Scène VI
Bonjour, M. le Vicomte ; tous êtes venu ici pour prendre les eaux ?
Je vais essayer. Il y a ici un docteur que je crois bon. Il vient de me dire des choses très justes… (Changeant de ton.) Écoutez, Boucherot, je veux bien vous parler de mes histoires et de ma santé ; mais je veux vous en parler tranquillement… sans avoir la préoccupation de vous taper après. Il me faut douze mille francs ; je vous en préviens tout de suite pour que vous vous dépêchiez de faire votre tête et que ce soit fini.
M. le Vicomte, vous savez bien que c’est impossible.
Boucherot, vous n’êtes pas gentil ! Vous n’avez aucune bonté ! Vous savez combien je suis peu fait pour discuter, combien ça me fait mal d’insister. Quand je vous demande de l’argent, vous ne devriez pas m’en refuser. Vous êtes fatigant !
Oui ! oui ! Vous allez encore me dire des choses désobligeantes… Je sais très bien que je vous dois beaucoup d’argent… Mais je veux y penser le moins possible… Ça m’ennuie beaucoup, beaucoup de vous en devoir tant. Mais à vous, qu’est-ce que ça peut vous faire ? C’est de l’argent que vous toucherez, vous ; moi, c’est de l’argent qu’il me faudra payer.
Vous savez très bien que madame la Chanoinesse, votre tante, ne veut plus répondre pour vous.
Elle dit ça ! Elle ne veut pas dire qu’elle répond pour moi. Elle sait que j’en abuserais… Mais vous savez très bien, tous, que vous serez payé un jour ou l’autre, et je vous souhaite d’être payé le plus tard possible : mon argent vous rapporte de gros intérêts, et vous ne trouverez pas de si tôt une si bonne affaire… Je sais que vous n’en faites pas toujours, de bonnes affaires. Je sais très bien ce que vous a coûté le petit Lescotoy, qui a ruiné plusieurs usuriers. Car on dit toujours que vous exploitez les fils de famille. Mais il y a des fils de famille qui la connaissent et qui vous exploitent bien aussi !
Si je vous disais ce que j’ai perdu depuis cinq ans…
Vous avez perdu moins que ça… Mais vous avez été fortement touché. Écoutez, Boucherot, ne faites pas la mauvaise tête. Il me faut douze mille francs, pour finir mon mois.
Je vous assure qu’en ce moment…
Je sais ça. Mais vous allez me les donner tout de même.
Je ne crois pas… Et puis, M. le Vicomte, qu’est-ce que vous voulez en faire !
Comment, qu’est ce que je veux en faire ?
Si j’étais sûr que ce sont les derniers !… C’est désespérant ! Évidemment je crois que mon argent n’est pas mal placé avec vous, mais il faut tout de même que votre existence change. Quand vous trouverez un beau parti, votre tante, madame la Chanoinesse, paiera toutes vos dettes.
Eh bien ! alors ?
Il faut vous marier. J’ai une bonne créance. Il n’en est pas moins vrai que je ne peux pas la réaliser. Et je ne veux pas non plus la céder à quelqu’un qui vous ferait des misères… Je ne suis pas si mauvais que l’on a l’air de le croire. On dit que je prête de l’argent par spéculation… Évidemment, il y a un peu de ça. Mais je vous assure que ça me fait grand plaisir quand je peux obliger les gens. (Geste heureux du Vicomte.) Mais il faut que je le puisse ! Dès qu’une affaire est convenable et ne présente pas trop de risques, je suis très heureux de pouvoir dire à un jeune homme : vous pouvez compter sur moi ; malheureusement, après avoir été le monsieur qui prête, il vient un moment où je suis celui qui réclame… et les gens qui réclament ne sont jamais bien jugés.
Écoutez, Boucherot, moi, je ne demande pas mieux que de changer d’existence ; si vous croyez que je suis heureux de vivre comme je vis ! Il y a des moments où je m’embête d’une façon effroyable ! S’il y avait une autre personne pour s’embêter avec moi, je m’embêterais peut-être moins. Si l’on me trouve un bon parti, je ne dirai pas non, mais il faut qu’on s’en occupe : moi, je ne veux pas m’en occuper ! (Avec effroi.) L’idée qu’il va falloir me mettre en présence d’une demoiselle, lui parler, la conduire à l’autel, l’emmener en Italie ! Alors il faudrait m’endormir et ne me réveiller qu’après le mariage… après le voyage de noces ! Comme ça, je me retrouverais avec une personne que je connaîtrais tout à fait sans avoir eu l’ennui de faire sa connaissance.
