IX
CASAL JALOUX
On s'est souvent moqué des hommes qui prétendent avoir l'expérience des femmes, en montrant qu'un jour se rencontre dans leur vie inévitablement où cette expérience ne leur sert de rien. Elle n'empêche pas en effet que l'illusion symbolisée dans la légende païenne par le classique bandeau de l'Amour ne s'interpose tôt ou tard entre les plus désabusés et la réalité, aussitôt que le cœur est pris, et l'on voit Don Juan se conduire avec autant de naïveté que Fortunio, et un Casal demander en mariage avec une timidité folle une femme qui est depuis des années la maîtresse d'un autre. Peut-être faut-il reconnaître dans ce phénomène singulier une preuve de plus à l'appui de la thèse qui assimile l'amour à une suggestion. L'hypnotiseur met un livre dans la main du sujet endormi. Il lui dit: «Respirez cette rose,» et l'hypnotisé approche le volume de son visage, sur lequel se trahit la félicité d'un promeneur qui a cueilli une belle fleur et qui en savoure avec gourmandise le caressant arome… La femme que nous aimons nous raconte les plus romanesques, les plus étranges histoires; et, de sa bouche idolâtrée, nous acceptons comme vrais, presque avec religion, des récits qui, venant de n'importe quelle autre, nous feraient hausser les épaules. L'analogie est même d'autant plus frappante que cet état d'illusion se dissipe le plus souvent en une seconde, comme le sommeil hypnotique. Un souffle sur les paupières, et voilà le dormeur réveillé. Un événement presque insignifiant, mais qui touche à la place juste, et voilà le crédule amoureux en réaction contre sa confiance, avec une force de scepticisme proportionnée à cette confiance même. Pas une minute, durant la scène où il s'était enfin décidé à se déclarer, Casal n'avait mis en doute la véracité de Mme de Tillières. Il avait cru à l'observation faite par la mère. Il avait cru au mystérieux serment de ne jamais se remarier. Juliette eût imaginé de lui servir bien d'autres prétextes et plus invraisemblables, afin de prévenir tout conflit entre Poyanne et lui, que cet ancien amant de Mme de Corcieux, de Christine Anroux et de cinquante autres, n'aurait même pas eu l'ombre de l'ombre d'une défiance. Le magnétisme émané de la jeune femme le dominait à ce point que ni dans l'après-midi qui suivit cette scène, ni le lendemain, ni le surlendemain, il ne put, lui si ferme d'ordinaire et si lucide, s'arrêter à un projet. Il avait retiré de cette visite la double évidence que Juliette l'aimait et qu'elle ne voulait plus le recevoir, et il ne pensait pas à se servir de la première de ces deux certitudes pour tenter la lutte contre une résolution devant laquelle il s'inclinait—comme un collégien en vacances devant les prétendus remords d'une tante qui lui a savamment tourné la tête. Enfin il aimait, lui aussi, et pour la première fois. Le réveil devait être encore plus terrible.
Il y avait donc trois jours que le jeune homme s'était retrouvé sur le pavé de la rue Matignon, après avoir tenu Juliette évanouie entre ses bras, sans même appuyer sur ses lèvres pâlies par la fièvre le baiser pour lequel il s'était penché sur elle,—trois jours qui avaient passé pour lui, dans la dévorante anxiété des désirs contradictoires, à esquisser des brouillons de lettres aussitôt raturées, et à les déchirer en se raisonnant:
—«Si j'essaie de m'imposer à elle, qu'arrivera-t-il? Qu'elle me jugera mal, et voilà tout…»
Il existe comme un code tacite du gentleman, et qui domine, dans une certaine classe sociale, toutes les relations d'homme et de femme. Ce code impose ses prescriptions à l'amoureux qui n'a rien obtenu et qui, par conséquent, semblerait-il, n'a aucun devoir, comme à l'amant qui paraît avoir tous les droits. De même que le second, fût-il indignement trahi, doit se taire et ne pas se venger, le premier doit, s'il est éconduit, ne pas troubler de ses importunités la vie de celle qui ne veut plus le recevoir. Si injuste que soit, au regard de la passion, ce règlement conventionnel établi tout entier au profit de la femme, un homme s'y soumet toujours lorsqu'il tient d'abord à l'estime de celle qu'il aime; et, quelque douleur que lui infligeât cette absolue mesure, vraisemblablement Casal aurait continué, pendant des semaines, de souffrir ainsi à l'écart et sans pouvoir agir, si un petit fait n'était survenu, qui produisit sur lui cette brusque impression du souffle capable de briser le charme du magnétisme lorsqu'il passe sur les yeux de l'hypnotisé.—Oh! un très petit fait et très simple et presque insignifiant, mais y a-t-il quelque chose d'insignifiant pour un cœur que le regret consume?—Il pouvait être deux heures de l'après-midi, et Raymond, qui avait accepté à déjeuner avec Mosé, au Café Anglais,—un déjeuner offert à un prince étranger de passage à Paris,—s'en revenait seul à pied. Il s'était rendu à l'invitation de l'insidieux personnage, pour n'être pas seul avec ses pensées, et il s'était en allé, sous un prétexte quelconque, afin de les retrouver, ces maudites pensées. Les amants malheureux sont ainsi. Ils fuient leur peine et l'oubli de leur peine avec une égale impuissance à se supporter malades ou guéris. Le jeune homme,—ô décadence d'un prince des viveurs transformé en soupirant éconduit!