XI
LE DERNIER DÉTOUR DU LABYRINTHE
Le célèbre aphorisme des anciens sur la tristesse qui envahit l'être vivant après l'amour n'est pas seulement vrai en lui-même d'une vérité physiologique et naturelle. Il l'est aussi d'une vérité sociale, si l'on peut dire, tant sont d'ordinaire pénibles les conditions qui accompagnent ce réveil de notre pensée que la passion a grisée, cette reprise de notre personne qui a cru se donner, qui n'a pu que se prêter. Et il faut se retrouver l'homme qui va, qui vient, qui appartient à un métier, avec des intérêts à suivre, un rôle à soutenir, des devoirs à pratiquer. Il faut redevenir, non plus l'amante pour qui rien n'existe ici-bas que l'amant, mais la femme du monde sur qui pèsent mille corvées opprimantes, avec une maison à diriger, des visites à rendre, une réputation à garder, les innombrables soucis mesquins de l'existence quotidienne. Heureuse encore celle qui ne doit pas, rentrée au logis, apporter au baiser confiant d'un mari ou aux innocentes caresses d'un enfant un visage que brûle encore la fièvre d'un bonheur défendu! Si seulement ces rechutes affreuses de l'Idéal dans le Réel s'accomplissaient par une gradation ménagée! Non. Le plus souvent un insignifiant détail y suffit et une secousse de quelques secondes. Ce fut le cas pour Juliette, qui, venant de tout oublier dans les bras de Casal, dut rapprendre d'un coup la dure vérité de sa situation par le fait le plus brutalement vulgaire: elle avait laissé à la porte le fiacre qui l'avait amenée, et le cocher, las d'attendre, était descendu du siège. Il se promenait de long en large, à côté de sa voiture, faisant sonner sur le trottoir sec ses lourdes semelles. Quand il reconnut sa cliente, il lui ouvrit la portière avec une bonne figure joviale où la jeune femme crut lire la plus insultante des ironies, et ce fut d'une voix presque étouffée d'émotion qu'elle donna une fausse adresse, quelconque, au hasard, celle d'un magasin de parfumerie situé dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Elle venait de se rappeler que le valet de pied était allé de chez elle prendre ce coupé. Si ce cocher goguenard s'avisait de rechercher qui elle était? S'il en parlait avec ses gens et s'il racontait cette visite de deux heures?—Quelle visite et à qui?… À cette seule idée, la pourpre de la confusion se répandit sur son visage, et tout son être se figea d'une épouvante qu'elle ne connaissait pas. Pour la première fois elle aperçut, bien en face, la chose nouvelle, l'irréparable chose que jamais elle n'eût crue possible:—elle avait un nouvel amant, elle, Mme de Tillières! Et dans quelles conditions s'était-elle donnée? À la veille d'un duel provoqué par sa faute entre deux personnes qui maintenant possédaient sur elle des droits égaux! La vibration exaltée de ses nerfs qui durait encore se transforma soudain, à cette évidence, en une honte presque affolée. Déjà le fiacre s'était arrêté à la porte indiquée. Elle descendit sans oser regarder le cocher en le payant. Elle n'osa pas davantage entrer dans le magasin. Elle n'osait pas regarder les passants. Il lui semblait que sa criminelle aventure était écrite sur son front, dans ses yeux, dans ses moindres gestes. Elle marcha devant elle quelques pas, comme si elle eût été poursuivie par un espion chargé de savoir d'où elle venait, où elle allait. Elle tournait le dos à la rue Matignon. Elle ne s'en aperçut qu'en arrivant sur une des larges avenues qui conduisent à l'Arc de Triomphe. Le soir assombrissait le ciel, où les premiers becs de gaz brûlaient d'une flamme blanche. Elle consulta sa montre qui marquait près de huit heures et demie.
