X
AVANT LE DUEL
Le lendemain du jour où avait eu lieu dans les couloirs du Théâtre-Français cette scène impossible à prévoir et qui jetait brusquement la tragédie à travers le roman tout sentimental de la faible Juliette, elle était, elle, à suivre seule, vers les deux heures de l'après-midi, l'allée circulaire de son petit jardin. Les grappes rosées des acacias en fleur parfumaient l'air de leur arome sucré que la songeuse respirait longuement. Elle regardait les feuillages verdoyer sous la lumière du soleil d'été, le massif épanoui des roses rouges et blanches dressées sur leurs tiges, le frémissement du lierre sur la muraille, et le vol d'un oiseau qui de temps à autre se posait sur le gazon pour s'enfuir ensuite aux branches prochaines. Depuis sa conversation avec Casal, elle n'avait pas cessé de se sentir souffrante, et ç'avait été pour elle un comble de peine dans cette peine de ne pouvoir entièrement cacher à Poyanne la mélancolie où elle s'enfonçait, où elle se noyait un peu plus avant chaque jour. Et comment tromper tout à fait l'inquiète lucidité de cet homme? Il était si tendre que cela semblait aisé; mais, à un certain degré d'intensité, la tendresse devient si maladivement susceptible qu'elle équivaut à la plus perspicace défiance, et, dès le premier de leurs nouveaux rendez-vous, Poyanne n'avait-il pas soupçonné sa maîtresse d'être venue là pour lui et non pour elle, par pitié et non par amour? D'ailleurs, est-ce que cela s'imite, l'amour véritable, cet élan de tout l'être, ce ravissement intime qui fait que la présence adorée est réellement pour nous le terme du monde et du temps, la sensation suprême, celle au delà de quoi nous ne concevons rien, tant notre âme est remplie par elle jusqu'à la dernière limite de sa capacité. Non, la comédie de ces extases du cœur n'est pas possible à jouer. La voix d'une femme saura s'adoucir pour prononcer des phrases plus douces encore que cette voix, ses yeux apprendront à ressembler à ces phrases. Elle aura soif de persuader à son amant qu'elle est heureuse—pour qu'il soit heureux. Stérile mensonge! Si cet amant aime véritablement, il aura bientôt, par une douloureuse magie de divination, discerné sous l'accent ému l'arrière-fond caché d'effort, dans les prunelles la brisure du regard, et ce qu'il y a de cruellement factice dans cette volonté de tendresse. Hélas! Peut-il se plaindre d'un mensonge qui prouve encore tant d'affection à défaut d'un trouble plus passionné? Avons-nous le droit de reprocher à un être de ne pas sentir comme nous voudrions qu'il sentît, comme il croit quelquefois sentir? Et l'on se tait de cet étrange malaise, et l'on retombe, comme fit Henry de Poyanne dès le lendemain de ce rendez-vous de Passy, dans cette silencieuse et folle scrutation des moindres nuances où une parole, un geste, un jeu distrait de physionomie deviennent des preuves à l'appui de cette affreuse et fixe idée: «Je suis plaint, je ne suis plus aimé…» Pour le comte cette idée se doublait d'une autre plus affreuse encore et qu'il tentait vainement de chasser. Un nouvel entretien avec d'Avançon lui avait révélé que Casal était définitivement consigné à la porte. Le vieux diplomate ne s'y était pas trompé:
—«Je n'ai qu'à voir la tête qu'il me fait au petit club,» avait-il dit en se frottant les mains, «pour en être sûr.»
Ainsi, Mme de Tillières avait tenu sa promesse. Elle ne recevait plus le jeune homme. Même sans confirmation d'aucune sorte et sans enquête nouvelle, Henry en était sûr. Sa rencontre avec Raymond, presque au seuil de la porte, le lui avait d'ailleurs prouvé. Il avait vu, d'une extrémité de la rue, Casal entrer puis ressortir aussitôt, et son imprudent regard pour accompagner le visiteur éconduit n'avait pas été exempt de cet orgueil masculin dont même les plus nobles amants subissent parfois la mauvaise ivresse. Mais si, après avoir exécuté Casal, Juliette ne le regrettait pas, pourquoi donnait-elle tous les signes d'une consomption intérieure, inexplicable sinon par la morsure cachée d'une douleur constante? Ils sont si amers à constater pour un amant épris, ces signes-là, même lorsqu'il connaît la cause du ravage qu'ils révèlent. Voir le visage de l'être qui vous est si cher pâlir et comme se fondre, ses paupières se lasser, ses joues se creuser, ses tempes jaunir, ses lèvres se décolorer, partout la preuve que la flamme de cette vie adorée tremble et vacille!… Dieu! si elle allait s'éteindre! Et quel frisson à la pensée que l'objet de tant d'amour est si fragile, que tout notre cœur est suspendu au souffle d'une créature mortelle! Le supplice de cette inquiétude s'exaspère parfois en des lancinations si aiguës que l'on souhaite de cesser d'aimer comme un malade crucifié par la névralgie souhaite de ne plus vivre. Que devenir lorsque cette torture de voir s'en aller heure par heure la femme que l'on aime s'augmente de cette autre:
—«Elle meurt peut-être de chagrin à cause d'un autre…»
C'est la grande forme de la jalousie, celle-là, et c'est la seule que connaissent les âmes nobles qui s'attachent, non pas, comme les esprits positifs et vulgaires, aux actions, mais aux sentiments. Elle a pour principe non plus la vision impure des caresses, mais la certitude que nous ne suffisons pas au bonheur de ce que nous aimons. Elle ne produit pas les crises des résolutions violentes, les flétrissantes enquêtes comme celles que poursuivait Casal à cette même période. Mais lentement, inévitablement elle épuise toutes les forces du cœur. Elle nous enveloppe d'une atmosphère irrespirable d'où nous sortirons, si nous en sortons, incapables d'espérance, impuissants à la joie, le cœur tari et comme usé. Beaucoup de jours ne s'étaient pas écoulés entre la matinée où d'Avançon était venu faire rue Matignon son dangereux métier de dénonciateur volontaire et la soirée du Théâtre-Français où Raymond avait abordé Poyanne,—et ce peu de temps avait suffi pour que ce dernier tombât dans une détresse intime encore plus déprimante que celle de son voyage à Besançon. Il était arrivé à cette hypothèse pour lui terrible et qu'il sentait vraie:
—«Elle aime Casal sans se l'avouer; et moi, si elle me garde, c'est par honneur, c'est peut-être par charité surtout.»
