Scène VI
Si vous êtes venu de la ville à pied, vous devez être las !
Vous n’êtes pas vieux ; mais vous n’êtes plus tout jeune. Et votre vilain rhume que vous ne voulez pas soigner ! Vous avez déjà toussé trois fois depuis trois minutes.
Bah ! qu’est ce que ça fait ? Avec un petit mal chronique, on vit cinquante ans de plus ! Voyons, qu’as-tu fais de bon en mon absence ? Tu t’es faite l’institutrice de coqueret, à ce qu’il m’a dit ?
Ah ! Il vous a dit… ?
Que tu l’avais entrepris sur le granit ; mais c’est peine perdue : tu n’en fera jamais rien qu’un âne.
Pardon, monsieur, je vous en ferai un bon serviteur, car il est doux, courageux, de bonne volonté, et il vous aime. C’est bien quelque chose !
Oui, sans doute, il a de bons instincts ; mais il ne sortira jamais de la vie d’instinct.
Et quel besoin avez-vous d’un savant pour vous servir ? est-ce que je ne suis pas là pour réparer ses petites gaucheries ?
Oh ! toi, Louise, c’est autre chose ! Tu as une belle mémoire, une docilité admirable. C’est un plaisir de t’enseigner quelque chose. Tu es beaucoup pour moi, ma chère Louise. Tant de soins, d’attentions ! Être servi comme un prince, dorloté comme un enfant, compris par quelqu’un qui s’intéresse à vos travaux, qui se prête à vos innocentes passions… Eh bien, qu’est-ce que tu as ? Tu es triste ?… À quoi penses-tu ?
N’est-ce pas ? Figure-toi qu’il y a là une dent fossile… Je m’imagine qu’il y aura une mâchoire entière, et que ce pourrait bien être le… Mais tu ne m’écoutes pas, tu parais souffrante !
Non, monsieur.
Si c’était ce que je pense,… ce serait une rareté… Mais tu es triste, et cela m’ôte la joie du cœur. Tu travailles trop, je parie !
Moi ? ! Il me semble, au contraire, que je ne fais rien pour vous payer de vos bontés. Après ce que vous avez fait pour moi, m’élever, m’instruire, me traiter toujours si doucement, avoir recueilli et soigné ma pauvre mère jusqu’à son dernier jour… Ça, voyez-vous, une pauvre femme que tout le monde repoussait et que vous m’avez appris à aimer et à respecter malgré tout le monde… Après une chose comme ça, si je n’avais pas bonne envie de vous servir et de vous soigner quand vous serez comme elle vieux et infirme…
Moi ? Je ne serai jamais infirme. Avec la vie active et sage que je mène…
Tant mieux ! Mais je voudrais que vous eussiez besoin de moi : vous verriez si je me souviens !
Toi ! tu es un ange, et je suis loin d’avoir fait pour toi ce que j’aurais dû faire. Je t’ai vraiment négligée jusqu’à présent. Je ne voyais pas combien tu es intelligente. Je te traitais comme une paysanne ordinaire. Je te tenais à distance, derrière la porte pour ainsi dire, me persuadant que c’était assez de t’assurer le bien-être matériel, ne devinant pas que ton esprit avait besoin de culture et qu’un jour je pourrais causer avec toi comme avec une amie. Oui, oui, je mérite des reproches. J’ai été absorbé par mes livres, et il n’y a pas plus de deux ou trois mois que j’ai commencé à t’apprécier, à t’écouter, à te regarder !
Ah ! comme j’ai eu tort de ne pas rester derrière la porte !
Pourquoi rêves-tu quand je te parle ? Ne vois-tu pas que j’ai à cœur de réparer ma négligence ? Ne te dois-je pas cela ? Ne m’as-tu pas fait un bien immense ? Tu m’as ouvert le cœur à l’amitié, à un sentiment plus doux encore, que sans toi je n’aurais jamais connu, le sentiment paternel ! C’est vrai, cela. Vieux piocheur, je me serais desséché, pétrifié avec mes cailloux, n’est-ce pas ? Je serais devenu sombre, hypocondriaque, insupportable ! Ça commençait. J’avais des moments d’humeur, même avec toi. Tu dis que j’ai toujours été bon ! Tu oublies que bien souvent je t’ai traitée de niaise et d’étourdie ; mais ça ne m’arrivera plus, va, je t’en réponds !
Hélas ! tant pis.
Non non !… je n’aurai plus la folie,… je n’aurai même plus la pensée de te faire pleurer, pauvre enfant ! J’ai ouvert les yeux. J’ai reconnu… Oui, je pensais à cela tantôt en revenant ici.
Vous pensiez trop. Vous avez laissé votre sac de voyage au beau milieu de la route !
Méchante, tu me grondes. Que veux-tu ! je pensais à toi. Je me disais : « Une femme douce, instruite et charmante est un trésor dans une maison, un rayon de soleil dans la vie d’un pauvre ermite !… Qu’ai-je besoin d’aller chercher une compagne à la ville, quand tout près de moi… ? »
Oui, oui, sois tranquille ! Personne autre que toi ne commandera ici !
Mais, monsieur, au contraire, je…
Sois tranquille, je te dis ! Mais je crois que j’ai faim, Louise ; je ne sais pas si j’ai déjeuné ce matin. Je me sens la poitrine tout en feu…
Je parie que vous n’y avez pas songé ! Votre repas vous attend. Allez donc, monsieur, allez donc vite.
Mais… tu vas venir, n’est-ce pas ? Je n’entends plus que tu me passes mon assiette, c’est l’affaire de M. Coqueret. Tu causeras avec moi, tu me parleras de tes poules, de ton chevreau. Il va bien, ton petit chevreau ?
Oui, oui, monsieur, allez !
Ah ! ma foi, j’ai le cœur content d’être revenu, de revoir ma maison, mon jardin, et toi surtout ! Au revoir, Louisette ! (il sort par le fond.)