—«Mon Dieu!» songea-t-elle, «et ma mère qui m'attend depuis plus d'une heure! Comme elle va être inquiète, et que lui dire?…»
Oui! que lui dire? Dans un nouvel éclair d'épouvante, elle se figura la vieille femme avec ses yeux de demi-sourde, si aigus, si fins, si habitués à lire jusqu'au fond de son cœur, à elle, grâce à la lucidité presque surnaturelle de l'extrême tendresse. Comment allait-elle supporter ce regard? Cette appréhension fut si vive, que Juliette se sentit presque évanouir. Un découragement subit l'envahit, infini, suprême, qui la fit s'asseoir sur un banc désert, isolé dans ce coin d'avenue. C'est à des moments pareils que des âmes comme celle-là, bouleversées par le plus cruel désarroi intime, conçoivent de ces foudroyantes résolutions de suicide, qui demeurent inexplicables même à leurs proches, et, involontairement, Juliette songea à la mort. Elle n'avait qu'à héler cette voiture qui passait, à se faire conduire au pont le plus voisin. Son imagination lui peignit l'eau verte du fleuve, en train de couler dans le crépuscule, paisible et profonde. Pour la première fois de sa vie, elle, la femme d'énergie, et si résolue à vivre, si habituée à se dominer, elle éprouva cet attrait du grand repos qui, à la même place, avait peut-être tenté dans cette même tristesse du crépuscule plus d'une créature misérable: mendiante affamée des rues, fille délaissée, amante jalouse. Physiques ou morales, toutes les détresses traversent cette crise de la tentation funèbre; toutes éveillent dans le cœur un intense appétit du néant, et, devant certaines souffrances, grande dame et vagabonde du pavé sont égales. Mais Juliette gardait, à travers les égarements d'une sensibilité décomposée, une idée trop habituelle du devoir pour sombrer ainsi, sans un souvenir pour ceux à qui elle était nécessaire. Elle se vit, dans cette rapide hallucination, morte en effet, rapportée chez elle, et le désespoir de sa mère. Cette image lui rendit Mme de Nançay si présente, qu'elle se dit: «Je ne lui causerai pas cette douleur,» et elle se leva brusquement en se répétant:
—«Ah! chère, chère maman! Elle doit tout ignorer. J'aurai ce courage.»
Et elle osa la héler, cette voiture qui passait, mais non pas pour se faire conduire du côté de la Seine. Elle s'était décidée à rentrer bravement, avec la résolution de mentir encore une fois, pour épargner du moins une personne parmi celles qui l'aimaient. Toutes les autres: Poyanne, Casal, Gabrielle, que de soucis elle leur avait infligés! «Mentir encore!» se dit-elle. Ah! Dieu! les avait-elle prodigués, ces mensonges, depuis qu'elle errait dans ce labyrinthe des complications sentimentales! Mais qu'était maintenant ce remords à côté du poids qui désormais écraserait sa conscience? L'effort auquel elle s'astreignit pour inventer un petit roman dans ce fiacre qui la transportait eut du moins ce bon résultat: durant ce court espace de temps, elle acheva de secouer son ivresse nerveuse, qui avait eu pour première forme toute la folie abandonnée de l'amour, et, pour dernière, cette frénésie de désespoir. Elle allait peut-être souffrir davantage maintenant de la tragique impasse où elle s'était engagée, mais elle allait en souffrir comme d'un mal défini, sur lequel on raisonne, et non plus dans cet affolement où la nature humaine se déséquilibre, au point de perdre même la dignité de sa souffrance. Il ne fut pourtant pas bien grand, cet effort. L'histoire qu'elle imagina pour paraître devant sa mère sans que le soupçon s'éveillât chez la vieille dame était très simple, mais trop en accord avec son teint défait, ses yeux lassés, la brisure visible de tout son être.
—«Je me suis trouvée mal dans la rue,» dit-elle, «comme je revenais à pied, pour marcher un peu, et on a dû me porter dans une pharmacie. Je n'ai pas voulu que l'on vous prévînt, pour ne pas vous inquiéter, chère maman, et puis vous vous êtes tourmentée davantage.»
—«Pourvu qu'on trouve le médecin tout de suite,» répondit la mère, trop effrayée de voir sa fille dans un pareil état de lassitude pour avoir la moindre méfiance. «Pauvre enfant, ton visage est tout altéré, et tu pensais à moi encore… Que tu es bonne!…»
Elle l'embrassait tendrement en prononçant ces mots, sans se douter qu'elle faisait mal à Juliette par cet excès même de crédulité.
—«Je me sens mieux,» répondit celle-ci; «c'est bien assez que le docteur vienne demain matin, si j'ai passé une mauvaise nuit… Je vais essayer de reposer…»
—«Oui, va te reposer,» dit la mère. «Je me charge de recevoir Gabrielle, qui est revenue trois fois et qui repassera vers les neuf heures… As-tu quelque chose à lui dire?»