Ah! quand ces mots se prononçaient en lui, presque malgré lui, comme il retrouvait contre cette détestable aumône de pitié ses révoltes d'amant toujours amoureux! Et chaque matin il se promettait d'avoir une explication définitive—qu'il reculait de nouveau dès qu'il avait vu le pauvre visage amaigri de sa maîtresse. Il tremblait qu'un tel entretien ne lui fît mal, et il se taisait. Mais le regard de ses yeux, le pli de son front, ses silences mêmes révélaient assez sa rechute dans la tristesse de la défiance, et la jeune femme, de son côté, interprétait, elle aussi, ces signes d'une anxiété secrète avec ce qu'elle savait du caractère du comte, et elle se disait:
—«Il n'est même pas heureux… J'ai brisé pour lui un sentiment qui m'était déjà si cher! À quoi bon? À quoi bon avoir rejeté l'autre dans son indigne vie d'autrefois?…»
Elle était sûre, en effet, que Casal, à ce même moment, cherchait l'oubli dans la reprise de ses avilissantes débauches. Elle le voyait, en imagination, auprès d'une fille ou d'une autre Mme de Corcieux. Elle se sentait alors jalouse à son tour. Une femme qui ne s'est pas donnée à celui qu'elle aime professe parfois de ces jalousies aussi douloureuses qu'iniques pour celles avec qui cet homme l'oublie… À ces minutes-là, et sous l'impression de ces souffrances complexes, Juliette comprenait, avec une épouvante jamais calmée, la vérité de sa situation morale: elle avait bien pu simplifier sa vie dans les faits en sacrifiant loyalement son amour nouveau aux restes douloureux de son ancien amour, en renonçant à ce qui eût été son bonheur pour la satisfaction de la pitié la plus passionnée. Mais ce parti pris n'avait pas guéri son cœur malade,—son cœur qui palpitait, qui saignait à la fois par ces deux êtres, et elle ne pouvait même pas rendre heureux celui auquel sa volonté immolait l'autre!
Elle en était à cette station de son calvaire, quand ce dernier coup l'accabla: Gabrielle venant lui apprendre que Casal était sur la voie de la vérité. Le saisissement fut si fort que son énergie la trahit,—cette nerveuse énergie des femmes frêles qui suffisent des jours et des jours aux plus épuisantes émotions; puis elles payent cette résistance par des maladies devant lesquelles la science reste désarmée, tant l'organisme a été ruiné jusqu'en son fond dernier par cette série d'emprunts de force. Elle passa quarante-huit heures au lit, comme tuée, incapable de bouger, de penser, de sentir, devant ce que cette découverte lui représentait d'inconnu et de redoutable. Elle était encore toute brisée de cette crise, par cette claire après-midi d'été, où elle se promenait dans le petit jardin, écoutant les oiseaux, regardant les fleurs, mais toujours, toujours obsédée de cette question qui maintenant la hantait à chaque heure du jour et de la nuit:
—«Raymond connaît ma liaison avec Henry. Que pense-t-il? Que va-t-il faire?»
Ce qu'il pensait? Cela, elle le devinait trop bien, et que, ne pouvant s'expliquer les nuances d'âme par lesquelles elle avait passé, il la méprisait certainement d'avoir été coquette avec lui alors qu'elle était la maîtresse d'un autre. Dans le délire de révolte que lui infligeait l'idée de ce mépris, elle allait jusqu'à concevoir les projets les plus dangereux, les plus étrangers à sa nature comme à ses principes: lui écrire pour se raconter tout entière, l'appeler à un nouveau rendez-vous… Et puis elle se disait: «Non, il ne me croira pas, et, si je le revois, je suis perdue…» Elle comprenait qu'après sa faiblesse au cours de leur dernière entrevue, se retrouver seule avec lui c'était se mettre à sa merci. Elle ne se sentait plus sûre d'elle-même. Et puis dans les yeux de cet homme autrefois remplis d'un tel culte, elle lirait l'outrage d'une horrible certitude. Quelle certitude? Comment avait-il acquis la preuve de son intrigue? Ce mystère par-dessus l'autre confondait sa raison, et c'est alors qu'elle se demandait: «Oui, que va-t-il faire?…» Et un frisson de peur la secouait qu'elle combattait en vain par des raisonnements fondés sur la délicatesse des procédés que Casal avait employés vis-à-vis d'elle. À cette époque-là il ne soupçonnait rien, et maintenant?… Maintenant elle était sur le bord des conflits tragiques et elle en ressentait la terreur anticipée, tandis qu'elle foulait dans sa marche monotone le gravier de l'étroite allée, et le soleil continuait de briller, les acacias de secouer leurs parfums, et le temps d'aller, rapprochant la seconde où elle expierait si cruellement la faiblesse de n'avoir ni osé ni su bien lire en elle-même. L'absorption de la promeneuse était si complète qu'elle ne voyait pas Mme de Candale qui, debout sur la porte du salon, la regardait avec une émotion singulière. Sans doute la petite comtesse arrivait porteuse d'une nouvelle bien sérieuse, car elle semblait reculer le moment de parler à son amie, qu'elle finit pourtant par appeler deux fois de son nom. Mme de Tillières releva la tête, elle aperçut Gabrielle, et elle ne se méprit pas une minute sur l'expression de cette physionomie qui lui était si familière.
—«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle aussitôt qu'elle fut dans le petit salon. Mme de Candale l'avait prise par le bras et entraînée hors du jardin dans l'appartement, par peur des yeux de Mme de Nançay, qui pouvait être assise derrière la fenêtre du premier étage, à suivre, comme elle faisait souvent, d'un tendre regard, les allées et venues de sa fille chérie.