—suivait le trottoir de la rue de la Paix, et pourquoi? pour fouiller du regard tour à tour les voitures et les boutiques avec l'inavouée, l'enfantine espérance d'apercevoir au passage la femme à laquelle il songeait uniquement… Son cœur bat plus vite, il vient de reconnaître le cheval bai brun, le cocher et le valet de pied de Juliette, ce même valet de pied qui l'a reconduit lors de sa dernière visite. Le coupé débouche de la rue des Capucines. Un embarras de voitures permet à Casal de se hâter et d'arriver sur le trottoir, de manière que Mme de Tillières ne puisse pas esquiver son salut. Qui sait? De le voir guettant ainsi sur cet angle du trottoir la touchera peut-être, et, pour lui, de la regarder, ne fût-ce qu'une demi-minute, sera encore un bonheur, et voici qu'à l'étroite fenêtre, au lieu du profil délicat de Juliette, de ses beaux yeux d'un bleu sombre et tendre, de sa pâle et fine joue, il reconnaît le visage ridé, les prunelles sévères, les cheveux blancs de Mme de Nançay, de cette mère soupçonneuse qui lui a fermé la porte du petit salon de la rue Matignon. La vieille dame le reconnaît aussi, et il la voit avec stupeur répondre à son salut, maintenant inévitable, par la plus gracieuse inclinaison de tête, un sourire amical de ces yeux graves et de cette bouche si volontiers triste. Un Parisien ne se trompe pas à l'éloquence de ces riens où une femme jeune ou âgée sait empreindre toute sa sympathie ou son antipathie, toute son indifférence ou toute sa rancune,—mille nuances. Les quelques fois où Casal avait rencontré Mme de Nançay, il lui avait plu infiniment, soit qu'elle eût été sensible à l'empressement discret du jeune homme, soit qu'une divination instinctive lui eût fait deviner la jolie qualité de l'affection vouée par Raymond à Mme de Tillières, soit enfin que, renseignée par Mme de Candale, et en dépit des racontars de d'Avançon, elle eût vu en lui pour sa fille un mari possible. Mais pour Raymond qui en était resté au récit de la prévention contre lui de cette mère inquiète, la visible bienveillance de ce salut échangé au passage devait être inexplicable. Le contraste était trop fort entre ce que lui avaient dit Mme de Candale d'abord, puis Juliette, pour qu'un homme de son bon sens ne s'en étonnât point:
—«Voilà qui est bien étrange,» songea-t-il, «et pourquoi me salue-t-elle avec cette amabilité, après avoir exigé, comme elle l'a fait, que l'on me consignât à la porte de la rue Matignon?… Si c'est de l'hypocrisie, elle est bien inutile… Je n'ai cependant pas été la dupe d'une fantasmagorie:—elle était là tout à l'heure, encore plus avenante de physionomie qu'il y a quinze jours lorsque je l'ai rencontrée chez Mme de Tillières pour la dernière fois… Ça n'a pas de sens…»
Il passait la porte du cercle des Mirlitons au moment où il se prononçait en esprit cette phrase qu'il accompagna malgré lui d'un hochement d'épaules. Il monta droit à la salle d'armes, décidé,—car, même dans son désarroi moral actuel, il suivait ses anciens principes d'entraînement continuel,—à se briser l'âme en brisant en lui la bête à force d'exercices. Mais il eut beau se livrer avec fureur à son sport préféré, et boutonner ses adversaires, les uns après les autres, aussi durement que s'ils eussent été ses rivaux auprès de Juliette, il ne put échapper aux réflexions qu'enveloppait sa surprise de tout à l'heure. Il y a dans le dévidement logique des idées une force qui travaille en nous, à notre insu, et nous demeurons confondus, parfois, de nous retrouver, sans nous être doutés du chemin parcouru, à une telle distance du point de départ. Le «ça n'a pas de sens» d'avant la séance d'escrime s'était résolu, quand Raymond franchit de nouveau la porte du cercle pour rentrer rue de Lisbonne, dans le petit monologue suivant:
—«Il n'y a pas à dire: mon bel ami… Mme de Nançay n'a rien contre moi, absolument rien. Voilà qui est évident d'après ce salut. D'ailleurs, où avais-je l'esprit pour admettre qu'une mère prudente, et qui sait la vie, demande à sa fille de ne plus recevoir du tout un monsieur compromettant? Comme si un pareil changement d'habitudes ne compromettait pas davantage une jeune femme, aux yeux des amis qui viennent dans la maison, et aux yeux de ses gens?… Mais alors cette discussion avec la vieille dame n'aurait été qu'un prétexte?… Mme de Tillières aurait imaginé ce moyen de ne plus me voir?… Cette habileté-là ne lui ressemble pas, elle si droite, si simple, si vraie, à moins que?…»
Il hésita quelques minutes devant l'hypothèse nouvelle qui surgissait devant lui. Elle lui était horriblement douloureuse, parce qu'elle impliquait que Juliette lui avait menti, et quand une femme vous a menti sur un point, il n'y a pas de raison pour qu'elle ne vous ait pas menti sur d'autres. Dans la magnifique et définitive étude que Shakespeare nous a donnée de la jalousie en composant Othello, cet analyste incomparable n'a pas négligé de marquer cette influence de l'analogie sur le soupçon. La première goutte du virus est inoculée dans le cœur du Maure par cette phrase de Brabantio: «Elle a trompé son père. Elle pourrait bien te tromper…,» et Yago insiste: «Elle a trompé son père, en vous épousant…» Tous les hommes qui aiment savent cela: que la première défiance marque le passage d'une frontière impossible à repasser. Aussi une sorte d'instinct presque animal les pousse-t-il souvent à ne pas vouloir constater le premier mensonge. Ils préfèrent ignorer, avec le vague, l'inexprimé sentiment au fond du cœur, qu'il y a quelque chose à savoir. Casal, lui, possédait un esprit trop viril pour ne pas préférer la vérité la plus amère à l'illusion la plus douce, et il continua son raisonnement:
—«A moins que?… Hé bien! Pourquoi pas? À moins qu'elle ne m'ait roulé—tout simplement… De plus forts que moi ont été mis dedans par des femmes qui n'avaient ni ces yeux, ni ce sourire, ni cette voix, ni ces manières… D'ailleurs, c'est tout naturel qu'elle m'ait menti, puisqu'elle voulait ne plus me revoir et que je ne lui fournissais aucun motif… Mais pourquoi ne plus me recevoir? À cause de ce serment? Un serment fait à son mari avant le départ pour la guerre?… Ça n'a pas beaucoup de sens non plus, cette histoire-là. Quand j'ai commencé de lui faire la cour, elle s'en est parfaitement aperçue. Je ne pouvais vouloir d'elle que deux choses: ou devenir son amant ou l'épouser… Son amant? Non, elle ne l'a pas cru, elle m'aurait fermé sa porte tout de suite, puisqu'elle est décidée à ne pas être ma maîtresse. Son procédé actuel prouve du moins cela d'une façon irréfutable. Elle devait donc prévoir que je lui demanderais sa main, un jour ou l'autre. Le serment existait déjà,—s'il existe,—et elle me laissait aller… S'il existe?… Et s'il n'existe pas, si c'est un prétexte comme la discussion avec la mère? Alors qu'y a-t-il au fond de cette soudaine rupture?… Voyons, monsieur Casal, vous aurait-on fait poser comme un simple tompin?»