—«Non, chère maman; expliquez-lui que je suis rentrée bien souffrante et que je n'ai pas pu l'attendre… Je n'ai la force de rien.»
Ce dernier soupir du moins ne mentait pas. Elle avait été capable de cette dernière tension d'énergie pour affronter les yeux de sa mère. Mais Gabrielle qui lui parlerait de Casal; mais Poyanne surtout, qui devait, lui aussi, être là vers les neuf heures,—non, elle ne pouvait pas les voir! Demain, quand elle aurait repris ses forces, elle se retrouverait maîtresse d'elle-même. Pour le moment, elle avait besoin de solitude, quoiqu'elle sût trop quels fantômes obséderaient sa nuit d'insomnie. Mais elle n'en était plus à calculer avec la douleur. Dans les crises suprêmes des drames intimes, l'être passionné ressemble aux soldats dans la bataille. Il ne sent point les blessures et n'essaie même plus de les éviter. Juliette voulait à tout prix y voir clair en elle-même. L'action qu'elle venait de commettre avait été si peu préméditée! C'était, cet abandon de sa personne à Casal, quelque chose de si complètement, de si absolument inattendu, qu'il lui fallait des heures et des heures pour admettre que cela eût positivement eu lieu, pour en comprendre la réalité; et, sitôt qu'elle fut couchée dans son lit, toutes lumières éteintes, rendue à la pleine possession de sa pensée, ce fut bien cette idée qu'elle commença de prendre et de reprendre:—Elle était la maîtresse de Raymond. C'était vrai! De ces mêmes bras qui maintenant se repliaient contre sa poitrine, par un geste d'enfant malade, elle l'avait serré contre elle. De ces mêmes lèvres qui, de temps à autre, exhalaient cette unique plainte: «Mon Dieu! ayez pitié de moi!… Mon Dieu!…» elle lui avait rendu ses baisers. Ils la brûlaient encore, insinuant au plus intime de son être une ardeur de passion qui ravivait son souvenir. Quel vertige l'avait précipitée à cette faute? Quelle force de destinée l'avait conduite vers cette maison, vers cette chambre, vers cette minute ineffaçable où elle s'était sentie trop faible pour résister à celui qu'elle était venue seulement implorer? Les diverses scènes de l'après-midi défilèrent devant son esprit les unes après les autres, et sa promenade dans la solitaire allée du jardin, et l'arrivée de Gabrielle, et l'entretien avec Henry, et la course en voiture, et sa résolution subite d'aller rue de Lisbonne. L'effrayante rapidité avec laquelle s'était accomplie sa chute ajoutait encore à sa honte, et elle se répétait à voix haute, avec un désespoir mêlé de stupeur qui lui faisait entendre sa voix comme si c'eût été celle d'une autre:
—«Que je me méprise! Que je me méprise!…»
Mais se mépriser, mais se tordre dans le remords, mais verser des larmes d'agonie, de ces larmes où l'on se pleure soi-même à la manière des mourants, c'est expier, ce n'est pas effacer. Le fait était là, et avec lui ses conséquences immédiates. Elle allait se retrouver demain en présence de Poyanne. Comment agirait-elle? La véritable noblesse, elle le sentait, lui ordonnait de tout dire, d'avouer son égarement, quitte à subir, comme une punition trop méritée, l'outrage d'un abandon sans merci. Elle se représenta le détail de ce terrible aveu, le visage tourmenté d'Henry, son regard tandis qu'elle lui parlerait, et elle se rendit compte, avec un effroi inexprimable, que d'avoir trahi cet amant si noble n'avait pas tué en elle sa sensibilité morbide à l'égard de la douleur de cet homme. L'idée que par cette confession elle lui déchirerait si cruellement l'âme, la fit se rejeter en arrière et se dire:
—«Non, je ne lui avouerai jamais cela.»