—«Il y a,» répondit la visiteuse, d'une voix étouffée, «qu'il se passe des choses très graves, si graves que je ne sais comment te les dire… Prends mes mains et vois comme je tremble… As-tu du courage?…»
—«Oui,» fit Juliette, «mais parle, parle…»
—«C'est moi qui perds la tête,» reprit la comtesse. «Je devrais te calmer et je t'affole. Allons, assieds-toi. Comme tu es pâle!… Tu vas juger par toi-même si j'ai eu raison de venir tout de suite… Nous étions ce matin, à neuf heures, Louis et moi, à prendre le thé, quand on apporte une lettre. «C'est de M. Casal,» dit le domestique, «on attend la réponse.»—«De Casal,» fait Louis, «qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir, lui qui n'écrit jamais?» Il ouvre l'enveloppe et commence sa lecture. Je le suis des yeux, pendant ce temps-là… Je vois un étonnement passer sur son visage. Il répond: «Dites que je serai rue de Lisbonne dans une demi-heure.» Quand nous sommes seuls, je lui demande, comme toi tout à l'heure: «Qu'y a-t-il?»—«Mais rien qui vous intéresse, une présentation au cercle.» Il avait, en me disant cela, son regard qui ment, celui qu'il prend pour me raconter sa journée quand il a eu un rendez-vous avec Mme Bernard. J'en ai trop souffert, de ce regard-là, pour ne pas le connaître. Je fus sur le point de t'écrire dès ce matin pour te raconter cela, à tout hasard. Mais c'était si peu de chose!… Quand nous nous sommes retrouvés à déjeuner, j'ai jugé aussitôt que Louis continuait d'être extrêmement préoccupé. Tout à coup il me demande: «Est-ce qu'Henry de Poyanne va toujours beaucoup chez Mme de Tillières?»—«Oui,» lui dis-je; «pourquoi cette question?»—«Pour rien,» fait-il, «pour savoir;» puis il retombe dans son silence. Je te l'ai répété souvent: il ne peut rien garder. Il fuit, comme dit ma sœur. Je le laissai se taire, bien sûre qu'avant la fin du déjeuner il lâcherait quelque nouvelle phrase qui me mettrait sur la voie du secret. Car il y avait un secret, et qui se rapportait certainement au billet du matin. Cela n'a pas manqué. «Et Casal,» m'a-t-il demandé encore et si gauchement, «est-ce qu'il a vu souvent Mme de Tillières depuis qu'ils ont déjeuné ensemble ici?»—«Je n'en sais rien,» lui ai-je répondu. «Mais m'expliqueras-tu pourquoi tu t'intéresses tant aujourd'hui à savoir qui va ou qui ne va pas chez Juliette?»—«Moi,» dit-il en rougissant, «quelle idée!…» Et comme il prononçait ces mots, le domestique demande si «Monsieur peut recevoir lord Herbert Bohun,» cet Anglais, l'alter ego de Casal, qui depuis des années ne m'a seulement jamais mis une carte… Je les ai laissés enfermés à discuter dans le cabinet de Louis, j'ai pris un fiacre et me voici…»
—«En effet!» dit Juliette, «c'est étrange, c'est bien étrange… S'il s'agissait d'un duel?… Si ton mari et cet Anglais étaient les témoins de Raymond contre Henry?… Mais c'est clair comme le jour… Ils vont se battre!… N'est-ce pas, que tu l'as pensé? Réponds…»
—«Hé bien! oui,» dit la comtesse, «je l'ai pensé; mais, je t'en supplie, ne t'exalte pas… Nous pouvons nous tromper… C'est si invraisemblable en soi. Pense donc. Casal et Poyanne ne vont jamais dans le même monde. Ils ne sont pas des mêmes cercles, sinon du Jockey, où ils ne vont guère ni l'un ni l'autre, et tu ne les vois pas se prenant de querelle, ni là ni dans un lieu public… Il faudrait qu'il y eût eu entre eux un échange de lettres… C'est encore bien difficile… Il y a quelque chose, pourtant, je le crois, je le sens, mais quoi?… Voilà, il faudrait savoir… Par qui? Louis a des défauts, il est très imprudent, maladroit au delà de tout, mais s'il a donné sa parole de se taire, il est gentilhomme… Je voudrais que tu voies Poyanne… Et c'est pour cela que je suis venue si vite…»
—«Merci,» reprit Juliette en embrassant son amie. «Tu me sauves. Un duel entre eux, je n'y survivrais pas… Ah! je vais savoir… Henry devait être ici à deux heures… Il ne m'a pas écrit pour déplacer ce rendez-vous. C'est qu'il viendra… Dieu! j'ai la fièvre; mais tu as raison, je dois être forte.»
Malgré cette résolution et quoique le sentiment subit d'un grand péril possible eût en effet rendu un calme relatif à la jeune femme, comme il arrive aux natures que soutient, dans les moments suprêmes, le sang courageux d'une bonne race, jamais, depuis le jour où elle attendait la dépêche lui donnant des détails sur le premier combat auquel assistait son mari, Juliette n'avait été la proie d'une anxiété aussi dévorante. Les quinze minutes qui s'écoulèrent entre le départ de son amie et l'arrivée de son amant lui parurent si longues qu'elle faillit envoyer un domestique chez le comte, parce que l'heure du rendez-vous était un peu dépassée. Elle regretta d'avoir laissé Gabrielle s'en aller, quoique cette dernière eût dit avec beaucoup de bon sens:
—«Il vaut mieux que Poyanne ne me trouve pas ici… Dans ces situations-là, plus il y a de personnes dans le secret, plus l'amour-propre entre en jeu… Tu m'écriras aussitôt pour me tranquilliser…»
—«Deux heures dix…,» songeait Juliette, en suivant sur la pendule la marche de l'aiguille. «Si à deux heures un quart il n'est pas arrivé, c'est qu'il ne viendra pas… Et comment savoir, alors? Mais on a sonné… On ouvre la porte d'entrée… Celle du grand salon… Ah! c'est lui…»
C'était en effet Henry de Poyanne, qui s'excusa de n'avoir pu se dégager plus tôt d'un rendez-vous d'affaires. En réalité, il quittait ses deux témoins, qui étaient son collègue de Sauve et le général de Jardes. La rencontre était réglée pour le lendemain, à des conditions fixées par lui-même et de celles qui font réfléchir les plus braves: quatre balles à vingt pas, au commandement, avec des pistolets à double détente.—On fabriquait les derniers à cette époque.—Le comte devait donc se dire qu'il voyait peut-être son amie pour la dernière fois. Pourtant sa physionomie, que Juliette scruta aussitôt du plus avide regard, ne trahissait aucune espèce d'anxiété. En se montrant ainsi, tranquille jusqu'à l'indifférence, à la veille d'un duel avec un adversaire redoutable, cet homme ne s'imposait pas un rôle. Cette tranquillité était sincère. À la suite de la scène inattendue de la veille, il avait éprouvé comme une singulière sensation d'apaisement. Incapable de s'imaginer le vrai motif pour lequel Casal lui avait cherché une si extravagante querelle et si contraire à tout procédé de galant homme,—ce délire d'une curiosité affolée,—il y avait vu l'effet d'un délire, mais de jalousie. C'était la colère d'un séducteur professionnel, habitué aux succès faciles, et qui, renvoyé par une femme, s'en prenait brutalement au rival par l'influence duquel il se croyait expulsé. Et que prouvait cette colère, sinon que Raymond ne conservait plus d'espoir? Donc Juliette ne lui avait témoigné aucun intérêt trop vif. Quoique le comte n'eût jamais mis en doute la fidélité même morale de sa maîtresse, ce lui fut une douceur infinie d'en tenir là un signe qu'il jugeait irréfutable, et une étrange douceur aussi de constater une souffrance exaspérée jusqu'à la déraison chez Casal. Ah! ce Casal, il le détestait si profondément, depuis ces quelques jours, que la perspective de le tenir au bout de son pistolet achevait de lui donner une instinctive, une invincible satisfaction. Il en oubliait et que le secret de ses relations avec Mme de Tillières avait été surpris, et que les chances du combat étaient plus favorables à Raymond. En allant chez Gastinne, le matin même, se démontrer qu'il n'avait pas trop oublié le maniement de l'arme par lui choisie, il avait pu voir affiché au mur, parmi les trophées des tireurs hors pair, un carton avec une mouche déchiquetée comme à l'emporte-pièce, et au-dessous cette inscription: «Sept balles au visé par M. Casal.» Mais quoi? Il avait bravé la mort de plus près en 1870, et d'ailleurs le danger devait lui procurer, comme à son ennemi, et pour les mêmes motifs, après cette longue crise de rongement d'esprit, une sorte d'impression de bien-être particulière. L'action, même tragique, nous soulage quand nous avons trop vécu sur notre propre pensée. Elle a cela du moins pour elle, de nous reposer, par sa précision forcée, de cette intolérable incohérence que produit l'abus de la réflexion.
