Scène V
Oui, me voilà. Allons, c’est moi ! Voilà Triplepatte ! Réjouissez-vous, vous m’avez
Bonjour.
Le docteur est heureux ! Il ricane : il en est arrivé où il voulait ! Il m’a amené dans sa sale ville d’eaux, où je vais achever de me détraquer ! Mais c’est sur vous que ça retombera. Je vais claquer ici scandaleusement, et ça fera une vilaine réclame à votre station thermale.
C’est qu’il est de bonne foi. Il s’imagine vraiment qu’il est malade à mourir. (Au vicomte.) Je ne vous dis pas que vous n’avez rien. Vous avez l’estomac un peu fatigué.
En somme, vous vous portez bien.
Vous vous portez admirablement !
Tu as une santé superbe.
Fichez-moi la paix, vous n’en savez rien. Et le docteur en sait encore moins que nous, (Au Docteur.) Vous n’êtes pas dans ma peau, vous ne pouvez pas savoir ce que j’ai.
Alors, cette belle confiance qui vous faisait accourir chez moi quand vous aviez une digestion un peu lourde ?
Mais si ! mais si ! j’ai confiance en vous, parce que je sais que vous êtes intelligent… Seulement vous êtes médecin. Vous êtes trop habitué à la souffrance humaine ; vous n’y faites plus attention. Ma souffrance à moi, vous ne voulez pas avoir l’air de vous en moquer, parce que vous êtes mon ami. Mais, au fond, vous vous en fichez, parce que vous avez perdu dans l’exercice de votre sale médecine toute votre sensibilité. Seulement vous avez étudié… (À Bertrand d’Avron.) Il a étudié.
Il sait les noms des maladies.
Alors vous me direz que telle chose est rafraîchissante, que telle autre ne l’est pas… Encore qu’il y ait bien des choses qui rafraîchissent les autres et qui m’échauffent, moi… Quand je vous dis qu’à moi le café noir me donne des douleurs d’entrailles, tous n’écoutez seulement pas… Ou bien, vous me dites : c’est une idée !
Certainement c’est une idée.
Alors guérissez-moi de mon idée
Il y aurait bien un moyen de tous guérir de ces idées-là… Ce serait que vous pensiez un peu moins à vous.
Je ne demanderais pas mieux que de penser un peu moins à moi. Si vous croyez que je m’amuse, avec moi !
Je vais aux petits chevaux. Tu me retrouveras à l’hôtel, et nous irons dîner ensemble.
Bien, bien ! (Montrant Dolly qui sort par la droite.)Et si vous croyez que je m’amuse avec elle.
La solution qui s’impose, c’est qu’il faudrait vous marier.
Vous n’y avez jamais songé ?
Il me faudrait une âme sœur… qui s’intéresse beaucoup à moi.
Ou plutôt quelqu’un à qui vous vous intéressiez ; une petite femme gentille pour qui vous auriez de l’affection. Vous finiriez par penser à sa santé au lieu de ruminer votre cas. Il vaut mieux trembler pour la santé des autres que pour sa santé à soi… (À Bertrand d’Avron.) D’abord, ça fait moins mal.
C’est possible. Docteur, je vous remercie de la consultation. (Il se lève.) Mais je vois venir Boucherot, mon fidèle argentier, à qui il faut que je demande une consultation d’un autre genre… Boby !
Qu’est-ce qu’il y a ?
Où vas-tu maintenant ?
Je suis à toi dans un instant, je vais prendre ma douche.
Tu suis le traitement ? Il te fait du bien ?
Ah ! vieux Boby ! toujours un peu à la côte… À tout à l’heure. Il faut que je voie Boucherot.
Je l’ai vu ce matin pour moi.
Comment est-il en ce moment ?
Très dur. Pour moi, en tout cas, il est complètement vissé. Pour toi, il marchera, parce que tu lui dois beaucoup d’argent. Moi, il m’a prêté une fois deux mille francs : j’ai eu le tort de les lui rendre ; ça lui a semblé suspect. Et maintenant, il ne veut plus rien savoir.
Je pense qu’il marchera pour moi, mais il va faire des difficultés, et c’est fatigant d’insister.
Au revoir, à tout à l’heure.
Le voici !… Ah ! que la figure d’un homme qu’on va taper est vilaine à voir… (À Boucherot qui paraît.) Bonjour, Boucherot !