Hé bien! Ne pouvait-elle pas rompre sans cet aveu? Car, cette fois, il fallait rompre, et de rester la maîtresse de Poyanne, ayant été celle de Casal, constituait un degré d'abaissement auquel elle ne descendrait jamais. Elle n'aurait pas deux amants à la fois!—Hélas! ne les avait-elle pas? N'avait-elle pas cédé au second avant d'avoir réglé sa situation vis-à-vis du premier? L'un et l'autre n'étaient-ils pas en droit de se dire, à cette même minute: «Je suis l'amant de Mme de Tillières?…» Afin de se laver devant sa propre conscience de la flétrissure dont elle se sentait souillée à cette pensée, elle répétait: «C'est cette histoire de duel qui m'a affolée. J'ai perdu la tête. Sans le danger de cette rencontre, jamais je n'aurais revu Casal. Jamais! Jamais!… Du moins je les aurai empêchés de se battre…» En était-elle sûre? Et voici que, tout d'un coup, cette nouvelle panique passa sur elle pour achever de la terrasser. Elle raisonnait, depuis la promesse de Casal, comme si la lettre d'excuses avait été acceptée par Poyanne. Mais l'accepterait-il? Il l'eût acceptée, certes, si elle avait pu le voir, à neuf heures, comme il était convenu, lui parler, l'envelopper de son influence. Et elle avait reculé devant cet entretien! Déjà sa trahison portait ses fruits. Si le duel avait lieu maintenant, elle en serait deux fois responsable. Et il aurait lieu. Comme il arrive dans des moments pareils, la prévision du pire s'imposa soudain à cette imagination torturée. Elle retrouva toutes ses anxiétés de l'après-midi, exaspérées encore par ce surcroît d'épouvante que, maintenant, cette rencontre à main armée mettrait en face l'un de l'autre ses deux amants, et elle continuait à vibrer pour tous les deux, plus fortement encore à cette minute. En songeant à l'un, elle se sentait, malgré tout, envahie par les fièvres de la volupté éprouvée entre ses bras, tandis que celui qu'elle avait trahi lui tenait au cœur par des racines d'autant plus vivantes qu'elle y avait touché pour les arracher. Elle n'avait fait que de les endolorir. Elle le plaignait de l'outrage qu'elle venait de lui infliger, et cette pitié s'accroissait de tous ses remords. Ah! Quel haïssable, quel criminel dualisme d'âme! Mais où trouver la force d'en triompher, aujourd'hui qu'après tant de luttes, si sincères, pour réduire sa vie à l'unité, elle venait de mettre dans les faits ce qui n'avait été jusque-là que dans son cœur. Ses efforts les plus consciencieux avaient produit ce monstrueux résultat que maintenant Casal possédait sur elle les mêmes droits que Poyanne. Comment guérir? Comment même se comprendre? Et elle se répétait:
—«Ce n'est pas vrai, on n'a pas deux amants, pas plus qu'on n'a deux amours. On aime l'un ou on aime l'autre…»
Elle avait beau se la dire et se la redire, cette formule de conscience, et s'y attacher en esprit avec la rage de quelqu'un qui se sent emporté par un souffle de tentation coupable auquel il ne veut pas s'abandonner, elle retrouvait toujours en elle ce jeu contradictoire des deux sentiments qui s'exaltaient l'un l'autre au lieu de se détruire, et toujours aussi la vision du tragique danger que couraient ses deux amis. Vers le matin, au sortir du sommeil fiévreux de six heures qui termine en un cauchemar accablé des nuits pareilles, elle eut un éclair d'espérance. On était venu la veille au soir déposer une lettre à son nom avec prière de la lui remettre aussitôt. Elle reconnut l'écriture de Casal. Ce fut avec un tremblement qu'elle ouvrit l'enveloppe. Voici les lignes qu'elle renfermait:
«Mardi soir.
«J'ai tenu ma parole, ma charmante amie, et j'ai écrit à M. de P… Cette lettre, qui m'a tant coûté, vous prouvera combien je veux vous plaire. Ce billet veut vous porter aussi toute ma reconnaissance et vous demander si vous ne regrettez pas trop ce que vous avez fait pour moi. Si, comme je l'espère, les choses s'arrangent, j'irai chez vous à deux heures, vous dire moi-même tout cela. Si j'étais sûr que vous serez celle que vous avez été aujourd'hui, je vous demanderais de revenir rue de Lisbonne écouter ces choses et d'autres encore. Mais je comprends que ce ne serait pas prudent. Ne puis-je pas espérer que vous reviendrez bientôt, sinon là, du moins dans un coin plus sûr, où je puisse vous répéter combien je suis votre
«Raymond.»