Mme de Tillières se heurta donc, durant les premiers instants de cette visite, à un masque de sérénité grave qui l'eût déroutée s'il ne se fût pas agi pour elle d'un intérêt capital. Il ne lui suffisait pas, dans une pareille circonstance, de s'arrêter à une hypothèse. Elle avait faim et soif de savoir. Elle tenait un moyen assuré pour être bien certaine que Poyanne ne se battait pas le lendemain. Il suffisait de lui demander qu'il passât auprès d'elle cette journée, et, après quelques phrases de banale politesse sur le temps, sur leur santé, elle lui dit, avec une coquetterie câline dans le geste et dans la voix dont elle l'avait bien déshabitué:
—«J'espère que vous allez être content de votre amie… Vous me reprochiez de ne plus jamais sortir, de ne pas prendre l'air… Hé bien! maman et moi, nous allons demain à Fontainebleau voir ma cousine de Nançay qui s'y est établie l'autre semaine. Et savez-vous qui nous avons choisi comme cavalier?…»
—«D'Avançon,» fit le comte avec un sourire.
—«Vous n'y êtes pas,» reprit-elle en badinant. «Notre cavalier, c'est vous. Ne dites pas non… Je n'admets pas d'excuses…»
—«C'est malheureusement impossible,» répondit-il. «Je suis de commission, à deux heures, au Palais-Bourbon.»
—«Vous me sacrifierez votre commission,» dit-elle, «voilà tout… Vous savez que je ne vous demande pas grand'chose. Mais cette fois, j'exige… J'ai mes raisons pour cela,» ajouta-t-elle finement.
—«Avouez,» reprit-il, afin de maintenir la conversation sur un ton de plaisanterie, et la regardant, pour deviner si elle soupçonnait quelque chose, «avouez que j'ai au moins le droit de les connaître, ces raisons?»
—«Et moi, je ne peux pas vous les donner,» répliqua-t-elle, «mais je veux… Et quand ce ne serait qu'un caprice de malade, refuseriez-vous d'y satisfaire?… Vous savez,» continua-t-elle avec un sourire triste, «il faut me gâter… Vous ne m'aurez peut-être pas toujours…»
—«Vraiment, non,» dit-il sérieusement, «je ne peux pas… Voyons, Juliette, soyez raisonnable. Si c'est un caprice, vous ne voudrez pas que j'y sacrifie un devoir de conscience…»
Il s'était levé pour échapper à l'extrême acuité du regard que les prunelles de sa maîtresse avaient lancé tout d'un coup. Était-elle réellement plus souffrante? Alors elle cédait, comme elle l'avait dit, à une de ces fantaisies de despotisme où se révèle le déséquilibre nerveux des organismes touchés. Ou bien avait-elle appris la scène de la veille, et ses suites? Mais comment? Par qui? Elle ne lui laissa pas le temps de réfléchir davantage à cette double hypothèse, car elle s'était levée à son tour, et, marchant droit sur lui, les yeux fixes, la voix saccadée, elle reprenait:
—«Ah! Henry, que vous mentez mal!… Non, vous ne pouvez pas être libre demain. Je le savais, et je sais aussi le vrai motif, et je vais vous le dire, moi, et voir si vous oserez me démentir: c'est que demain vous vous battez…, et avec qui, je le sais encore… Faut-il vous le nommer?…»
Si éveillée que fût depuis le début de cet entretien la défiance de Poyanne, il ne put se retenir de laisser paraître, tandis qu'elle parlait, un étonnement qui, à lui seul, était un aveu. D'ailleurs, une idée cruelle s'empara aussitôt de son esprit qui lui rendit la dissimulation impossible. Si Juliette savait tout, ce n'était point par ses témoins, dont il était sûr. Il fallait donc que les témoins de Casal eussent parlé? ce n'était guère vraisemblable; ou Casal lui-même. «Et pourquoi non? Il a voulu se venger d'elle,» pensa-t-il; «peut-être l'avait-il menacée de ce duel avec moi, auparavant?… Il lui aura tout écrit… Ah! le misérable!…» Il ne s'arrêta pas à vérifier ce que cette imagination avait de chimérique. Il ne se dit pas que la ruse de Juliette prouvait simplement un vague soupçon. La rancune contre son rival était si forte que de penser à une nouvelle vilenie de cet homme l'affola de fureur, et il répondit, les yeux durs, la voix âcre:
—«Puisque vous êtes si bien renseignée, vous savez aussi les motifs de cette rencontre et qu'elle est inévitable…»
—«C'est donc vrai!…» s'écria-t-elle en le prenant dans ses bras. La soudaine certitude que vraiment les deux hommes allaient se battre l'un contre l'autre l'avait frappée de ce coup de panique qui ne permet plus la réflexion, et elle continuait, tremblant de tous ses membres et serrant Henry contre elle avec la force que donne la fièvre: «Non, ce duel n'aura pas lieu. Vous ne vous battrez pas… Toi contre lui, non, non, je ne veux pas… Ah! si tu m'aimes, tu trouveras le moyen d'empêcher que cette chose monstrueuse n'ait lieu… Vous deux! L'un contre l'autre!… Non, non, non, ce n'est pas possible, jure-moi que ce ne sera pas… Entends-tu? Je ne le veux pas… J'en mourrais… Vous deux!… Vous deux!…»
Toi contre lui!… Vous deux!…—Le comte l'écoutait jeter ces mots et révéler ainsi l'affreuse dualité de cœur qu'il soupçonnait depuis des jours, qu'elle s'était tant appliquée à lui cacher. Elle avait vu ces deux êtres, qui lui étaient si chers l'un et l'autre, dans un même éclair d'épouvante, et elle la disait, sa double vision, dans ce saisissement de la terreur affolée qui montre le fond entier des âmes. Cet amant malheureux sentit frémir en lui à cette évidence toutes les jalousies morales dont il avait trop souffert; il se dégagea de cette étreinte, il repoussa presque avec dureté ces bras qui le pressaient, ces mains qui s'attachaient à ses vêtements, et il répondit:
—«Nous deux!… Vous voyez, vous ne savez pas si vous tremblez pour lui ou pour moi! Vous ne savez pas lequel vous aimez!… Ou plutôt si…,» continua-t-il avec une amertume d'accent qui arrêta du coup Juliette et la fit se tenir immobile sous la secousse d'une nouvelle terreur. Les paroles de Poyanne résonnaient en elle avec le dur accent de la vérité. «Si, vous le savez; et lui aussi, lui, il le sait… Je comprends maintenant pourquoi, ne voyant plus entre lui et votre cœur qu'un obstacle, ce dernier reste d'affection pour moi, il a voulu le supprimer en me supprimant… Mais puisqu'il vous a dit, contre la parole qu'il m'avait donnée, que nous nous battions demain, vous a-t-il bien raconté qu'il s'était permis de m'appeler lâche?—Lâche, entendez-vous, et me demandez-vous d'accepter cette injure? Et puis, voulez-vous que je vous dise tout? Il ne me l'aurait pas fait, ce mortel outrage, que je ne laisserais pas échapper cette occasion de jouer ma vie contre la sienne, car je le hais, cet homme!… Ah! que je le hais!»