Cette reprise d'un terme du vocabulaire le plus trivial, dans une phrase de ce discours intérieur et à propos de Juliette, marquait la rentrée en scène du Casal d'avant les visites à la rue Matignon,—de ce Casal qui se demandait, en quittant l'hôtel de Candale: «Avec qui peut bien être cette petite femme?»—et c'était aussi la disparition, pour toujours sans doute, du Raymond sentimental, qui, depuis plusieurs semaines, chantait la romance à Madame avec des innocences de Chérubin attendri! Le petit souffle avait passé sur les yeux de l'hypnotisé. Cette crise de premier désenchantement fut si dure qu'il lui fallut, le soir, s'abolir à coup d'alcool pour se supporter, et, à minuit, lord Herbert et lui étaient à peine capables de penser ou de parler, tant ils avaient «chargé,»—comme disait l'Anglais dans ses métaphores de yachtman. Il n'y avait pas de meilleur compagnon que Bohun pour des parties de ce genre, étant de ces ivrognes taciturnes qui s'intoxiquent méthodiquement et continuent à se tenir raides, comme des soldats en parade. Casal ne risquait pas de verser avec lui dans la confidence. Dans ces moments-là, l'Anglais n'écoutait ni ne répondait. Quelle vision regardait-il avec ses yeux bleus de fils des rois de la mer? Comment était-il arrivé à systématiser sa passion pour le whisky, au point de pouvoir compter les nuits de tout cet hiver, où il était rentré lucide? La seule personne qu'il aimât au monde était Casal,—pourquoi encore? Était-il vraisemblable que ce goût de l'ivresse et cette amitié tinssent à la même cause? Herbert avait, dans sa jeunesse, été l'amant d'une femme qui le trompait avec tout Paris et dont Casal, en effet, n'avait pas voulu à cause de son camarade. Ce dernier le savait-il? Jamais il ne s'était expliqué là-dessus. Il est certain d'autre part qu'à travers les apparentes stupeurs de son ivresse il gardait assez de lucidité pour deviner tout ce qui se passait dans la tête de son unique ami. Car, au moment de le quitter, il lui serra la main en lui disant, d'une façon très particulière, le mot du poète de son pays: «She was false as water…» Et ce «fausse comme l'eau» représentait dans sa bouche une injure fort énergique, étant donné l'opinion qu'il professait sur ce liquide.—Il se vantait de n'en jamais consommer que pour son tub.—Il est certain aussi que le conseil de défiance formulé de la sorte par son compagnon d'orgie répondait trop bien aux idées douloureuses qui continuaient de hanter Raymond, car il eut besoin d'un suprême effort de volonté pour ne pas se laisser aller à cet attendrissement de la boisson, qui a déterminé tant d'irréparables aveux.
—«Herbert a raison,» songeait-il le lendemain matin, à cheval, poussant Téméraire dans les allées les plus désertes du Bois, sous un ciel gris et qui achevait de torturer ses nerfs déjà irrités par l'alcool de la veille: «Les meilleures ne valent rien… Celle-là pourtant, une hypocrite!… Hé oui, puisqu'elle m'a vraisemblablement menti sur deux points… Derrière cette rupture il y a autre chose… Mais quoi?…»
Il ne voulait pas faire la réponse ni se prononcer nettement à lui-même le mot qui lui dévorait le cœur. Il entrevoyait que l'influence d'un autre homme expliquait seule la soudaine énergie de Juliette à son égard, et il ne supportait pas de l'entrevoir. Cette tempête intérieure eut pour résultat, d'abord, que le pauvre Téméraire fut ramené à l'écurie, couvert d'écume et brisé par une course forcée,—pour le plus grand désespoir du groom préposé à son entretien,—et puis, que Casal lui-même se dirigeait de nouveau, à deux heures, vers la rue Matignon. Pourquoi? Il savait d'avance que Mme de Tillières l'aurait, suivant toutes les probabilités, consigné définitivement à sa porte, mais il éprouvait l'impérieux besoin de s'en assurer. Il calculait aussi qu'il y avait une chance contre mille pour qu'elle n'eût pas osé donner cet ordre. Dans ce cas-là, il la verrait, et, cette fois, il lui arracherait l'aveu du vrai motif qui avait si subitement déterminé cette volte-face dans leurs relations. Il reconnut, avec une émotion mêlée de la plus cuisante anxiété, le coin de cette rue, le long mur du jardin qui la borde sur un côté, la face de la maison. Il entra sans parler au concierge, et marcha tout droit vers le perron protégé par la petite guérite vitrée. La force du désir était si vive en lui,—et nous sommes toujours si près de croire à ce que nous désirons fortement,—que ce lui fut une déception lorsque le valet de pied lui répondit, avec une physionomie inscrutable:
—«Madame la marquise n'est pas chez elle…»
—«Je devais m'y attendre,» se dit Casal, «et ce n'est pas fier d'être venu me faire dire cela…»
Il s'en allait sur cette pensée, du pas mélancolique d'un homme qui n'a aucun but devant lui, lorsque, en fouillant la rue de cet œil aiguisé qui fonctionne quasi mécaniquement chez les chasseurs, les pêcheurs et les escrimeurs, tous gens dressés à une observation continuelle du détail des choses autour d'eux et devant eux, il aperçut, marchant en sens inverse, sur l'autre trottoir, quelqu'un qu'il ne reconnut pas bien d'abord, et avec lequel il échangea un coup de chapeau presque hésitant.
—«Parbleu,» se souvint-il tout d'un coup, «c'est le comte Henry de Poyanne… C'est juste… Il est lié avec Mme de Tillières… Je me rappelle avoir entendu Mme de Candale ou Juliette, je ne sais plus, dire qu'il revenait ces jours-ci… Il va peut-être chez elle… Je verrai bien s'il est reçu… S'il l'est, je ne pourrai plus douter que la porte me soit fermée…»
Il se retourna pour suivre des yeux celui dans lequel il ne soupçonnait pas encore un rival, et il vit que Poyanne, arrêté sur le seuil de la maison de Mme de Tillières, s'était, lui aussi, retourné, pour le suivre également des yeux. Les deux hommes demeurèrent quelques secondes, immobiles, à se dévisager. Puis le comte poussa le battant de la porte et ne reparut plus.
—«Allons,» pensa Casal, «ça y est… Elle le reçoit et elle ne me reçoit pas… Mais pourquoi diable a-t-il fait ainsi attention à moi? Au temps où nous nous voyions chez Pauline de Corcieux, à peine si nous nous adressions la parole et si j'avais l'air d'exister pour lui, tandis que maintenant… Mme de Tillières lui aurait-elle raconté qu'elle m'a consigné? Dans quels termes sont-ils? C'est le seul de ses amis que je n'aie pas vu avec elle… Nous en avons parlé. Dans quelles circonstances?…»
Il se souvint alors tout d'un coup, et avec une exactitude extrême, d'une petite scène qui, sur le moment, avait passé pour lui inaperçue;—mais cette rencontre à cette porte la fit ressusciter soudain dans le champ de sa vision intérieure, comme si elle eût daté de la veille. C'était chez Mme de Candale. Juliette se montrait gaie et rieuse. La comtesse avait par hasard prononcé le nom du grand orateur monarchiste, et Casal s'était mis à le plaisanter. Avec son tact habituel, il avait tout de suite senti qu'il faisait fausse route, car les deux amies n'avaient pas relevé un seul de ses mots et les sourcils de Mme de Tillières s'étaient subitement froncés. Puis la causerie avait changé et la jeune femme ne s'y était plus mêlée que distraitement. Casal se rappela encore ce détail. Quel rapport pouvait bien rattacher ses préoccupations d'aujourd'hui à son impression d'alors? Il ne s'en rendait pas compte, mais l'image de cet homme debout sur la porte de Juliette et qui l'accompagnait, lui, l'évincé, de son regard, lui resta présente toute l'après-midi qu'il passa au jeu de paume des Tuileries. Là, ayant rencontré le jeune marquis de La Môle, député de la droite comme le comte Henry, il lui demanda:
—«Tu connais Poyanne, toi, Norbert?»
