’offre !
Esclave, ce n’est pas la vie des pauvres que tu viens de dépeindre, c’est celle des gueux et des mendiants.
C’est la vérité du proverbe : « Pauvreté, sœur de gueuserie ! »
C’est un proverbe menteur ! Ma vie, à moi, n’a rien de commun avec la misère. Le gueux n’a jamais rien, il aime à croupir dans l’inaction. Le pauvre a toujours quelque chose. Il est sobre, il ne se laisse pas dégrader par le vice ; il s’estime et se respecte.
Oh ! par Cérès ! tu nous promets là une belle vie, où, en épargnant et travaillant toujours, on ne peut pas laisser seulement de quoi se faire enterrer avec honneur !
Qu’importe la pompe des funérailles, si la vie a été saine et heureuse ? Ignores-tu que je suis bonne au corps autant qu’à l’esprit ? C’est de Plutus que vous viennent la goutte, le gros ventre et les jambes enflées. C’est par moi que vous restez sveltes, légers, robustes et redoutables à vos ennemis ! Avec moi, on est modeste…
Avec toi, on est voleur, et, comme il y a du danger à l’être, on a la modestie de ne s’en point vanter.
Arrière, bouffon ! Les voleurs sont les ennemis de la Pauvreté
et les premiers serviteurs de Plutus. (À Chrémyle.) Vois les orateurs, tant qu’ils sont pauvres, ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie ; … dès qu’ils se sont enrichis, la patrie et le peuple n’ont pas d’ennemis plus cruels.Par Minerve ! toute méchante que tu es, tu dis des choses vraies. Il n’en est pas moins certain que tous les hommes te fuient.
Parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne fuient pas les salutaires leçons de leurs parents ? est-ce que les humains connaissent aisément ce qui leur conviendrait le mieux ?
Que Jupiter et tous les dieux réunis confondent ton bavardage incommode ! Tiens, en voilà assez ! va te faire pendre et ne me dis plus rien ; car tu auras beau chercher à me persuader, tu n’y réussiras jamais ! Tais-toi et va-t’en !
Un temps viendra où vous me rappellerez
Alors, tu reviendras ; mais, pour le moment, je veux être riche et faire bonne chère avec ma famille. Je veux me baigner, me parfumer, oublier mes peines et me moquer de toi ! (La Pauvreté disparaît. — À Carion.) Allons vite trouver Esculape ! Entrons à la maison pour prendre des couvertures, des offrandes, et tout ce qu’il faut. Nous remettrons à demain nos convives, et chacun passera la nuit dans l’attente du bonheur.
Allons, Plutus, en route ! Par Mercure, il dort tout debout !