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Classiquesen Ligne

Scène PREMIÈRE

MYRTO, CARION
MYRTO.

Est-il vrai qu’il ait recouvré la vue ?

CARION.

Le plus grand bonheur du monde est arrivé à mon maître, à son fils, à vous, à moi, — car j’espère en avoir ma part, — enfin à Plutus lui-même, dont les yeux éteints sont devenus plus brillants que deux étoiles. Laissez-moi courir pour que le premier j’annonce la nouvelle à votre mère ; car toute bonne nouvelle a droit à un présent, et je lui veux demander un de ces gâteaux qu’elle fait si bien.

MYRTO.

Je t’en donnerai tout un collier, si tu me racontes l’aventure sans y mêler tes paroles de fou.

CARION.

Laissez-moi devenir riche ! Je ne dirai alors que des choses sages, et qui paraîtront admirables à tout le monde ! Écoutez bien : sitôt que nous sommes sortis d’ici hier soir, nous avons conduit Plutus à la mer, et nous l’y avons bien lavé.

MYRTO.

Un bain froid à un vieillard !

CARION.

Il n’était pas trop content ; mais nous l’avons bien vite conduit au temple d’Esculape. Nous y avons consacré les gâteaux et la farine avec la flamme de Vulcain, suivant l’usage ; après quoi, nous avons couché Plutus sur un petit lit, et chacun s’en est accommodé un tout semblable pour faire la veillée avec lui. Il y avait là bon nombre de malades, entre autres ce Néoclidès, qui se dit aveugle aussi, et qui vole la république aussi proprement que s’il avait les yeux de Lyncée. Or, quand nous avons tous été couchés dans le temple, le sacrificateur est venu nous commander de dormir et de ne pas bouger, quelque chose que nous puissions voir et entendre. Moi, dans l’attente de quelque prodige, je me tenais bien éveillé, quand je vis mon homme qui prenait sur la table sacrée les figues, les gâteaux, toutes les offrandes, et qui les mettait dans un grand sac pour les emporter.

MYRTO.

Est-ce là tout le miracle que tu as vu ?

CARION.

Non ; car j’ai vu Esculape comme je vous vois ! Le sacrificateur venait d’éteindre toutes les lampes, lorsque le dieu de la santé, le père de tant de beaux enfants, le mien par conséquent, est arrivé du fond du sanctuaire, accompagné de ses deux prêtresses Jaso et Panacée.

MYRTO.

Comment les as-tu vu sans lumière ?

CARION.

Je n’en sais rien ; mais j’ai remarqué qu’en passant près de moi, l’une de ces dames rougissait et que l’autre baissait les yeux. Esculape s’est approché de Plutus et lui a essuyé le visage avec un linge fin. Puis il a sifflé, pendant que Panacée couvrait d’un voile de pourpre la tête de Plutus. Alors, deux serpents énormes sont accourus, ils se sont glissés sous le voile, ils ont léché délicatement les yeux du malade…

MYRTO.

Tu as vu cela malgré le voile ?

CARION.

Parfaitement. Et tout aussitôt Plutus s’est levé, voyant et saluant tout le monde. Nous avons couru tous l’embrasser, et le voici qui arrive avec votre père. Ils ne viennent pas vite, au milieu de la foule qui se presse autour d’eux ! Chacun veut toucher et caresser Plutus, les pauvres se réjouissent, les riches tremblent de perdre ses faveurs. Écoutez, voici les cris et les acclamations de triomphe, et, comme nous, manquons de musiciens et de joueurs de flûte, vous allez entendre un vieillard que personne, ne connait, une espèce de rapsode qui passait et qui s’est joint à nous, lequel célèbre en très-joli langage les louanges de Plutus et la joie des assistants.

MYRTO.

C’est donc comme sur le théâtre d’Athènes, où la mode est venue de ne plus faire chanter le chœur, mais de taire parler un acteur qui se mêle à la pièce ?

CARION.

Absolument. Écoutez, écoutez ! Le voilà ! les voilà tous ! Évaï ! Évaï ! (On crie derrière le théâtre : « Évaï ! Évaï ! » )