(Copie.)
«Monsieur,
«A la veille d'une rencontre comme celle qui doit avoir lieu demain, la démarche que je hasarde auprès de vous risquerait d'être interprétée singulièrement si je n'avais fait mes preuves de bravoure comme vous avez fait les vôtres, et si je n'ajoutais que vous pourrez, à votre gré, ne tenir aucun compte de ce billet. S'il vous convient de ne pas l'avoir reçu, mettez que je ne l'ai pas écrit, voilà tout. Mais j'aurai, moi, soulagé ma conscience d'un remords. Les hommes de votre talent et de votre caractère sont trop rares dans notre pays et leur existence trop précieuse pour que j'éprouve la moindre honte à vous dire que je regrette le mouvement de vivacité auquel j'ai cédé l'autre soir. Je vous répète, monsieur, qu'en vous écrivant, j'obéis à un scrupule de conscience, et que, si vous ne jugez pas cette satisfaction suffisante, je reste à votre disposition, comme il a été convenu. Quoi que vous décidiez, vous verrez dans ceci la preuve de ma particulière estime.
«Casal.»
—«Henry ne peut pas refuser des excuses ainsi présentées,» se dit la jeune femme quand elle eut lu et relu les deux lettres réunies sur la même feuille de papier, et cette réunion lui fit éprouver, pour la première fois depuis qu'elle connaissait Casal, l'impression de quelque chose d'un peu brutal, de presque indélicat. Elle aurait voulu qu'il ne mêlât point ainsi, d'une manière aussi naturelle, l'expression de ses sentiments et le souvenir de son rival. Ce n'était qu'une nuance, mais les femmes qui sentent les nuances les sentent toujours, et celle-ci, même dans cette crise si violente de sa destinée, trouva en elle de quoi souffrir de cette confusion, comme aussi de la demande de nouveaux rendez-vous qu'exprimaient les dernières phrases de la lettre de Raymond. C'est qu'elle y sentait, sous l'apparent respect des formules, le droit de cet homme sur elle et la main mise par lui sur sa volonté. Il lui parlait comme à une maîtresse avec qui l'on n'est pas encore trop familier, mais sur la complaisance de laquelle on compte absolument. Aurait-elle donc voulu que Casal considérât le don qu'elle lui avait fait de sa personne comme une simple aventure? Ce billet n'attestait-il pas que du moins il croyait s'être engagé avec elle dans une liaison? Pourquoi cette idée, au lieu de lui apparaître comme une preuve de sincérité, la froissa-t-elle soudain tout entière? N'avait-elle pas d'autre part une preuve de la soumission de cet homme à ses désirs dans cette copie de la lettre à Poyanne qui avait dû, comme il le disait, tant lui coûter? Elle eut un mouvement de révolte contre elle-même, à constater qu'elle n'avait pas plus de gratitude pour une démarche qui certainement empêcherait le duel. Elle reprit un par un les termes dans lesquels étaient rédigées ces excuses et elle se contraignit à s'en démontrer la finesse impérative.
—«Sauvés!» dit-elle, «ils sont sauvés! Qu'importe que moi je sois perdue?»
Cette espérance se doublait cependant d'un reste bien douloureux d'inquiétude, car elle ne put se retenir d'envoyer rue Martignac vers les dix heures, sous un prétexte quelconque. Elle voulait être absolument sûre que le comte n'était pas sorti. Quand elle apprit au contraire qu'il avait quitté son appartement de grand matin, sans spécifier le moment où il rentrerait, ce fut l'espérance qui retomba tout d'un coup, et l'inquiétude qui recommença, plus forte de minute en minute. Vainement se répéta-t-elle: «Je suis folle, même si l'affaire s'arrange, il faut bien qu'il voie ses témoins.» Elle n'arriva plus à calmer l'excès de son anxiété. Que faire? Envoyer aussi chez Casal? Elle y songea longtemps, et commença même plusieurs brouillons de lettres; puis elle n'osa pas. Elle se préparait, en désespoir de cause, à écrire à Gabrielle de Candale, lorsque la porte s'ouvrit et donna accès à cette dernière. Le visage bouleversé de cette fidèle amie ne permettait guère le doute à Juliette:
—«Ils se battent?…» s'écria-t-elle.