—«Henry,» reprit-elle d'une voix brisée et lui prenant la main cette fois avec la timidité vaincue d'un enfant qui implore grâce, «je t'en supplie, crois-moi… Je te le jure, par tout notre passé, notre cher passé, je n'ai rien su que par Gabrielle et par toi… Elle est venue tout à l'heure. Son mari est témoin dans cette horrible affaire. Il a dit deux ou trois phrases qui ont éveillé ses soupçons à elle et puis les miens, quand elle me les a répétées… Alors, quand j'ai entendu l'aveu de ta bouche, j'ai vu du sang,—du sang versé à cause de moi!… Et j'ai crié… Mais je n'aime que toi, mais je suis à toi pour la vie!… Nous allions être si heureux… Tu m'étais revenu si bon, si tendre… Comprends donc, en admettant que cet homme m'aime, s'il t'a cherché querelle, c'est parce qu'il sait que je n'aime que toi, que je t'aimerai toujours…»
—«Il ne m'en a pas moins insulté,» interrompit le comte, «et je ne peux plus rien pour affacer cela… Non, je ne peux pas plus reculer que si nous étions à demain et que l'on vînt de nous dire: feu… Je te crois…,» ajouta-t-il en répondant au serrement de main de sa maîtresse par une pression longue et passionnée. Il avait de nouveau constaté qu'elle était sincère dans cet élan vers lui, aussitôt qu'il souffrait. Il n'osa pas lui dire sa vraie pensée: «Si j'étais sûr que tu ne l'aimes pas! Mais non, tu l'aimes et tu ne veux pas l'aimer; et moi, tu voudrais m'aimer…» Il commençait à se sentir si las de cette éternelle incertitude, et il avait tant besoin de conserver son sang-froid pour bien régler toutes ses affaires durant cette après-midi, peut-être sa dernière. «Oui,» insista-t-il, «je te crois. Et je comprends que j'ai été un imprudent de te parler comme j'ai fait… Tu sais tout maintenant. Je ne peux pas retirer ce que j'ai dit. Sois courageuse, mon amie, et ne prononce plus un mot sur ce sujet… On ne discute pas, tu sens cela mieux que personne, avec les questions d'honneur… D'ailleurs je dois te quitter. J'étais venu te demander de me recevoir à neuf heures, après le dîner. Je te dirai au revoir, si Dieu permet… Tu auras réfléchi, et nous causerons sans nous dire de ces phrases qui nous font si mal, à toi et à moi, pour rien… Nous ne sommes déjà pas trop heureux!»
Elle le laissa partir sans lui répondre. Que pouvait-elle devant l'évidence de cette nécessité sociale aussi implacablement opprimante que la nécessité physique, que la chute d'une maison ou bien qu'un tremblement de terre? Raymond avait outragé Henry et ce dernier avait raison: le duel était inévitable. Mais la nécessité n'implique pas que l'on se résigne, et, dans ce cœur de femme deux fois atteint, toutes les puissances de la révolte frémissaient contre l'acceptation de l'atroce torture que lui représentait cette rencontre entre ces deux hommes. Depuis longtemps Poyanne avait disparu, et elle était là toujours, comme à la minute ou la porte s'était refermée derrière lui, assise ou plutôt abîmée dans un fauteuil, les mains jointes sur les genoux, la tête penchée en avant, les yeux fixes, et c'était dans sa tête un va-et-vient tourbillonnant d'images qui lui montraient Henry et Raymond debout à quelques pas l'un de l'autre, le groupe des témoins, le signal, les canons abaissés des pistolets,—son amant n'avait-il pas fait allusion à cette arme?… Et puis l'un des deux gisait à terre… Elle voyait Poyanne tombant ainsi: les yeux de cet ami de dix années, ces yeux dans lesquels elle n'avait jamais pu supporter un passage triste, se tournaient vers elle, et dans ce regard d'agonie, elle lisait ce reproche suprême: «C'est toi qui m'as tué…» Elle chassait ce cauchemar de funeste présage avec toutes les forces de son âme, et cette autre image s'imposait à elle aussitôt: Casal frappé à mort, ce Casal dont la présence la secouait d'un frisson de joie et de peur, dont l'absence la faisait dépérir de mélancolie. Ce noble visage d'homme, dont la beauté si mâle l'avait tant séduite, lui apparaissait tout pâle, et les yeux de celui-là regardaient aussi vers elle, non plus avec de tendres reproches, mais avec cette intolérable expression de mépris dont la seule idée la torturait depuis plusieurs jours. Et,—comment comprendre qu'il y eût place en elle pour cette misérable ambiguïté de sensation?—-même à cette heure d'une crise tragique, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir lequel des deux elle pleurerait avec les larmes les plus amères, si le duel avait lieu et s'il aboutissait à un dénouement fatal… Mais non. Il n'aurait pas lieu! Dût-elle aller sur le terrain et se jeter à leurs pieds, là, devant les témoins, elle le ferait. Insensée! Elle ne savait ni le moment, ni l'endroit, ni rien, sinon qu'avant vingt-quatre heures, moins peut-être, la scène dernière du drame amené par sa coupable faiblesse se serait accomplie. Son impuissance, elle l'avait mesurée quand Poyanne lui avait parlé avec la fermeté d'un homme qui n'admet pas même la discussion, et elle n'avait pas trouvé un mot à répondre. Que faire? mon Dieu! Que faire?… S'adresser aux témoins? C'est leur rôle à eux d'empêcher ces combats atroces. Mais qui étaient-ils? Elle savait les noms de Candale et de lord Herbert. Quand elle arriverait à joindre ces deux-là, que leur dirait-elle? Au nom de quoi supplierait-elle ces amis de l'homme qu'elle avait trompé? Car, pour eux, et s'ils connaissaient toute son histoire par les confidences de leur client, elle était, elle, une coquette, une infâme et perfide coquette, qui s'était fait faire la cour pendant l'absence de son amant, par quelqu'un qu'elle se proposait de mettre à la porte, sitôt cet amant revenu. Comment leur expliquerait-elle sa bonne foi absolue, ses concessions involontaires et surtout cette anomalie abominable de son cœur si sincère, si double, qu'elle tremblait également pour tous les deux devant leur commun danger? Et le cauchemar recommençait. Elle voyait un trou dans une poitrine, un front meurtri d'une balle, du sang couler, et, avec ce sang, que ce fût celui d'Henry ou celui de l'autre, sa vie s'en irait tout entière dans une inexprimable souffrance, si aiguë que c'était à souhaiter de mourir tout de suite, pour jamais, jamais ne voir cela!…