—«Beaucoup. Pourquoi cela?»
—«Parce que je dois dîner avec lui un de ces jours. Quel homme est-ce?»
—«Du talent, mais…,» et le jeune marquis fit avec sa raquette le geste d'un barbier qui vous rase le visage…, «dans les grands prix…»
—«Et sous le rapport des femmes?…»
—«Un prédestiné… Tu sais que la sienne l'a lâché et qu'elle vit à Florence avec un des Bonnivet, m'a-t-on dit… Quant à lui, nous ne lui connaissons pas de maîtresse… Pourtant,» ajouta-t-il en riant, «j'ai bien cru autrefois que Mme de Candale en tenait pour lui… Elle était là, dans la tribune, toutes les fois qu'il devait parler, avec une de ses amies que l'on voit quelquefois dans sa baignoire, à l'Opéra, une blonde, un peu fade, d'assez beaux yeux. Tu ne saisis pas?…»
—«Pas du tout,» répondit Raymond qui venait de reconnaître Mme de Tillières à ce signalement rapide. «Mais,» ajouta-t-il, «c'est justement chez Mme de Candale que nous devons ou devions dîner. Il était absent, et tout a été remis…»
—«Il est revenu il y a quatre ou cinq jours,» reprit La Môle, «nous sommes de la commission de l'armée ensemble… Il est allé dans le Doubs faire une campagne qui n'a pas réussi…»
Ce bout de dialogue entre ces deux artistes dans l'art de couper la balle fut interrompu par la reprise d'une partie où Raymond commit fautes sur fautes. Il venait d'apercevoir nettement une piste nouvelle de douloureux soupçons, et il sentait qu'il allait lui être impossible de ne pas s'y engager aussitôt. Il se produit dans tout homme chez qui s'éveille la défiance un phénomène d'hyperacuité des sens analogue à cet instinct du sauvage en guerre à qui n'échappe ni le froissement d'une herbe, ni le bris d'une branche, ni un fil accroché à un buisson, ni un caillou déplacé par un pied hâtif. Que celui-ci avait marché vite, conduit ainsi de petits signes en petits signes sur le fatal chemin! La rencontre avec Mme de Nançay l'avait fait douter du prétexte imaginé par Juliette. Ce doute sur ce premier point l'avait amené au doute sur le mystérieux serment, et il en était à suspecter tout le caractère de celle en qui, depuis deux mois, il avait tant cru, lorsque le regard échangé avec Poyanne avait appelé son attention sur cet ami mystérieux de Mme de Tillières. D'apprendre que le comte n'avait aucune maîtresse connue, que les discours du célèbre orateur étaient assidûment suivis par Juliette, enfin que le retour de ce personnage coïncidait absolument avec son exclusion à lui,—n'était-ce pas assez pour provoquer une autre crise d'imagination jalouse? Son expérience de Parisien, si longtemps endormie par l'ensorcellement de son nouvel amour, devait rendre cette crise plus intense encore. Il avait trop vécu pour ne pas savoir qu'avec les femmes tout est toujours possible, et pourtant Juliette lui était si chère que de concevoir qu'elle avait, elle, un amant, lui paraissait presque monstrueux, et il se raisonnait au soir de cette fatale conversation dans le jeu de paume, couché sur un des divans de son petit salon, s'empoisonnant de tabac, contre toutes ses habitudes, et incapable de supporter même la société d'Herbert Bohun:
—«Oui, il y a un homme derrière cette résolution… C'est trop net, trop carré, trop absolu… Pour que Juliette ne m'ait pas prié simplement d'espacer mes visites, il faut que quelqu'un soit intervenu qui ait dit:—Ou lui ou moi… Et ce quelqu'un serait Poyanne? Averti par qui? Mais par d'Avançon, cela va de soi. Encore l'autre jour, il me regardait d'une manière… Je le repincerai au demi-cercle, ce voyageur-là… Donc Poyanne débarque chez elle… Il la met au pied du mur. Mais de quel droit, s'il n'est pas son amant? Et elle n'a pas d'amant. Non. Elle n'en a pas. Ou bien c'est une coquine comme je n'en ai pas rencontré… Allons donc!» Et il se raidit contre sa propre douleur. «Et pourquoi ne serait-ce pas une allumeuse?» Il éprouvait un atroce plaisir à salir son sentiment par ce terme odieux. «Ça l'aura amusée de me rouler, moi, Casal, de m'avoir là, par terre, sous ses petits pieds, à cause de tout ce qu'on lui avait dit de moi… Elle était inoccupée, ce printemps, j'ai fait un intérim; l'autre, le vrai, est revenu… La vieille mère, la foi jurée, le vague fantôme du mari mort, on m'a tout servi, j'ai tout gobé,—et le tour est joué… Hé bien! non, elle était sincère. Il a fallu la croix et la bannière pour forcer sa porte dans les commencements… Dans cette première visite, sa pâleur, puis sa rougeur,—sa manière d'être à l'Opéra, puis chez Mme de Candale, puis chez elle, tout a été si naturel de sa part, et si peu fair… Puis sa tristesse ces derniers temps? Mais si elle est la maîtresse de Poyanne et si elle ne peut pas le quitter pour une raison quelconque, tout en m'aimant? Cela encore est possible.—La maîtresse de Poyanne?» Il répétait ces mots à haute voix, avec une amertune infinie, et, de même qu'il recommençait d'employer, en pensant à Juliette, des paroles brutales, il retrouva dans sa fièvre de défiance ce pouvoir de flétrir l'image qu'il se formait d'elle, abandonné dès le premier jour. Il se contraignit à se la figurer dans les détails d'un rendez-vous de galanterie, et cette vision exaltant son trouble intime jusqu'à la frénésie:
—«Cela ne peut pas durer ainsi,» conclut-il après des heures de pareilles allées et venues de sa pensée, «je veux savoir et je saurai…»
