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Classiquesen Ligne

Scène VI

LE VICOMTE, YVONNE, puis BAUDE-BOBY
LE VICOMTE, à Yvonne.

Mademoiselle (Yvonne tourne la tête de son côté), je ne suis pas fâché de vous rencontrer… Je tenais,… et j’aurais déjà dû le faire, je tenais depuis longtemps à vous exprimer tous mes regrets de m’être conduit… comme je me suis conduit. J’ai des excuses à vous faire, mais vraiment je n’en trouve pas, car ça ne peut pas s’excuser.

YVONNE, simplement.

Oh ! Monsieur, je ne vous en veux pas.

LE VICOMTE.

Moi, je m’en veux, mademoiselle, de vous avoir fait, je ne dis pas cette offense, car elle ne peut pas vous atteindre, mais enfin… je ne sais pas si vous avez bien compris… il faut que je vous explique… Laissez-moi vous dire d’abord que j’ai un caractère effrayant. Maintenant que nous ne sommes plus des fiancés, je n’ai plus rien à vous cacher, je peux vous parler franchement. Je suis un homme d’une faiblesse extrême, je ne peux pas me décider. Je me laisse pousser jusqu’au moment décisif, et puis là j’hésite, je réfléchis… et je fuis.

YVONNE.

Je comprends très bien cela ! Vous, vous avez encore le courage de fuir ; mais moi, je n’ai même pas cette énergie-là ! Vous, à la mairie, vous n’avez pas dit : « oui ». Vous avez osé ne pas dire : « oui » ! Mais si vous aviez dit : « oui », je n’aurais jamais eu l’audace de dire « non ». Et qu’est-ce qui serait arrivé ? C’est que nous serions mariés à l’heure qu’il est ! Vous voyez, c’est encore vous qui avez sauvé la situation… (Sincèrement.) C’est beau, vous savez, ce que vous avez fait là ! Ah ! Monsieur, c’est si dur de résister à ceux qui nous poussent !

LE VICOMTE.

Oh ! la tyrannie des gens ! La baronne Pépin qui voulait faire mon bonheur !

YVONNE.

Et le mien !

LE VICOMTE.

Il ne devrait pas être permis de troubler ainsi son prochain dans sa liberté. D’ailleurs à quoi cela leur sert-il d’être despotiques, puisque, en fin de compte, ils n’arrivent pas à vous conduire jusqu’au bout. Leur autorité, dans cette histoire-là, n’a servi à rien.

YVONNE.

Qu’à nous faire passer quelques semaines de fiançailles… terribles. Vous ne m’en voulez pas de vous dire cela ?

LE VICOMTE.
Mais non, ça me permet de vous le dire aussi.
YVONNE.

Si nous avions su, tout de même ! Si j’avais su que cela vous ennuyait autant de me faire la cour…

LE VICOMTE.

Mais on ne se connait pas et, pour être poli, on se fait souffrir ! Comme nous aurions évité des malentendus si nous nous étions parlé tout naturellement !

YVONNE.

Mais on ne se parlait pas naturellement.

LE VICOMTE.

Parce qu’on était forcé de se parler.

YVONNE.

C’était effrayant… C’est effrayant de faire ainsi effort pour parler aux gens !

LE VICOMTE.

Et pour soutenir la conversation. Elle était lourde, hein ?

YVONNE.

Et inutile !

Ils se mettent à rire.
LE VICOMTE.

Alors, si j’étais resté à côté de vous sans rien dire, vous ne m’en auriez pas voulu ?

YVONNE.
Je vous en aurais eu une reconnaissance infinie.
LE VICOMTE, la regardant.

C’est agréable tout de même, les gens avec lesquels on n’a pas besoin de parler ! Alors, vous êtes une de ces personnes là ?

YVONNE, très sincère.

Je déteste parler ! Je déteste qu’on me parle !

LE VICOMTE, avec volubilité.

C’est si bon de se taire ! Dire qu’il y a des gens qui parlent avec une facilité… C’est curieux, tout de même ; voilà un bon moment que nous parlons et je ne m’en aperçois pas !

YVONNE, gentiment.

Parce que vous ne faites pas d’effort.

LE VICOMTE.

C’est vrai, je vous parle tout naturellement. Comme ça, c’est aussi agréable que de se taire.

YVONNE.

Si nous avions su ça, étant fiancés, nous aurions pu passer de bons moments.

LE VICOMTE.

Nous n’avons pas besoin d’être fiancés pour les avoir, ces bons moments. Qu’est-ce qui m’empêche de venir vous voir quelquefois ?

YVONNE.

Ça sera difficile.

LE VICOMTE.

À cause ?

YVONNE.
À cause du monde.
LE VICOMTE.

On s’en fiche, on s’en fiche à nous deux.

YVONNE.

Et puis, il y a maman !

LE VICOMTE.

On s’en fiche ! (Mouvement d’Yvonne.) Pardon !

YVONNE.

Et puis, plus tard, il y aura mon mari, parce que, vous savez, ils sont en train d’organiser un nouveau mariage pour moi !

LE VICOMTE, vivement.