L'heure sonna. Machinalement Juliette releva la tête à ce bruit, qui lui sembla retentir dans le grand silence de la chambre avec une solennité d'amplitude inaccoutumée. Elle regarda la pendule dont le balancier lui mesurait, minute par minute, seconde par seconde, le temps qui restait pour empêcher que le cauchemar de ce duel ne devînt une terrible, une irréparable réalité. Elle vit que l'aiguille marquait quatre heures. Il y avait plus d'une heure que Poyanne l'avait quittée, et elle était demeurée là sans agir, quand Gabrielle l'attendait, prête à l'appuyer dans son œuvre de conciliation. Cette idée qu'elle avait ainsi perdu, sans les employer, un si grand nombre de ces instants qui lui étaient avarement comptés, la fit se lever brusquement. Elle passa ses mains sur ses yeux, et, à sa prostration épouvantée, succéda tout d'un coup la fièvre active des moments de désespoir. En un clin d'œil elle eut sonné sa femme de chambre, passé une robe de ville, demandé un fiacre,—faire atteler était trop long,—et elle roulait du côté de la rue de Tilsitt. Vingt projets divers tournoyaient dans sa tête en feu, auxquels la comtesse était toujours mêlée, et qui s'écroulèrent devant un contretemps bien simple à prévoir. Ne voyant pas arriver son amie et rongée elle-même d'impatience, Mme de Candale était partie de son côté pour la rue Matignon. Leurs voitures s'étaient sans doute croisées, car le portier insista sur la toute récente sortie de sa maîtresse:
—«Madame la comtesse était là, il y a dix minutes.»
—«Mon Dieu!» songea Mme de Tillières en remontant dans son fiacre, «pourvu qu'elle ait eu la bonne inspiration de m'attendre chez moi!»
C'était en effet le parti le plus logique. Mais dans ces crises de la vie privée, qui exigeraient de l'à-propos et de la précision, les partis les plus simples sont justement ceux auxquels on ne pense jamais. Au lieu de se dire: Juliette est évidemment allée rue de Tilsitt et va revenir, Mme de Candale, dévorée d'inquiétude, eut l'idée de pousser jusqu'à la rue Royale, résolue, si son mari était au cercle, à le faire appeler et à savoir de lui quelque chose. Tandis qu'elle faisait cette démarche parfaitement inutile, vu l'heure qu'il était et les habitudes de Candale, Juliette arrivait rue Matignon. Elle apprenait que son amie l'avait demandée, puis était repartie sans rien dire. Devant ce nouveau malentendu, elle fût prise d'un subit affolement et elle retourna rue de Tilsitt, où naturellement elle ne trouva pas davantage celle qu'elle cherchait. Alors, dans le désarroi de ces allées et de ces venues successives, une idée commença de grandir en elle, et cette idée finit par envahir cette âme en détresse, au point qu'il lui devint impossible de ne pas se précipiter sur cette unique chance de salut avec cette impétueuse frénésie devant laquelle tous les obstacles ploient et tous les raisonnements. Ce duel entre Poyanne et Casal, quelle en était la cause? Un outrage de ce dernier, ce mot de lâche lancé à la face de son ennemi… Mais si on obtenait de lui qu'il le retirât, ce mot, qu'il s'excusât de cet outrage, l'affaire devenait du coup impossible… Si on obtenait cela de lui? Mais qui?… Pourquoi pas elle-même? Si elle allait à lui, maintenant, lui montrer sa douleur, et lui demander de tout faire pour éviter la rencontre? Ce que l'honneur interdisait à Poyanne, l'autre le pouvait, le devait même s'il l'aimait,—et il l'aimait. Sans cela, se serait-il laissé emporter jusqu'à cette extrémité? Oui, c'était le salut. Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt? Elle regarda de nouveau l'heure, et elle vit que ces courses entre la rue de Tilsitt et la rue Matignon lui avaient perdu encore quarante minutes. Son fiacre était à mi-chemin de sa maison quand elle fit cette constatation qui la bouleversa. Qu'il lui restait peu de temps pour agir, puisqu'il était cinq heures; à sept, elle devait être rentrée pour dîner avec sa mère, et à neuf, Henry revenait! L'excès de son angoisse acheva de l'affoler, et, comme si elle eût agi dans un rêve, elle frappa la vitre de sa petite main et jeta au cocher l'adresse de l'homme de qui lui paraissait dépendre en ce moment son sort tout entier. Comme dans un rêve, elle descendit devant la porte de l'hôtel de la rue de Lisbonne, elle sonna, elle demanda M. Casal et l'énormité de sa démarche ne lui apparut qu'une fois entrée dans le petit salon dont la figure inconnue la rappela soudain à elle-même. Tout égarée, elle regarda les murs de cette pièce qu'elle devait si souvent revoir en souvenir, avec la nuance amortie de ses tapisseries, le miroitement de quelques armes, les reflets de ses tableaux et l'élégant désordre de son ameublement.