Que de maris, que d'amants tourmentés ainsi par les affres du doute, angoissantes comme celles de la mort, se sont prononcé la même phrase et se sont heurtés au même indéchiffrable problème! Savoir, tenir la preuve, quelle qu'elle soit; mais la preuve, après laquelle on comprend du moins l'être dont on souffre,—c'est pour le jaloux le rêve de l'eau pour le marcheur du désert, de la maison close pour le vagabond de la route, de la terre ferme pour le marin en détresse. Par un étrange illogisme de la passion, le malheureux qui soupçonne a pour suprême désir de connaître avec certitude la chose dont la simple imagination le désespère. C'est dans ces minutes-là que se commettent des infamies qui révèlent l'arrière-fond criminel de tout cœur exaspéré. Espionner, briser des cachets de lettres, forcer des serrures, le soupçon conçoit tout, il ose tout. La première idée de Casal fut qu'il mettrait à la poursuite de Mme de Tillières quelqu'un de ces limiers de police privée, dont l'existence presque avouée est une des hontes du Paris moderne. Puis le jeune homme éprouva comme un haut-le-cœur à la pensée de livrer le nom de celle qu'il aimait si profondément à travers ses défiances, aux infâmes exécuteurs de ces basses œuvres de jalousie. Il y avait en lui cette droiture native qui se retrouve aux heures tragiques de la vie, et que révoltent les abjections de certains compromis. Après avoir creusé dans tous les sens cette question des rapports de Poyanne et de Juliette, Raymond en vint à cette évidence que Mme de Candale, elle, savait la vérité. C'était aussi la seule personne avec laquelle il eût un champ libre d'action. Mais comment arracher à cette loyale amie un secret qu'elle devait garder avec plus d'énergie encore que s'il eût été le sien propre? Voici le procédé auquel il s'arrêta au sortir d'un de ces accès de méditation concentrée qui finissent, devant un problème infiniment compliqué, par vous faire mettre le doigt sur la solution simple, et c'est le plus souvent la juste. Mme de Candale aimait vraiment Mme de Tillières. En admettant qu'une liaison cachée existât entre son amie et Poyanne, elle devait se demander avec une certaine anxiété ce que Raymond pouvait en soupçonner. Dans ces conditions il était assuré de la bouleverser, s'il allait droit à elle, lui dire: «Je sais tout…» Puis il profiterait de ce bouleversement pour nommer quelqu'un dont il connaissait les relations avec Juliette comme certainement innocentes. La comtesse défendrait Mme de Tillières. Ce serait le moment alors de lui nommer Poyanne et de constater si cette seconde défense était exactement identique à la première. Toute maîtresse d'elle-même que fût la jeune femme, il y avait beaucoup de chances pour qu'elle fût déconcertée, et elle se laisserait aller à repousser plus vivement celle des deux accusations qui serait vraie. L'ingéniosité de ce plan parut si forte à Casal, qu'il résolut de l'exécuter le jour même, et, dès les deux heures, il entrait dans le salon de la rue de Tilsitt, où il avait goûté, entre Mme de Candale et son amie, de si douces heures de conversation. Ce souvenir lui fit mal, à revoir la figure connue de la pièce, la disposition des meubles, le buste du vieux maréchal, et, assise dans son fauteuil préféré, Gabrielle qui n'était pas seule. Alfred Mosé se trouvait là, et un détail prouvera le déraillement moral de Raymond: lui qui considérait avec justice le petit-fils du célèbre banquier comme le plus fin des hommes et le plus difficile à tromper, à peine put-il cacher son impatience de rencontrer un tiers entre lui et la comtesse. Heureusement, Mosé possédait, au service de sa conduite mondaine, un tact d'une finesse supérieure, et il ne resta que dix minutes après l'arrivée du nouveau visiteur,—juste assez de temps pour ne point paraître se douter qu'il était de trop. L'effort que fit Mme de Candale pour le retenir le trompa cependant, car il crut cet effort joué, au lieu que la pauvre femme, à qui les yeux de Raymond avaient causé une épouvante, appréhendait réellement de rester seule avec le nouveau venu.
—«Ah çà!» se disait donc Alfred en descendant l'escalier, «y aurait-il quelque chose entre la jolie comtesse et Raymond?»
Tandis que ce subtil observateur, aussi habile diplomate dans la manœuvre de ses propres intérêts que d'Avançon l'était peu, repassait en esprit les diverses observations qui pouvaient donner un corps à son hypothèse, Casal, lui, commençait déjà l'attaque, avec cette brusquerie qu'il jugeait, non sans raison, le meilleur procédé pour surprendre le secret dont la possession devait, lui semblait-il, tuer du coup son amour. Car il s'était bien juré, s'il acquérait la preuve d'une intrigue entre Poyanne et Juliette, de considérer cette dernière comme morte pour lui. Il y penserait sans plus d'émotion que s'il se fût agi d'une petite actrice ou d'une fille par laquelle il eût été roulé.
—«Savez-vous,» dit-il, lorsque la porte se fut refermée derrière la mince silhouette de Mosé, après une minute d'un de ces silences de tête-à-tête si gros d'orages, «savez-vous, madame, que vous n'avez pas été gentilles, Mme de Tillières et vous, de vous moquer de moi comme vous avez fait?…»
Il avait pris, pour lancer cette phrase, son ton le plus détaché, celui d'un homme qui a été victime d'une mystification, qui l'a démasquée et qui s'apprête à la rendre au mystificateur. Mais il n'avait pu changer l'expression de ses prunelles claires, plus dures encore à cette minute qu'à son entrée, et ce fut avec une anxiété singulière que Gabrielle répondit:
—«Expliquez-vous.» Et elle ajouta: «Et puis n'ayez pas votre air persifleur. Quand il s'agit de mon amie et de moi, vous savez qu'il est très déplacé…»
À tout hasard, la brave et fière petite comtesse se préparait à se fâcher, afin de couper court à l'entretien, et tout net, s'il tournait du côté qu'elle appréhendait déjà. Casal soupçonnait quelque chose, voilà qui était évident,—mais quoi?
—«Non,» reprit Raymond, «vous n'avez pas été gentilles. Pourquoi avez-vous imaginé de mêler Mme de Nançay à toute cette histoire, quand il était si simple à votre amie de me dire tout bravement, tout uniment:—Monsieur, vous êtes un galant homme, je m'en fie à votre honneur… Je ne suis pas libre. Vous me gênez en venant chez moi, vous bouleversez toute ma vie. Ne venez plus?»
