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Classiquesen Ligne

Scène PREMIÈRE

BERTRAND D’AVRON, LE DOCTEUR, MADAME GAUDIN, GALICHET, jouant au poker.

Une dame chante, dans la coulisse, d’une voix médiocrement juste.

BERTRAND D’AVRON, après un silence, étendant la main.

Il va tomber une de ces averses ! (Regardant le jeu.). Qui n’a pas mis au pot ? C’est encore madame Gaudin !

MADAME GAUDIN.

Oui, c’est moi.

BERTRAND D’AVRON.

Naturellement !

MADAME GAUDIN.
J’ouvre de quarante francs.
BERTRAND D’AVRON.

Plus quatre louis !

GALICHET.

Je file.

LE DOCTEUR.

Moi, j’y vais.

BERTRAND D’AVRON, sur une note aiguë de la chanteuse.

Dépêchez-vous, vous allez manquer le train.

MADAME GAUDIN.

Qu’il est bête. (Demandant des cartes.) Deux…

MADAME HERBELIER, paraissant au fond.

Est-ce que vous êtes bien installés ici ?

BERTRAND D’AVRON, très poli, à madame Herbelier.

Nous ne gênons pas la jeune personne qui chante là-bas ?

MADAME HERBELIER.

C’est une dame du monde qui vient de marier sa fille.

LE DOCTEUR.

Elle exhale sa douleur.

MADAME HERBELIER.

Elle a une voix superbe ! Elle se décide à entrer à l’Opéra.

BERTRAND D’AVRON.

Comme quoi ?

MADAME HERBELIER.
Comme chanteuse
BERTRAND D’AVRON, très aimable. Au docteur.

Alors donnez-m’en trois.

Le docteur lui donne trois cartes.
MADAME HERBELIER, aux joueurs.

Vous savez que si vous n’êtes pas bien ici, rien n’est plus facile que de vous faire installer une table au fumoir ?

BERTRAND D’AVRON, regardant ses cartes.

Docteur, je sais que vous cherchez les dames, mais j’en ai déjà deux.

MADAME HERBELIER.

Vous êtes bien, madame Gaudin ?

MADAME GAUDIN, très occupée par le jeu.

Nous sommes très bien, je vous remercie ! (Jouant.) Vingt francs.

BERTRAND D’AVRON.

Plus soixante !

LE DOCTEUR.

Les voilà !

MADAME GAUDIN.

Je les tiens !

MADAME HERBELIER.

Vous n’avez rien qui vous gêne, M. d’Avron ?

MADAME GAUDIN.

Il n’a rien qui le gêne. (Montrant son jeu.) Main pleine.

BERTRAND D’AVRON.
La vérité m’oblige à dire que je me contenterais d’un peu moins d’air dans les jambes.
MADAME GAUDIN.

C’est drôle ; je ne sens rien.

BERTRAND D’AVRON.

Vous ne sentez rien parce que vous gagnez, mais je vous assure que moi j’ai les jambes gelées.

MADAME HERBELIER.

On est en train de remplacer les lampes du fumoir. D’ici quelques instants, vous pourrez vous y installer.

Elle sort.
BERTRAND D’AVRON, après la sortie de Madame Herbelier.

Bonsoir, mignonne !

GALICHET.

Elle est un peu fatigante, la maîtresse de la maison.

MADAME GAUDIN, à Bertrand d’Avron.

Blindez-vous, blindez-vous !

BERTRAND D’AVRON.

Elle est énervée ce soir parce qu’elle attend Triplepatte.

GALICHET.

Qu’est-ce qu’elle veut en faire ?

BERTRAND D’AVRON.

Un gendre. (Demandant des cartes.) Cinq… C’est ce soir qu’elle lui présente sa fille en liberté.

GALICHET.
Qui est-ce qui vous a dit ça ?… (Demandant des cartes.) Deux.
BERTRAND D’AVRON.

Le docteur ici présent, qui est l’homme le plus discret de la terre.

LE DOCTEUR.

Dites donc… (Prenant une carte.) Une ! Si je vous confie des secrets…

BERTRAND D’AVRON.

… C’est bien pour que je les répète à tout le monde, n’est-ce pas ?

MADAME GAUDIN.

Occupez-vous donc du jeu !

BERTRAND D’AVRON.

Pour ce que j’ai à jouer ! Depuis que nous sommes assis, je n’ai pas eu un seul brelan.

MADAME GAUDIN.

C’est un petit poker, pour vous ! Vous n’en mourrez pas !

BERTRAND D’AVRON.

C’est rasant de perdre, même à un petit poker.

Il se lève et tourne deux fois autour de sa chaise.
TOUS LES JOUEURS.

C’est insupportable… Jouez donc !…

BERTRAND D’AVRON, se rasseyant.

C’est pour changer la veine.

GALICHET.

Parole !

MADAME GAUDIN.
Faites comme le docteur. Écoutez s’il parle.
GALICHET.

Il n’a pas le temps ; il est trop occupé à ramasser.

LE DOCTEUR.

J’ai à peine quatre cents francs devant moi. Et j’en ai sorti cent cinquante. Tenez ! Je fais deux louis, vous n’avez qu’à me les prendre.

BERTRAND D’AVRON.

J’aime mieux vous les laisser que de vous en donner du mien… Deux sept… Voilà ce que la providence m’envoie.

MADAME GAUDIN.

C’est bien votre faute si vous perdez. Vous allez avec de tout petits jeux.

BERTRAND D’AVRON.

Je vais avec ce que j’ai.

MADAME GAUDIN.

Passez. Le vrai bon joueur est celui qui sait passer.

BERTRAND D’AVRON.

À ce compte, le vrai bon joueur est celui qui va se coucher. (La voix de la chanteuse entrant par une porte qu’on vient d’ouvrir : « Je veux… Je veux… Je veux… Je veux… ») (Bertrand d’Avron se lève, et regarde, immobile, dans la direction de la chanteuse.) Qu’on se dépêche de lui donner ce qu’elle veut !

MADAME GAUDIN.
Vous savez qu’elle demande mille francs pour venir.
BERTRAND D’AVRON.

Combien demande-t-elle pour s’en aller ?

La voix s’éteint.
GALICHET.

Alors les Herbelier attendent Triplepatte ?

BERTRAND D’AVRON.

Jouez donc, jouez donc… Soyez donc un peu au jeu… Il y a un louis.

GALICHET.

Même à ce prix-là, vous ne m’aurez pas.

LE DOCTEUR.

Moi non plus.

MADAME GAUDIN.

Je passe…

BERTRAND D’AVRON.

Vous, vous êtes une femme terrible ; vous n’allez qu’avec des brelans.

MADAME GAUDIN.

Ça me réussit bien, je n’ai rien devant moi.

BERTRAND D’AVRON.

Vous n’avez rien sorti… Mais vous avez perdu quelques coups. Je suis sûr que vous commencez à sentir un peu d’air.

LE DOCTEUR.

Écoutez… Plutôt que de vous entendre geindre constamment, nous allons déménager. Du reste, voilà la jeunesse qui vient s’installer ici.