—«Mon Dieu,» se dit-elle à haute voix, «qu'ai-je fait?…»
C'était déjà trop tard, Raymond entrait dans le salon. Il était dans son cabinet de travail, occupé, comme Poyanne, sans doute, à cette même heure, au règlement des dispositions qui précèdent un duel vraiment sérieux, quand le valet de chambre lui annonça la visite d'une dame qui ne voulait pas dire son nom. Il s'imagina aussitôt qu'une indiscrétion de Candale avait tout révélé à la comtesse, et que cette dernière accourait chez lui pour obtenir qu'il laissât son mari arranger l'affaire. Aussi, lorsqu'il reconnut Juliette, son saisissement fut si fort, qu'il demeura immobile quelques secondes sur le pas de la porte. À la voir si pâle, si frémissante d'une émotion que maintenant elle ne pouvait plus cacher, il comprit qu'elle savait tout, et par qui? sinon par Poyanne. Il se fit d'instinct le même raisonnement contre son rival que son rival s'était fait contre lui, et devant cette preuve nouvelle d'une intimité entre ces deux êtres, il subit, lui aussi, un involontaire accès de fureur jalouse. Mais il y apporta la violence d'un homme rongé de soupçons depuis des jours et des jours, et qui a besoin de blesser la femme, objet de ces soupçons, de lui meurtrir, de lui broyer l'âme:
—«Vous ici, madame,» dit-il après ce premier sursaut de surprise et avec une ironie brutale. «Ah! je devine… Vous venez me demander la vie de votre amant…»
—«Non,» répondit-elle d'une voix brisée. Il l'avait, en effet, par ces quelques mots, frappée au plus vif, au plus saignant de son être; mais puisque cette démarche folle était hasardée, du moins il fallait essayer qu'elle ne fût pas vaine; «Non, ce n'est pas sa vie que je viens vous demander; c'est la mienne. C'est de ne pas ajouter, aux douleurs que je supporte depuis tant de jours, celle de savoir que deux hommes de cœur, comme vous et comme lui, risquent de mourir par ma faute… Il n'y a que vous qui puissiez défaire ce que vous avez fait, et c'est pour cela que j'ai voulu vous voir, vous parler, vous supplier, s'il le faut, de m'épargner, moi, qui n'en peux plus, qui ne survivrais pas à un malheur…»
Elle avait parlé sans mesurer ses mots, sinon pour ne pas recommencer la faute de son entretien avec Poyanne, cette mise sur le même plan de ses deux angoisses. Elle ne voyait devant elle en ce moment que cette rencontre et que sa volonté de toucher à tout prix Casal. Elle ne réfléchit pas que ses paroles équivalaient, pour cet homme, au plus précis des aveux. Si elle avait été de sang-froid, elle aurait d'abord cherché à savoir ce qu'il connaissait au juste de leurs relations, à Poyanne et à elle. Mais ce qui caractérise les heures de crise passionnée, c'est précisément cet oubli de précautions, cette absence d'analyse des autres. Nous admettons spontanément, invinciblement, qu'ils pensent de nous ce que nous en pensons nous-mêmes, et nous leur parlons d'après notre conscience, sans plus tenir compte de ces infinies nuances qui séparent le doute de la certitude. Or, Casal, même après la conversation avec Mme de Candale, même après la scène du Théâtre-Français, flottait encore dans le doute. Il agissait comme si Juliette était la maîtresse de Poyanne. Il se disait qu'elle l'était, et il se fût trouvé insensé de ne pas le dire. Il n'en était cependant pas sûr. Quand on aime, on est ainsi. Les plus légers indices servent de matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou que l'on a jugées telles à l'avance, laissent une place dernière à l'espoir. On suppose tout possible dans le mal, on veut le supposer, et une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure: «Si tu te trompais, pourtant!» C'est alors, et quand l'évidence s'impose, indiscutable cette fois, un bouleversement nouveau de tout le cœur, comme si l'on n'avait jamais rien soupçonné. Dans la supplication éperdue de Mme de Tillières, Raymond n'aperçut que cela, cette preuve décisive qu'elle était la maîtresse de Poyanne. Il lui avait dit, en lui parlant de cet homme: «Votre amant;» et elle avait répondu, elle: «Je ne viens pas vous demander sa vie.» Elle acceptait donc ce fait comme quelque chose d'avoué, de définitif, comme un point de départ posé pour leur entretien, et, cette idée lui perçant le cœur comme une pointe rougie au feu, il marcha sur elle, les bras croisés, terrible:
—«Ainsi,» disait-il, «vous l'avouez, il est votre amant… Ah! malgré tout, je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire… Votre amant! Il est votre amant! Non, m'avez-vous assez dupé! Ai-je été assez enfant avec vous? Avez-vous dû assez rire de ce Casal qui venait chez vous, avec des mines d'amoureux transi, et vous étiez, vous, la maîtresse d'un autre? Et moi, je vous aimais, comme je n'ai jamais aimé. J'en étais à ne pas oser vous parler de mes sentiments… Il faut vous rendre la justice que vous le savez bien, votre métier de coquette, mais vous devriez savoir aussi que l'on ne fait pas ce métier-là impunément avec des hommes qui ont quelque chose là… Je vous le tuerai, votre amant, entendez-vous, je vous le tuerai, aussi vrai que vous m'avez menti depuis deux mois, jour par jour, heure par heure… Je comprends, cela vous eût amusée de vous dire dans votre orgueil de jolie femme: Pauvre jeune homme! Il est malheureux. De quoi se plaint-il? Je ne lui ai rien promis, rien accordé… Il m'a aimée. Est-ce ma faute?… Oui, c'est votre faute, et puisque je ne puis vous atteindre que dans cet amant, qui est allé vous livrer le secret de notre rencontre, pour se sauver, sans doute, hé bien, c'est en lui que je vous frapperai!… Conseillez-lui de ne pas me manquer demain. Car moi, je ferai tout pour ne pas le manquer… Et maintenant, adieu, madame, nous n'avons plus rien à nous dire…»
Le cruel discours, et comme il contrastait affreusement avec le respect dont les moindres phrases prononcées par cette même voix avaient été empreintes depuis le soir du premier dîner à l'hôtel de Candale, devant la table parée de son tapis de violettes russes! Et comme le sauvage, l'invincible amour avait tôt fait de tirer ces deux êtres hors de la correction mondaine, pour qu'il lui parlât ainsi avec cette âpreté d'accent et de termes, et qu'elle l'écoutât!…—Car elle l'écoutait, sans l'interrompre, écrasée par ce mépris qu'elle avait tant appréhendé, qu'elle ne méritait pas malgré les apparences, contre lequel tout son amour protestait. Cette âpreté du langage de Casal l'affolait en la brutalisant dans ce qu'il y avait en elle de plus sensible, de plus maladivement sensible et tendre, et elle répondit, l'appelant pour la première fois tout haut du nom qu'elle lui donnait tout bas depuis tant de jours:
