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Classiquesen Ligne

Scène PREMIÈRE

LE VICOMTE, TOUSSAINT.
LE VICOMTE.

Quelle heure est-il, Toussaint ?

TOUSSAINT.

Il va être trois heures, M. le vicomte. Il ne faut pas que M. le vicomte se mette en retard pour son mariage à la mairie.

LE VICOMTE.
Dans deux heures je serai marié ! Quand on pense à ça, c’est vraiment bien extraordinaire, n’est-ce, pas Toussaint ?
TOUSSAINT.

M. le vicomte doit être content ?

LE VICOMTE, après un moment d’hésitation.

Oui, je suis content… Seulement, c’est mon estomac qui n’est pas content. D’abord, cette femme… que je ne veux pas nommer, la baronne Pépin, cette femme a exigé que je mange de tout pour n’avoir pas l’air d’avoir mal à l’estomac ; j’ai mangé du homard, de l’aspic de foie gras, jusqu’à de la sauce anglaise !

TOUSSAINT.

M. le vicomte a très bien digéré tout cela ?

LE VICOMTE.

Oui ! J’ai digéré tout ça. Mais ce qui me faisait mal, c’est que j’étais tout le temps dans des transes, à la pensée que ça ne passerait pas Pourquoi n’ai je pas été malade ? Ça, ça n’est pas naturel… (Il se lève péniblement et va se regarder dans une glace.) Oh ! quelle bobine ! Mon vieux Toussaint, quelle bobine pour le plus beau jour de ma vie !

TOUSSAINT.

Il y a des fois où M. le Vicomte est plus à son avantage.

LE VICOMTE.

Toussaint, il va falloir m’habiller, préparer d’abord un bain chaud avec de la drogue. Et puis vous viendrez me panser sérieusement au gant de crin, en sifflant.

TOUSSAINT.
Oui, M. le vicomte.
LE VICOMTE.

Un bon pansage…

TOUSSAINT.

Ça fera du bien à M. le vicomte !

LE VICOMTE.

Non, ça ne me fera aucun bien ! Je serai aussi crevé que maintenant. Dire que si je n’avais à faire aujourd’hui qu’un petit tour au Bois, je m’en dispenserais, tant je suis peu en train… Et il va falloir que je sorte pour me marier ! Demain, je défilerai à Saint-Pierre-de-Chaillot devant trois mille spectateurs, et je m’en irai ensuite avec cette personne que je ne connais pas ! Heureusement que je pourrai me reposer après.

TOUSSAINT.

J’ai mis dans la valise de M. le vicomte une bonne provision de son pain sans mie.

LE VICOMTE.

Merci ! mon vieux sauveur ! Qu’est ce que je vais devenir, moi, en Italie !… Qu’est-ce qu’on trouve à manger dans ce pays-là ? Il n’y a que des musées ! Ah ! Vichy ! Si je pouvais filer tout doucement sur Vichy avec cette jeune femme ! (Rêveur.) On passerait là vingt-et-un bons jours !…

TOUSSAINT, fermant la dernière malle.

Les malles sont faites.

LE VICOMTE.
Ne m’en parlez pas !
TOUSSAINT.

Il faut pourtant que je dise à M. le vicomte que les camionneurs vont venir les prendre pour les conduire à la gare ! Là ! maintenant toute la garde-robe de M. le vicomte est dans ses malles ! On apportera ce tantôt à M. le vicomte les vêtements pour la mairie et pour l’église, ainsi que son costume de voyage.

LE VICOMTE, pénétré.

Je déteste les voyages !

TOUSSAINT.

À quelle heure M, le vicomte veut-il s’habiller ?

LE VICOMTE.

Pas avant trois heures ! (On entend sonner trois heures.) À trois, heures et demie, je rassemblerai tout mon courage et je m’habillerai, en fermant les yeux. Quand je serai marié, je serai peut-être très content… mais c’est m’habiller qui m’ennuie !… Dites donc, Toussaint, il m’a semblé tout à l’heure entendre dans l’antichambre la voix de Boucherot ? Qu’est-ce qu’il voulait, ce vieux scélérat ?

TOUSSAINT.

Il venait pour prendre des nouvelles de M. le vicomte. Il a dit qu’il espérait bien que M. le vicomte arriverait à l’heure à la mairie. Et puis, il est allé s’installer en face, chez le petit marchand de vins.

LE VICOMTE.
En observation… Ah ! celui-là ! on ne pourra pas dire qu’il se désintéresse de mon bonheur.
TOUSSAINT.

Et puis, il y a la dame américaine, la tante de M. le vicomte, qui a téléphoné.

LE VICOMTE.

Je vous avais dit de décrocher le récepteur.

TOUSSAINT.

C’est ce que j’ai fait, monsieur le vicomte. Mais chaque fois que je raccroche le récepteur pour parler à un fournisseur, je retrouve toujours cette dame dans l’appareil. Elle n’en bouge pas… Ah ! ce matin !…

LE VICOMTE.

Elle n’était pas contente ?

TOUSSAINT.

Ce qu’elle fumait ! Seulement, elle fumait en anglais. Je ne comprenais pas…

LE VICOMTE, à lui-même.

Ce n’est pas encore fini, cette histoire-là… Elle ne veut pas que je lui laisse sa fille pour compte. Elle continue de veiller sur moi ! L’autre jour je l’ai rencontrée au Bois ; j’ai fait le myope, mais elle m’a vu tout de même… (À Toussain.) Est-ce qu’elle m’écrit toujours ?

TOUSSAINT.

Oui ! monsieur le Vicomte, ses lettres sont là sur le petit meuble ; il y en a trente depuis quinze jours ; pas une n’est décachetée.

LE VICOMTE.
Je m’en garderais bien !
TOUSSAINT.

On est venu aussi de chez le fleuriste, de chez le bijoutier, de chez le sellier, avec des factures.

On entend sonner, il sort.
LE VICOMTE.

Allons ! Il faut me marier… Enfin !… Ce qui me console c’est que mon mariage va faire des heureux !… Ça fait plaisir de penser qu’on répand le bonheur autour de soi. (Toussaint fait entrer le tailleur, qui est suivi d’un petit groom portant des habits. À Toussaint, sans se retourner.) Qu’est-ce que c’est encore ?

TOUSSAINT.

C’est le tailleur qui apporte les habits de monsieur le vicomte.