—«Vous continuez à parler par énigmes,» dit Mme de Candale en fronçant le sourcil et avisant sur la table un ouvrage commencé, «mais cela vaut peut-être mieux… Vous m'avez négligée depuis quelques jours, vous êtes retourné dans votre bande et j'ai bien peur qu'en venant ici aujourd'hui, vous ne vous soyez trompé d'adresse.»
—«Hé bien!» répondit-il avec un accent de plus en plus âpre, «puisque vous voulez que je mette les points sur les i, madame, j'irai droit au fait… Je sais, entendez-vous bien? je sais que Mme de Nançay n'est pour rien dans la résolution de Mme de Tillières… C'est un homme qui a exigé que je fusse consigné à la porte, parce qu'il en a le droit,—et cet homme, je connais son nom…»
S'il avait espéré surprendre une émotion quelconque sur le délicat visage de la comtesse, cette attente était bien trompée, car les petites mains, qui avaient pris le crochet, continuaient d'en faire courir la pointe dans la laine sans un tressaillement. La bouche demeurait immobile et empreinte d'une expression de demi-dégoût. Les yeux suivaient le travail des mains, et c'était la plus naturelle attitude du monde: celle d'une femme à laquelle un fâcheux débite un récit parfaitement insignifiant. Seules les épaules se soulevaient, avec ce joli geste qui ne daigne même pas s'indigner contre une accusation insensée. Mais, si fidèle amie que fût Mme de Candale et si prudente, elle était femme et curieuse, et elle commit la faute de laisser Raymond parler encore, pour en savoir davantage. Elle avait échappé au premier des deux pièges qu'il avait résolu de lui tendre. Accepter que le jeune homme continuât, c'était lui permettre de dresser le second.
—«Ah!» insistait-il, «vous ne me répondez pas… Et vous avez raison. Vous comprenez que c'est un peu dur tout de même d'être sacrifié aux jalousies de qui? d'un monsieur Félix Miraut, un cabotin de peinture qui se croit un grand seigneur de la Renaissance parce qu'il s'habille en velours pour copier trois brins de lilas et une rose, d'un industriel en couleurs qui se fait cent mille francs de rente à coup de visite…»
Il allait, allait, traçant du brave artiste une de ces caricatures atroces et faussement ressemblantes, comme l'envie excelle à en dessiner, d'après les traits visibles des hommes célèbres. Il lui suffit d'interpréter en mal quelques-uns des innocents enfantillages presque toujours inséparables du talent. Les ennemis de Miraut lui reprochaient en effet l'excentricité de ses costumes d'intérieur comme un cabotinage, et le goût du monde comme une marque de vilaine diplomatie. Il portait ces costumes, parce qu'il s'en amusait, et il allait dans les salons, parce qu'après sept heures, et fatigué de travail, cet artiste très raffiné aimait à reposer ses yeux sur un joli décor. En outrant, dans ce cas, la critique contre un homme encore assez jeune pour plaire et assez intimement lié avec Mme de Tillières pour être suspecté sans trop d'invraisemblance, Casal comptait bien tromper la finesse de son interlocutrice, d'autant plus qu'en parlant de Miraut, il pensait à l'autre, à son vrai rival; et sa voix n'avait pas de peine à se faire railleuse et dure, sa physionomie à exprimer une souffrance dont la comtesse fut la dupe; car, soudain rassurée sur la piste suivie par la défiance de Raymond, elle se prit à lui sourire indulgemment comme à un malade:
—«Mais vous êtes fou, mon pauvre ami,» répondait-elle, «fou à enfermer. Miraut jaloux de vous! Miraut ayant des droits sur Mme de Tillières!… Voyez, je ne peux même pas me fâcher contre vous… Miraut! Pourquoi pas d'Artelles? Pourquoi pas Prosny? Pourquoi pas d'Avançon? Tenez, pendant que vous y êtes, vous devriez vous défier de d'Avançon… Je vous assure que les assiduités d'un homme aussi dangereux sont un beau sujet de méditation pour un connaisseur en caractères comme vous vous montrez en ce moment.»
—«Alors, si ce n'est pas Miraut…,» dit Casal avec une ironie qui fit soudain se refroncer les sourcils de Mme de Caudale.
—«Si ce n'est pas Miraut?…» répéta-t-elle.
—«C'est peut-être bien l'ami qui est revenu précisément le jour où l'on m'a donné congé… M. de Poyanne, je crois.»
—«Écoutez, Casal,» répondit la jeune femme en haussant de nouveau les épaules, mais cette fois sans sourire, «je vous ai toujours défendu quand on vous attaquait, j'ai toujours dit que vous valiez mieux que votre réputation, qui est détestable. Tout à l'heure encore je n'ai pas voulu vous prendre au sérieux… Mais si vous l'êtes, sérieux, si vous soupçonnez vraiment d'une aussi vilaine façon une femme qui est ma meilleure amie, que vous avez connue par moi et chez moi, et si vous allez colportant vos calomnies comme vous venez le faire ici, c'est une abominable action, entendez-vous, et que je n'admettrai pas… Mme de Tillières a été avec vous d'une loyauté parfaite. Elle nourrissait des préventions qu'elle a dominées par égard pour moi. Elle vous a reçu et n'a eu avec vous aucune coquetterie. Des difficultés avec sa mère lui rendent vos rapports pénibles, presque impossibles… Elle vous en prévient loyalement, et voilà qu'au lieu de lui obéir, vous la calomniez, et que vous exercez votre imagination à salir les amitiés qui l'entourent… C'est une indignité, entendez-vous? une indignité…»
—«Vous avez raison, madame,» dit Raymond, après un nouveau silence, «et je vous demande pardon… Je vous promets,» ajouta-t-il d'une voix sourde, «que je ne vous parlerai plus jamais de Mme de Tillières…»
—«Et que vous ne penserez plus d'elle ce que vous venez d'en dire?» insista la comtesse.
—«Et que je ne le penserai plus…,» dit Casal; et il eut la force de continuer l'entretien sur un autre ton, en abordant un autre sujet, mais cette fois, il n'arriva plus à tromper Gabrielle qui pourtant ne chercha pas à en savoir davantage. Elle se reprochait déjà de n'avoir pas suivi le seul procédé vraiment efficace pour dérouter une inquisition jalouse: le silence. Elle sentit, sans bien comprendre cependant la force de la ruse employée par le jeune homme, qu'elle avait trop parlé. Aussi, lorsque Casal eut pris congé d'elle, demeura-t-elle longtemps, longtemps, le front dans sa main, à se faire des reproches et à se demander si elle devait ou non prévenir Juliette. Un danger menaçait son amie. Elle le sentait, par le même instinct qui lui faisait apercevoir maintenant dans Raymond des abîmes de passion auxquels elle n'eût pas cru avant cette visite:
—«Oui,» conclut-elle, «j'irai rue Matignon, et tout de suite, la mettre en garde… Après tout, que peut-il faire, sinon l'ennuyer d'une lettre ou d'une scène? Mais comment a-t-il découvert la vérité?»