—«Non, Raymond, je ne peux pas supporter que vous me parliez, que vous me jugiez ainsi. Mais, comment aucune voix n'a-t-elle plaidé pour moi dans votre cœur? Comment ne me faites-vous pas le crédit de penser que vous ne savez pas tout?… Vous qui connaissez la vie, comment ne vous êtes-vous pas dit, quand vous avez commencé de me soupçonner: Cette femme est la victime d'une fatalité que j'ignore, mais ce n'est pas une coquette? Elle a été, elle est sincère avec moi. Je l'ai intéressée, elle m'a aimé… Oui, Raymond, je vous ai aimé, je vous aime encore… Sans cela, est-ce que la pensée de cette rencontre entre vous deux m'aurait bouleversée au point de m'amener ici, moi, Juliette de Tillières?… Oui! c'est vrai, quand vous êtes entré dans ma vie, je n'étais pas libre, je ne devais pas me laisser aller à vous recevoir, comme j'ai fait… Je me suis crue forte. J'étais faible. Je n'ai pas vu où j'allais. Tout a été si rapide, si entraînant, si fatal!… Et puis, est-ce que je savais combien j'étais aimée d'autre part? J'ai tout appris à la fois, et ce que je sentais pour vous et ce que j'allais causer de souffrances au plus noble cœur… Ah! vous ne comprendrez pas cela, vous, un homme, que l'on ne puisse pas aller vers son bonheur à soi à travers l'agonie d'un autre. Et c'est encore vrai, pourtant: je n'ai pas pu! Quand j'ai senti souffrir près de moi quelqu'un qui, lui, n'avait pas changé, quand j'ai subi ce contrecoup de sa peine, j'ai plié, je n'ai plus trouvé en moi de force que pour guérir cette peine, que pour sauver cela du moins!… Je ne vous mens pas, je ne discute pas, je vous montre le fond du fond de ma misère. C'est encore aujourd'hui ainsi. Regardez-moi, voyez ce que cet effort, ce déchirement de me séparer de vous m'a coûté! Voyez ma pâleur, ce que j'ai souffert, et si j'ai le droit de vous répéter: N'ajoutez rien à mon martyre. Ne me donnez pas ce remords de penser que je suis votre assassin, à vous ou à lui… Ah! on ne peut pas souffrir ce que je souffre! Non! C'est trop! C'est vraiment trop!…»
Elle était si belle en racontant ainsi le drame étrange dont elle était, comme elle avait dit, la première, la fatale victime, belle de cette beauté maladive et comme vaincue qui remue les cordes les plus profondes du cœur de l'homme! Un si profond accent de vérité marquait cette confidence navrée d'une détresse morale dont le principe résidait dans une façon de sentir trop tendre et trop fine!… Casal s'abandonnait malgré lui au charme émané de cette grâce touchante. Il subissait le magnétisme de cette sincérité. Sa colère première s'en allait pour céder la place à une tristesse infinie devant ce qu'elle avait appelé si justement le fond du fond de sa misère. Après avoir tour à tour divinisé puis maudit cette femme, il l'apercevait enfin telle qu'elle était réellement, illogique et si noble, délicate et si tourmentée, éprise d'idéal et si faible, en proie aux orages de sentiments contraires et si punie! De quoi? De ne pouvoir ni se renoncer ni s'accepter. Une honte l'envahissait de sa dureté de tout à l'heure, et, lui aussi, il éprouvait cette impuissance à supporter la vue, presque le contact de ce cœur blessé sans essayer de le soulager, et ce fut avec sa voix d'avant ses soupçons,—Dieu! que ce changement d'accent fut doux à Juliette à cette minute!—qu'il reprit à son tour:
—«Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé plus tôt? Pourquoi, lorsque je suis venu chez vous, après ma conversation avec Mme de Candale, ne m'avez-vous pas dit la vérité? J'aurais tout compris, tout pardonné… Au lieu que maintenant, c'est trop tard… Vous me demandez d'arranger cette affaire? Hélas! rien ne dépend plus de moi… Faire des excuses sur le terrain? Cela, non, jamais, c'est impossible!…»
—«Impossible!» s'écria-t-elle en tordant ses mains, «impossible! Et vous dites m'aimer! C'est votre orgueil qui parle, Raymond, ce n'est pas votre cœur… Je vous en conjure, si jamais je vous ai été bonne et douce, si vous croyez de nouveau en moi, si vous m'avez pardonné vraiment, si vous m'aimez, écoutez-moi, obéissez-moi…»
Elle continuait, s'approchant de lui davantage encore, l'assiégeant de sa prière, de ses yeux, de tout son être, lui insufflant sa volonté par cette suggestion de l'extrême désir devant laquelle les résistances les plus décidées s'affaissent et cèdent, jusqu'à ce qu'il lui dît, du ton d'un homme qui abdique tout ce qu'il peut abdiquer de ses fiertés:
—«Vous le voulez… Je peux ceci encore, mais n'en exigez pas plus… Oui, je peux écrire à M. de Poyanne une lettre où je lui exprime mes regrets de m'être laissé emporter en paroles vis-à-vis d'un homme de sa valeur… Cette lettre, je vous promets de la faire de telle sorte qu'il lui soit loisible de s'en contenter. Mais s'il ne s'en contente pas, s'il exige une réparation par les armes,—même après cela,—je la lui dois et je la lui donnerai.»
—«Et cette lettre,» dit Juliette haletante, «quand l'aura-t-il?… Tout de suite?…»
—«Soit. Tout de suite,» répondit Casal, «je vous en donne ma parole.»
—«Ah!» s'écria-t-elle, «merci, merci. Que vous êtes bon! Que vous m'aimez!» C'était son affaire à elle, maintenant, de décider Poyanne, et, une fois la lettre écrite par Raymond, elle ne doutait pas, elle ne voulait pas douter qu'elle ne réussît à vaincre les rancunes du comte, si fortes fussent-elles, dans leur entretien du soir. Elle avait bien vaincu, par sa seule présence, la colère, la jalousie, l'orgueil de celui qui l'avait accueillie d'abord si cruellement. Dans l'effusion de reconnaissance qui l'envahit, et dans la détente de toute sa volonté que lui procura cette réussite de ses prières, les larmes lui vinrent et ses forces défaillirent. Elle tenait les mains du jeune homme qu'elle avait prises en lui disant ce merci passionné. Il la sentit trembler, et il eut peur qu'elle ne se trouvât mal, devant lui, comme elle avait fait chez elle, lors de sa dernière visite. Il la soutint d'un de ses bras, et elle ne le repoussa plus. Il vit de nouveau appuyé sur son épaule ce pâle visage, consumé de mélancolie et qu'un sourire presque enfantin de contentement éclairait parmi les larmes, comme si, après tant de luttes, ce dangereux abandon inondait ce pauvre cœur torturé d'une suprême, d'une mortelle douceur. Il osa caresser de la main cette joue amaigrie, qui ne se retira pas, poser sa bouche sur cette bouche frémissante, qui ne se défendit point contre ce baiser.—Était-ce chez elle l'ivresse nerveuse qui succède aux secousses trop violentes de la crainte? Était-ce chez lui l'ardeur étrange, si triste et si profonde, qu'éveille en nous la certitude qu'un autre a possédé celle que nous aimons? Était-ce chez tous les deux l'obscure sensation du tragique du sort, de la misère de la vie, qui tient par une mystérieuse, par une invincible attache, aux troubles de la volupté? Simplement, puisqu'ils s'aimaient, était-ce cette impérieuse, cette tyrannique folie d'amour qui veut que, malgré toutes les défenses de la raison, toutes les séparations de la destinée, toutes les résolutions et tous les orgueils, à une minute donnée, les bras s'enlacent, les lèvres s'unissent, les âmes se mêlent à travers les sens? Il l'entraînait, il l'emportait hors de ce salon où ils s'étaient parlé si douloureusement, et elle ne luttait point. Et quand plus tard, bien plus tard, elle sortit de cet hôtel où elle était arrivée folle d'angoisse, elle s'était donnée tout entière à cet homme qu'elle était venue supplier de renoncer à sa vengeance.—Elle était la maîtresse de Casal!