Scène PREMIÈRE
Une dame chante, dans la coulisse, d’une voix médiocrement juste.
Il va tomber une de ces averses ! (Regardant le jeu.). Qui n’a pas mis au pot ? C’est encore madame Gaudin !
Oui, c’est moi.
Naturellement !
Plus quatre louis !
Je file.
Moi, j’y vais.
Dépêchez-vous, vous allez manquer le train.
Qu’il est bête. (Demandant des cartes.) Deux…
Est-ce que vous êtes bien installés ici ?
Nous ne gênons pas la jeune personne qui chante là-bas ?
C’est une dame du monde qui vient de marier sa fille.
Elle exhale sa douleur.
Elle a une voix superbe ! Elle se décide à entrer à l’Opéra.
Comme quoi ?
Alors donnez-m’en trois.
Vous savez que si vous n’êtes pas bien ici, rien n’est plus facile que de vous faire installer une table au fumoir ?
Docteur, je sais que vous cherchez les dames, mais j’en ai déjà deux.
Vous êtes bien, madame Gaudin ?
Nous sommes très bien, je vous remercie ! (Jouant.) Vingt francs.
Plus soixante !
Les voilà !
Je les tiens !
Vous n’avez rien qui vous gêne, M. d’Avron ?
Il n’a rien qui le gêne. (Montrant son jeu.) Main pleine.
C’est drôle ; je ne sens rien.
Vous ne sentez rien parce que vous gagnez, mais je vous assure que moi j’ai les jambes gelées.
On est en train de remplacer les lampes du fumoir. D’ici quelques instants, vous pourrez vous y installer.
Bonsoir, mignonne !
Elle est un peu fatigante, la maîtresse de la maison.
Blindez-vous, blindez-vous !
Elle est énervée ce soir parce qu’elle attend Triplepatte.
Qu’est-ce qu’elle veut en faire ?
Un gendre. (Demandant des cartes.) Cinq… C’est ce soir qu’elle lui présente sa fille en liberté.
Le docteur ici présent, qui est l’homme le plus discret de la terre.
Dites donc… (Prenant une carte.) Une ! Si je vous confie des secrets…
… C’est bien pour que je les répète à tout le monde, n’est-ce pas ?
Occupez-vous donc du jeu !
Pour ce que j’ai à jouer ! Depuis que nous sommes assis, je n’ai pas eu un seul brelan.
C’est un petit poker, pour vous ! Vous n’en mourrez pas !
C’est rasant de perdre, même à un petit poker.
C’est insupportable… Jouez donc !…
C’est pour changer la veine.
Parole !
Il n’a pas le temps ; il est trop occupé à ramasser.
J’ai à peine quatre cents francs devant moi. Et j’en ai sorti cent cinquante. Tenez ! Je fais deux louis, vous n’avez qu’à me les prendre.
J’aime mieux vous les laisser que de vous en donner du mien… Deux sept… Voilà ce que la providence m’envoie.
C’est bien votre faute si vous perdez. Vous allez avec de tout petits jeux.
Je vais avec ce que j’ai.
Passez. Le vrai bon joueur est celui qui sait passer.
À ce compte, le vrai bon joueur est celui qui va se coucher. (La voix de la chanteuse entrant par une porte qu’on vient d’ouvrir : « Je veux… Je veux… Je veux… Je veux… ») (Bertrand d’Avron se lève, et regarde, immobile, dans la direction de la chanteuse.) Qu’on se dépêche de lui donner ce qu’elle veut !
Combien demande-t-elle pour s’en aller ?
Alors les Herbelier attendent Triplepatte ?
Jouez donc, jouez donc… Soyez donc un peu au jeu… Il y a un louis.
Même à ce prix-là, vous ne m’aurez pas.
Moi non plus.
Je passe…
Vous, vous êtes une femme terrible ; vous n’allez qu’avec des brelans.
Ça me réussit bien, je n’ai rien devant moi.
Vous n’avez rien sorti… Mais vous avez perdu quelques coups. Je suis sûr que vous commencez à sentir un peu d’air.
Écoutez… Plutôt que de vous entendre geindre constamment, nous allons déménager. Du reste, voilà la jeunesse qui vient s’installer ici.