Ah ! non, c’est bon pour une fois ! Vous n’allez pas vous laisser faire !

YVONNE.

Il faudra bien.

LE VICOMTE.

Il ne faut pas ! Ne vous laissez pas faire ! Je vous soutiendrai. (Yvonne rit.) Cela vous fait rire que je puisse soutenir quelqu’un, mais je vous assure que c’est possible et que, pour les autres, je suis capable d’énergie… Je n’ai jamais essayé, mais je le crois… Ne vous laissez pas faire, cette fois-ci, car vous risquez d’étre pincée pour tout de bon ! Tous les fiancés n’ont pas le courage de se sauver de la mairie : celui-là répondra oui, vous n’oserez pas dire non, et vous serez bouclée !

YVONNE, résignée.
Qu’est-ce que vous voulez, il faudra y passer tôt ou tard !
LE VICOMTE, indigné.

Oh ! cette résignation passive ! Cette faiblesse honteuse, ce manque de volonté ! Non, je ne tolérerai pas ça !

YVONNE.

Comment vous ne tolérerez pas ça ?

LE VICOMTE.

Oui, j’empêcherai ça de toutes mes forces. Ce n’est pas pour vous que je travaillerai, ce sera pour moi, parce que je serais très ennuyé, très malheureux, si je ne peux plus avoir avec vous de petites conversations comme celle d’aujourd’hui.

YVONNE.

Pourtant ! Il faudra bien que je me marie un jour…

LE VICOMTE.

Faites comme moi… Restez garçon…

YVONNE.

Comme vous y allez ! Il y a maman ! Je ne lui résisterai jamais ! Elle a son idée, elle veut un gendre dans le gratin !…

LE VICOMTE, frappé d’une idée subite.

Ce serait bête !…

YVONNE.

Quoi ?

LE VICOMTE.
Ce serait bête, mais ça serait bien drôle !
YVONNE.

Quoi ?

LE VICOMTE, la regardant.

Qu’en pensez-vous ?

YVONNE, comprenant.

Ce n’est plus possible maintenant.

LE VICOMTE.

Qui est-ce qui a dit cela ?

YVONNE.

Le monde.

LE VICOMTE.

Nous avons déjà dit que nous nous en fichions !

YVONNE.

Je n’oserai jamais !

LE VICOMTE.

Moi non plus… mais nous oserons ! Nous sommes deux maintenant, nous représentons une force considérable ! Et puis… c’est bien simple, je ne vous quitte plus… Je ne veux plus vous quitter !

YVONNE.

Vous avez une volonté ?

LE VICOMTE.

Je ne peux plus vous quitter ! Ça n’est pas de la volonté, c’est de la fatalité. Ça serait absurde de nous quitter maintenant. (La regardant avec transport.) J’ai trouvé la seule femme qui ne m’embêtera pas ! Vous avez trouvé le seul homme qui vous fichera la paix ! Je passerai des heures avec vous sans savoir si je vous parle ou si je me tais ; quand on viendra nous ennuyer et nous imposer des volontés, nous serons deux pour résister…

YVONNE.

Et quand il s’agira de s’engager dans une résolution ?

LE VICOMTE.

… Nous n’aurons plus peur, puisque nous y entrerons à deux. (Plus sérieux.) Et puis… Je ne sais pas… Je ne me sens content que quand je suis auprès de vous. Je me sens mieux que content… Appelez comme vous voudrez ce sentiment que j’éprouve, mais j’ai déjà dit : je vous aime, à des dames qui ne me produisaient fichtre pas cette impression-là. (Un silence, il lui prend la main.) Vous ne me faites pas peur… Vous êtes la seule personne en qui j’aie confiance ; c’est la première fois que je sens une force qui me pousse et que je suis heureux de lui obéir… Est-ce que vous ne pensez pas comme moi ? (Un silence.) Vous n’osez pas me répondre… Dites un tout petit oui… Je me contenterai d’un signe de tête, un petit signe. (Avec émotion.) Serrez-moi la main…

Yvonne incline la tête, puis se détourne en se cachant les yeux.
YVONNE, Ysouriant en s’essuyant les yeux.

Je ne suis pas malheureuse du tout !

BAUDE-BOBY, entrant.
Eh bien, mon vieux, les malles attendent.
LE VICOMTE, se retournant vers Baude-Boby.

Ce brave Boby ! Jamais je n’ai eu pour lui tant d’affection. (À Yvonne.) Vous ne trouvez pas qu’il est sympathique ?

YVONNE.

Oui, très sympathique !

BAUDE-BOBY.

Vous êtes très aimable, mademoiselle, je vous remercie.

YVONNE.

Aujourd’hui, je suis disposée à trouver tout le monde sympathique.

BAUDE-BOBY.

Alors je vous remercie pour tout le monde.

YVONNE.

J’ai même de la sympathie pour la baronne Pépin qui vient là-bas.

LE VICOMTE, à Yvonne.

La baronne Pépin ! Vous allez me présenter.

Il se met un peu à l’écart.
BAUDE-BOBY, à Yvonne.
Votre père l’accompagne et votre mère la suit avec un autre monsieur.