C’est qu’il y a une complication…
Laquelle ?
Je dois épouser une de mes, cousines, Irène de Houdan-Crèvecœur, qui m’a été fiancée dès son berceau.
C’est un beau parti ?
Dix mille hectares.
Eh bien ?
Malheureusement je ne peux pas l’épouser tout de suite.
Qui vous en empêche ?
Elle n’a que six ans.
Six ans !
Quand Miss Roberts, sa mère, a épousé, il y a vingt ans, mon oncle de Houdan-Crèvecœur… il a été convenu que, s’il ne leur naissait que des filles, j’épouserais leur fille aînée, qui est venue après quatorze ans de mariage ; c’est un engagement d’honneur pris par mon père, et, si je m’y soustrais, ça fera des histoires épouvantables. D’autre part, pour épouser ma cousine, il faut que j’attende douze ans, et ça ne fera pas votre affaire… ni la mienne.
Évidemment ! (L’examinant de la tête aux pieds.) Vous ne pouvez pas attendre douze ans…
Au revoir, M. le Vicomte…
Je peux compter sur vous, providence ?
Encore cette fois-ci !
Pas encore, mais…
S’il marche, je compte sur toi pour un petit service.
Oui… Mais j’ai bien peur qu’il ne marche pas… (Tout joyeux.) Ce vieux Boby !… Tu dînes avec moi ce soir ?
Non, je suis invité au cercle, et après le dîner, je vais chez les Herbelier.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Gros, gros financiers ! Madame Herbelier, très mondaine ; le père Herbelier, on l’appelle l’Éléphant blanc, parce qu’on en parle toujours et qu’on ne le voit jamais. À Paris, ils ont un hôtel dans l’avenue du Bois, un palais en marbre rose : on croit qu’on entre dans du foie gras… Ici, ils ont la plus belle villa du pays : « Les Cytises ».
Et qu’est-ce que tu vas faire dans ces Cytises ?
J’y vais pour mon métier ! Je suis chroniqueur mondain maintenant !
Ah ! oui ! on m’a dit ça. C’est toi qui racontes les garden parties, les gymkanas, les bals blancs, les raouts !
Oui, c’est moi « Mousseline »…
On n’en donne plus beaucoup de raouts. Ah ! c’était bien amusant. On s’est tellement amusé qu’on n’en veut plus… Oui ! Je vois ! Tu te fais inviter aux lunchs ! C’est pour ça que tu vas chez ces Herbelier.
Oui, et je suis même ennuyé d’y aller ce soir. Madame Herbelier va me faire la tête à cause d’un article… Je devais parler d’elle, et puis je n’ai pas pu…
Enfin, tu t’occupes, mon vieux petit Boby, tu n’es pas un inutile.
Il faut bien !
Tu luttes… La vie est un combat !… Moi, je ne suis bon à rien, je vais être obligé de me marier… Tu ne me connais pas une femme ?
Non… Mais regarde un peu à droite.
Comment ? La baronne Pépin est ici ?
Oh ! Celle-là me mariera sûrement. J’ai le trac.
Puisque tu veux te marier ?
Je ne suis pas si décidé que ça ! Je parle de ça, parce que c’est encore loin : mais si la baronne Pépin est ici, ça devient une chose très imminente. C’est une femme terrible ! Elle a connu mon père et ma mère ; elle m’a vu dans un âge très tendre ; quand elle me parle, je l’envoie à tous les diables, mais il m’est difficile de ne pas lui obéir.
Oui, et quand la baronne veut vous marier, on lui résiste difficilement. Elle a marié Loyrac, qui ne voulait rien savoir.
Je sais bien ! Elle a marié le petit Restin, qui venait de divorcer pour se rendre libre.
Et il est maintenant plus esclave qu’avant.
Il ne pourra même plus divorcer. Ce n’est pas la peine : la baronne Pépin le remarierait !
C’est pour ça que je ferais bien de filer… Mais est-ce que je ferais bien ? Je me le demande. Il hésite.
Tu n’as plus à te le demander. Elle t’a vu. La voilà qui fonce sur toi.