Non. Casal ne l'avait pas entièrement découverte, cette vérité cruelle.—L'épreuve pourtant avait réussi et Mme de Candale, en défendant son amie d'une façon si légère à propos de Miraut, puis si vive à propos de l'autre, venait de préciser le champ de recherches où cette jalousie en éveil allait opérer: c'était bien du côté de Poyanne qu'il fallait poursuivre le secret de la vie de Mme de Tillières. Trop évidemment, la comtesse n'avait pas attaché une importance égale aux deux accusations. Pourquoi, sinon parce que la seconde touchait à quelque chose de vrai, et l'autre non? Quand le jeune homme se retrouva face à face avec lui-même, au sortir de cette visite, il subit la crise de souffrance dont s'accompagne chaque progrès de la jalousie vers la certitude. Un fait nouveau était acquis et Raymond l'interpréta aussitôt, comme il arrive aux cœurs tourmentés, dans le sens de ses pires imaginations. «Plus de doute,» se disait-il en marchant du côté du Bois pour dompter son anxiété par une de ces promenades forcenées qui, dans ces heures-là, ne fatiguent même pas le corps, «non, plus de doute, Poyanne est son amant.»
Les visions affreuses qu'il avait essayé de fuir en hasardant son étrange démarche auprès de Mme de Candale lui revinrent, sans qu'il luttât contre elles, cette fois. Elles le hantaient, elles l'obsédaient de nouveau, le soir, assis à table avec son inséparable lord Herbert. Elles ne devaient pas le quitter durant les jours qui suivirent, et qu'il employa tour à tour à lutter contre sa peine à force d'excès, puis à prendre et reprendre encore les idées d'où naissait cette peine. Ne possédant pas les données qui lui eussent permis de reconstituer toute l'histoire de Juliette depuis dix années, il ne devinait en aucune manière le drame qui s'était joué dans cette âme, ce duel entre l'amour et la pitié, cette lutte entre la soif du bonheur personnel et un besoin de fidélité à des engagements pris. Cette créature si fine lui apparaissait comme une énigme de duplicité d'autant plus monstrueuse qu'il l'avait sentie plus charmante. S'était-il assez abandonné à sa merci! L'avait-il assez sottement jugée noble, fière, délicate, pure! et elle s'amusait à tromper avec lui le loisir que lui laissait l'absence d'un amant!—«Oui, d'un amant,» insistait-il, apercevant, à mesure que les jours succédaient aux jours, s'efforçant d'apercevoir plus d'indiscutable signification dans l'attitude de Mme de Candale. Puis, à de certaines minutes, il était bien contraint de se dire:
—«Non, ce n'est pas encore une preuve absolue, la preuve… Mais l'a-t-on jamais, à moins d'avoir vu?…»
Telles étaient les dispositions d'esprit où se trouvait cet homme malheureux en gagnant, une semaine environ après sa visite chez Mme de Candale, son fauteuil du Théâtre-Français, le dernier mardi de la saison. Malgré son malaise intime, étant de la race de ceux qui ne se rendent pas, il multipliait les occasions de ne pas rester seul, et, après avoir vaqué toute la journée à des occupations de sport, il s'entraînait le soir à des corvées de vie élégante, comme s'il n'eût pas porté dans son cœur la lancinante plaie du plus affreux soupçon. Et puis, en allant dans les endroits comme l'Opéra ou la Comédie qu'il détestait le plus jadis, et à cette époque de l'année, il recherchait,—sans se l'avouer,—la possibilité de revoir Mme de Tillières. Il ne l'avait pas rencontrée une seule fois depuis que, réveillée de son évanouissement, elle l'avait renvoyé de chez elle. En vain se tendait-il à ne pas écouter la voix qui plaidait dans son cœur pour la jeune femme. Elle éveille en nous un écho si tendre, cette voix qui défend notre amour contre nous-mêmes! Et, malgré lui, Casal voyait dans la réclusion que supposait cette constante absence un signe que son trouble de la dernière entrevue n'avait pas été joué. Une de ces superstitions inexplicables et invincibles, comme en ont les amants, l'empêchait de croire qu'elle eût quitté Paris, quoiqu'il y eût bien des probabilités pour qu'elle eût pris ce sage parti. Mais non, tout ne pouvait pas être ainsi fini entre eux, sans une nouvelle et décisive explication, et, ce soir encore, il était là dans une stalle, n'écoutant pas la pièce et fouillant les loges de sa lorgnette, bien qu'il eût déjà constaté que la baignoire de Mme de Candale, où Mme de Tillières venait toujours, restait désespérément vide. Tout d'un coup, à trois rangées de fauteuils de lui, en avant, ses yeux rencontrèrent le visage, tourné de son côté, de quelqu'un qui le regardait lui-même, et il reconnut Henry de Poyanne. Comme dans la rue Matignon, et sur le seuil de la maison de Juliette, ce croisement de regards ne dura qu'une seconde, et aussitôt le comte parut uniquement occupé à suivre le dialogue et le jeu des acteurs. Raymond, lui, n'avait pas besoin de se détourner pour continuer à considérer son rival. Il lui suffisait de se pencher un peu, et il voyait les cheveux blonds par places et grisonnants à d'autres du célèbre orateur, son profil perdu, ses maigres épaules, la main sur laquelle cet homme appuyait son menton, sans doute pour se donner une contenance, et cette main fine serrait la lorgnette avec une nervosité qui révélait une émotion contenue. Du moins Casal se l'imagina ainsi. Lui-même était bouleversé. Il y a dans la présence du rival que nous soupçonnons de posséder ou d'avoir possédé la femme dont nous sommes épris, un principe de répulsion qui va chez certains êtres jusqu'à l'anéantissement et qui chez d'autres éveille de ces rages froides auxquelles un crime ne coûterait pas. De telles rencontres remuent dans notre nature amoureuse tout l'arrière-fond féroce du mâle qui tue plutôt que de partager. Les volontés les plus étranges en jaillissent qui nous étonnent, plus tard, comme si c'était un autre qui les avait conçues et exécutées. Ainsi et tandis qu'il contemplait avec l'avidité de la jalousie cet homme assis à quelques mètres de lui et l'objet de ses plus douloureuses rêveries depuis des heures et des heures, une singulière, une folle idée s'empara soudain de Casal. Il eut l'intuition qu'il la tenait, cette preuve tant désirée. Cette fois il allait pouvoir achever en évidence absolue les probabilités, encore douteuses malgré tout, de son entretien avec Mme de Candale. Il n'ignorait pas que Poyanne s'était battu en héros pendant la guerre. Il savait, d'autre part, le duel de Besançon, auquel le comte avait su contraindre l'amant de sa femme. Il avait donc devant lui quelqu'un de trop brave pour supporter le moindre affront:
—«Raisonnons,» se dit-il. «Si je l'aborde dans l'entr'acte et que je lui fasse, de lui à moi, et sans témoins, une de ces demi-avanies qu'un homme de son caractère ne peut tolérer sans obéir pour cela à des raisons impérieuses, je saurai tout enfin… S'il est l'amant de Mme de Tillières et si c'est lui qui m'a réellement fait mettre dehors, à tout prix il voudra que le nom de cette femme ne soit prononcé ni entre nous, ni à propos de nous, et il s'arrangera pour éviter une rencontre. S'il n'y a rien entre eux, il m'arrêtera au premier mot, et puis je lui donnerai ou il me donnera un coup d'épée… On ne sait jamais… Ça m'amusera de me battre en ce moment, et ce risque vaut bien la chance d'avoir ma preuve… Car s'il file doux, c'est bien une preuve, cette fois, et indiscutable.»