—«Enfin je te trouve,» dit la comtesse sans répondre directement à cette question qu'elle prit sans doute pour un simple cri d'effroi, «et, je comprends, tu as passé ton après-midi à essayer de convaincre Poyanne… J'ai bien deviné que tu n'avais pas réussi, quand j'ai su dans quel état tu étais rentrée… Oui, ils se battent. J'en suis sûre maintenant. J'ai vu hier soir sur la table de Louis la boîte de pistolets que l'on avait apportée toute cachetée de chez Gastinne… Et ce matin, quand il est parti, dès les huit heures, cette boîte n'était plus là… J'ai su par le concierge qu'il avait donné au cocher l'adresse de Casal… J'ai attendu son retour, dans l'espérance d'apprendre l'événement, quel qu'il fût, toute la matinée. Et ne le voyant pas revenir vers onze heures, je n'ai pas pu rester plus longtemps sans nouvelles. Mais que sais-tu, toi-même, parle, que sais-tu?»
—«Je sais que Raymond a insulté Henry,» dit Mme de Tillières, «voilà tout, et que c'est là l'origine de l'affaire. Mon Dieu! dire qu'à cette heure-ci un des deux meurt peut-être et que j'en suis cause! Partons, Gabrielle, viens avec moi. Allons-y. S'il était encore temps?… Ton concierge t'a dit où est allée la voiture de Louis… Nous ferons bien parler celui de Casal ou de lord Herbert. Il y a pourtant un dernier endroit d'où ils sont partis…»
—«Mais c'est insensé,» répondit Mme de Candale. «D'abord nous arriverions trop tard, si nous arrivions… Et puis je ne te laisserais pas te déshonorer par une démarche pareille et qui ne servirait à rien qu'à te perdre… Nous nous devons à notre nom, nous autres… Voyons, ma Juliette, sois plus fière et plus forte…»
—«Ah! il s'agit bien de mon nom et de ma fierté!» s'écria sauvagement Mme de Tillières. «Il s'agit que je ne veux pas qu'ils meurent, entends-tu, je ne le veux pas…»
—«Tais-toi,» dit la comtesse, «on ouvre la porte.»
Le valet de pied entrait en effet. La phrase qu'il prononça, et qui était très simple, revêtait à cette heure pour les deux femmes une signification si redoutable qu'elles se regardèrent avec épouvante:
—«M. le comte de Poyanne est là qui demande si Madame la marquise peut le recevoir.»
—«Faites-le entrer,» dit enfin Juliette. «Va dans ma chambre à coucher,» continua-t-elle, en s'adressant à Gabrielle… «J'aurai besoin que tu sois là peut-être… tout à l'heure… Ah! que je tremble!»
À peine en effet pouvait-elle se tenir debout. S'il y avait eu une rencontre, Poyanne en était donc sorti sain et sauf! Mais l'autre? Et il y avait eu une rencontre. Elle le devina au premier regard jeté sur le comte, qui était devant elle maintenant, très pâle et vêtu de la redingote noire destinée à mieux tromper les balles. Elle s'élança au-devant de lui, sans plus songer à ce qu'il penserait de cette façon de le recevoir:
—«Hé bien?…» dit-elle d'une voix à peine distincte.
—«Hé bien!» répondit-il simplement, «nous nous sommes battus… Et me voici. Mais,» ajouta-t-il plus bas, «j'ai eu la main malheureuse…»
Elle le regardait avec des yeux où passa un éclair de folie:
—«Il est blessé?…» demanda-t-elle. «Il est…»
Elle n'osa pas finir. Le comte avait baissé la tête comme pour répondre: oui, à la question qu'elle n'avait pas formulée. Elle jeta un cri. Ses lèvres s'agitèrent pour balbutier cette fois avec égarement: «Mort! Il est mort!» Elle se laissa tomber sur une chaise, comme anéantie, le visage dans ses mains, et des sanglots commencèrent de la secouer, convulsifs, à croire qu'elle aussi, son âme allait passer, dans le gémissement qui s'échappait de sa frêle poitrine. Poyanne la regarda quelques secondes sangloter de cette cruelle manière. Une expression d'une tristesse intense contracta son visage. Il s'approcha d'elle et, lui touchant l'épaule de la main:
—«Nierez-vous encore que vous l'aimez?» dit-il de cet accent que Mme de Tillières n'avait jamais pu supporter, celui de ses grandes détresses d'âme. Mais, à cet instant, savait-elle seulement qu'il fût là? «Ne pleurez plus, Juliette,» continua-t-il, «et pardonnez-moi une épreuve dont j'avais besoin pour être bien sûr de vos vrais sentiments. Non, il n'est pas mort. Il est blessé, mais à peine, d'une balle dans le bras, que le médecin doit avoir extraite à l'heure qu'il est. Il vivra… Que m'importe d'ailleurs qu'il vive ou qu'il meure? Vivant ou mort, vous l'aimez, et vous ne m'aimez plus… J'ai voulu le savoir, et à quelle profondeur il vous était cher… Je vous ai menti pour la première et la dernière fois. Je viens d'en être puni. Ah! durement, puisque je vous ai vue le pleurer ainsi… Que c'est amer, moins amer pourtant que le doute horrible de ces derniers jours!… Ne me répondez pas. Je ne vous accuse point… Vous ne saviez peut-être pas vous-même combien vous l'aimiez… Vous le savez maintenant, et moi aussi.»
