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Classiquesen Ligne

Scène II

Les Mêmes, LE TAILLEUR CAROLUS, BAUDE-BOBY.
LE TAILLEUR.

Monsieur le vicomte ! J’avais peur d’être en retard.

LE VICOMTE.

Non, non !

LE TAILLEUR.

Monsieur le vicomte veut-il essayer ?

LE VICOMTE.
Non, non, laissez ça là.
LE TAILLEUR.

J’ai tenu à venir moi-même présenter à monsieur le vicomte tous mes compliments.


Il récite gauchement s’aidant du papier qu’il a mis au fond de son chapeau :


De tous les jours heureux voilà bien le meilleur

De tous Avec l’heureux jour du baptême !

De tous Tous les vœux de votre tailleur

Sont, avec ces habits, objet d’un soin extrême.

Nous fûmes à la peine, et serons à l’honneur !

La Maison Carolus vous souhaite un bonheur

Qui soit aussi complet que ce complet lui-même.

Il salue.
LE VICOMTE.

Ce sont des vers !

LE TAILLEUR.

Oui, monsieur le vicomte, ce sont des vers du poète de la maison.

LE VICOMTE, poli.

Il a du talent !

LE TAILLEUR.

Il le faut bien, monsieur le vicomte. Avec la concurrence, nous prenons, ce qu’il y a de mieux comme poète. Aujourd’hui, un bon poète se paie aussi cher qu’un bon coupeur.

LE VICOMTE.

Ah ! oui !

LE TAILLEUR, bafouillant.
Mais, quoique en vers, ces compliments n’en sont pas moins sincères, ainsi que le… que la… avec… avec toute ma satisfaction.
LE VICOMTE.

Vous êtes satisfait ! Eh bien, tant mieux pour vous… (Lui donnant la main.) Au revoir ! (Au moment où le tailleur est près de partir, il le rappelle.) Attendez… (Le tailleur redescend.) Est ce que vous êtes marié ?

LE TAILLEUR.

Oui, monsieur le vicomte. Il y a eu six ans hier.

LE VICOMTE.

Ah ! Et vous êtes content d’être marié ?

LE TAILLEUR, un peu surpris de la question.

Dame ! oui ! monsieur le vicomte, je suis content.

LE VICOMTE.

Pourquoi êtes-vous content ?

LE TAILLEUR.

Pourquoi je suis content, monsieur le vicomte, dame !… Parce que j’ai un intérieur… une compagne…

LE VICOMTE.

Des phrases toutes faites ! Il n’y a rien là dedans qui vienne du fond de vous-même… Rien de sincère !

LE TAILLEUR.

Mais, monsieur le vicomte, je vous assure…

LE VICOMTE.

Allons, vous êtes content d’être marié, vous êtes content que je me marie…

LE TAILLEUR.
Certes, monsieur le vicomte !
LE VICOMTE.

Ça je le comprends plutôt, et je vois mieux vos raisons. Allez, continuez à être content… Bonsoir !

Il se dirige lentement du côté de son lit.
LE TAILLEUR.

Au revoir, monsieur le vicomte.

Baude-Boby entre par le fond, croisant le tailleur qui sort. Salue.
BAUDE-BOBY, au vicomte.

Bonjour, mon vieux… Qu’est-ce que tu regardes…

LE VICOMTE, debout près de son lit.

Je regarde mon lit où j’ai été si bien tout seul ! Mon lit… que je me reproche amèrement de n’avoir pas apprécié. Je pouvais m’y coucher en tous les sens ! en large ! en travers ! Désormais, même dans mon lit, je ne serai plus chez moi… Je serai avec une personne étrangère.

BAUDE-BOBY.

Tu pourras faire lit à part.

LE VICOMTE.

Ce n’est pas facile ! Il faudra me préoccuper de ne pas désobliger cette autre personne.

BAUDE-BOBY.

Plains-toi donc ! Elle est très gentille, cette jeune fille.

LE VICOMTE.

Oui 1 C’est ce qu’on appelle une gentille jeune fille ! Mais les entretiens que nous avons eus ensemble étaient d’une inutilité !… On nous laissait tous les deux tous seuls dans un salon, pendant des demi-heures ! Ah ! jamais de ma vie je n’ai trouvé le temps si long ! Je regardais la pendule, sans en avoir l’air, et j’attendais le moment où l’on nous ouvrirait la porte pour nous dire : « C’est assez causé, les fiancés ! » Maintenant personne n’ouvrira plus la porte ! Ces petites entrevues dureront toute la vie…

BAUDE-BOBY.

Et c’est maintenant que tu te dis tout ça ! Écoute plutôt les personnes qui sont autour de toi, qui réfléchissent pour toi ! Eh bien ! celles-là t’ont conseillé de te marier !

LE VICOMTE, énervé.

Toutes les personnes qui sont autour de moi se fichent de mon bonheur !… Qu’est ce que ça leur fait ? Ce n’est pas elles qui se marient. En qui veux-tu que j’aie confiance ? En Boucherot, qui cherche à rentrer dans son argent ? En la baronne Pépin, qui collectionne des obligations de chemins de fer. Elle en a des jaunes, des vertes, des rouges, et elle compte sur moi pour lui fournir les couleurs qui lui manquent. Tu ne veux pas non plus que j’aie confiance en toi, mon vieux Baude-Boby ! Toi, tu comptes sur moi pour liquider ta situation !

BAUDE-BOBY.

Tu n’as pas une feuille de papier ?

LE VICOMTE, assis sur une malle.
Pourquoi faire ?
BAUDE-BOBY.

Pour faire une petite note pour les journaux sur ton mariage. Ta belle-mère y tient absolument.

LE VICOMTE, sans se lever étend le bras, et déchire le papier d’emballage d’un paquet qui se trouve à sa portée.

Tiens !

Il lui tend le morceau de papier.
BAUDE-BOBY, regardant le papier.

Tu n’as pas d’autre papier à lettres ?

LE VICOMTE.

Je n’en ai jamais. Je n’écris jamais de lettres. Je n’embête pas les gens. Je leur fiche la paix.

BAUDE-BOBY.

Et, quand on t’écrit, comment fais-tu pour répondre ?

LE VICOMTE.

Je ne réponds pas.

BAUDE-BOBY.

Tu t’en fiches !

LE VICOMTE.

Non, je ne m’en fiche pas, je désire au contraire répondre, mais je ne sais jamais au juste quoi… J’hésite, je voudrais toujours faire une réponse

convenable… Alors je n’écris pas.