Ce projet insensé n'eut pas plus tôt saisi cette âme frénétique que l'accomplissement en devint inévitable. À de certaines minutes,—et Casal en était à une de ces minutes-là,—il semble que l'amour ressuscite en nous le sauvage primitif pour lequel concevoir et agir ne font qu'un, et un peu du calme impassible du sauvage se mélange en effet à ces fureurs lucides d'un instant. Si tous les nerfs de Raymond étaient tendus comme pour un combat au couteau, personne ne s'en aperçut parmi les camarades qui lui serrèrent la main, lorsque, la toile tombée, il alla se poster à l'entrée du couloir, afin d'attendre Poyanne au passage, et il l'abordait avec les formes les plus courtoises:
—«Me ferez-vous l'honneur, monsieur,» lui dit-il, «de m'accorder un instant d'entretien?… Ici, voulez-vous?» Et il lui indiqua un angle dans ce couloir à l'écart des allants et venants: «Nous serons plus seuls…»
—«Je vous écoute, monsieur,» répondit le comte, visiblement stupéfait de cette entrée en matière. Il eut la sensation immédiate que son interlocuteur inattendu voulait lui parler de Juliette, puis il se dit: «C'est impossible. D'abord, il ne sait rien, et puis, malgré tout, il est trop gentleman pour cela.» Cependant l'autre reprenait, toujours à mi-voix, et du même ton que s'il se fût agi d'une petite confidence échangée entre deux indifférents du monde sur une histoire de cercle ou de salon:
—«C'est bien simple, monsieur, et je ne vous retiendrai pas longtemps; je voulais uniquement vous demander si vous avez quelque raison particulière pour me dévisager comme vous venez de le faire tout à l'heure, à plusieurs reprises, avec une insistance qui, j'ai le regret de vous le dire, ne saurait en aucune manière me convenir.»
—«Il y a un malentendu entre nous, monsieur,» répliqua Poyanne. Il était devenu très pâle et faisait un visible effort pour garder la plus tranquille politesse devant un si étrange discours. «Car j'ignorais, voici cinq minutes, que vous fussiez dans la salle…»
—«Je suis désolé de devoir vous contredire, monsieur,» repartit Raymond. «Vous m'avez fixé, je vous le répète, à plusieurs reprises, et comme ce n'est pas la première fois que pareille chose arrive, j'ai voulu en avoir le cœur net et vous avertir que je suis prêt, au besoin, à vous défendre de me regarder ainsi…»
À mesure qu'il prononçait ces paroles d'une si gratuite et d'une si extraordinaire insolence, il pouvait suivre, sur le visage du comte, la lutte qui se livrait, dans le gentilhomme, la lutte entre la fierté outragée et l'absolue résolution de ne rien relever. Poyanne venait, en effet, d'apercevoir, avec la rapidité de raisonnement qui s'éveille en nous dans de semblables moments, cette vérité: «Casal sait que Mme de Tillières l'a renvoyé à cause de moi. Donc, il sait aussi mes relations avec elle. Un homme capable de cette inqualifiable algarade est aussi capable de la nommer si nous nous battons… Il faut à tout prix éviter cela…» Et il eut l'énergie de se dompter à nouveau et de répondre:
—«Encore une fois, monsieur, je vous affirme qu'il y a entre nous un malentendu. Je n'ai jamais eu aucun motif pour vous regarder d'une façon qui puisse vous gêner, et je n'ai pas l'intention de commencer après un entretien qui n'a par conséquent plus la moindre raison de se prolonger et que je vous prie de vouloir bien interrompre…»
—«En effet!» dit Casal, «je vois que je n'ai pas à causer davantage avec un lâche…» Cette phrase d'insulte lui partit des lèvres malgré lui. Elle était absolument contraire à son plan de simple enquête. Mais c'est qu'à trouver le comte si troublé à la fois et si maître de ce trouble, si sensible et si délibérément disposé à éviter une querelle, il avait eu de nouveau, comme dans sa conversation avec Mme de Candale, une seconde d'évidence. Cette seconde suffit pour que la fureur de la jalousie lui arrachât le mot irréparable après lequel un homme de cœur, qu'il soit ou non l'amant d'une femme, ne recule plus. De si pâle, le visage du comte était devenu pourpre.
—«Monsieur,» dit-il, «je vous ai répondu comme j'ai fait tout à l'heure, parce que j'ai cru que vous vous trompiez de bonne foi… Je vois que vous me cherchez une mauvaise querelle et que vous désirez une affaire. Vous l'aurez… J'ignore pour quel motif vous voulez bien vous occuper de quelqu'un qui ne s'est jamais occupé de vous. Mais je n'admets pas que personne au monde me parle comme vous venez de me parler, et j'aurai l'honneur de vous envoyer deux de mes amis, à une seule condition,» ajouta-t-il impérieusement, «c'est que vous exigerez des vôtres ce que j'exigerai des miens, leur parole que cette affaire demeure absolument secrète…»
—«Cela allait de soi, monsieur,» dit Casal; et comme pour prouver à son interlocuteur la sincérité de cette promesse, il interpella Mosé qui passait, pour lui demander:
—«Voyons, Alfred, vous rappelez-vous exactement à quelle date on jouait ici la pièce de Feuillet, où Bressant était si étonnant? L'Acrobate, je crois,—le même sujet que ce chef-d'œuvre de La Petite Marquise, mais en romanesque. Nous discutions là-dessus, M. de Poyanne et moi. Il tient pour 1872 et moi pour 1873…»