Il y eut un silence entre les deux amants. Le premier sursaut de désespoir dont Juliette avait été frappée, lorsqu'elle avait cru Casal mort, s'était changé en une sorte de stupeur à mesure que Poyanne parlait, la rassurant sur l'issue du duel, mais aussi l'acculant et comme la clouant à l'inexorable, à l'indiscutable vérité. Pour la première fois depuis des mois et des mois, la situation était posée entre eux nettement, et la jeune femme convaincue de cet amour pour Casal qu'elle s'était toujours acharnée à nier. D'ailleurs, n'eût-elle pas donné cette preuve contre elle en s'écrasant, en s'abîmant de douleur aux premiers mots du comte, elle n'aurait plus trouvé la force de lui mentir, tant son énergie était à bout, tant aussi elle était lasse elle-même, lasse à n'en pouvoir plus, de l'affreuse ambiguïté de cœur où elle se débattait depuis si longtemps. Elle restait assise, baissant les yeux, ses mains jointes maintenant sur ses genoux, comme une coupable qui attend son arrêt,—tellement plus coupable que ne le soupçonnait cet homme qui restait debout, sans trouver, lui non plus, la force de continuer! Certaines phrases, sitôt prononcées, emportent avec elles tant d'irréparable, qu'il semble qu'après les avoir dites, il ne reste plus qu'à fuir, bien loin, bien vite, sans retourner la tête. On reste cependant, et la conversation ressemble alors à ces allées et venues du taureau dans le cirque, lorsque, blessé à mort et gardant l'épée dans sa blessure, il ne fait, à chaque mouvement, qu'enfoncer davantage le fer meurtrier. Ce fut Mme de Tillières qui reprit d'une voix suppliante:
—«C'est vrai,» dit-elle, «je lutte depuis tant de jours contre un trouble que je ne peux pas vaincre. C'est encore vrai, que vous avez le droit de me condamner, puisque j'ai tout fait pour vous cacher ces luttes et ce trouble. Mais c'est vrai aussi,» elle s'exaltait en parlant, «c'est vrai que jamais, entendez-vous? jamais vous n'avez cessé de m'être cher, si cher que je n'ai pas pu vous sentir souffrir, une seule minute, sans éprouver un désir irrésistible de vous consoler, de vous guérir. Jamais je n'ai compris le bonheur pour moi sans votre bonheur. Jamais je ne vous ai menti en vous disant que j'avais besoin de votre tendresse, comme on a besoin d'air!… Appelez-le du nom que vous voudrez, ce sentiment qui m'a attachée à vous, qui m'a rendu impossible d'accepter la rupture quand vous me l'avez offerte… Mais sachez qu'il était, qu'il est bien sincère, et que j'y ai obéi, sans calcul! Comprenez cela du moins, Henry. Ne croyez pas que je vous aie joué une comédie…»
—«Non,» reprit-il en l'interrompant, «vous avez eu peur de ma souffrance. Hé bien! regardez-la et regardez-moi… Je sais tout, je comprends tout,—et je vis, et je vivrai. Je ne suis plus à l'âge où l'on ne sait pas renoncer au bonheur! Mais à mon âge aussi, on a faim et soif de vérité; et la vérité, Juliette, c'est qu'encore une fois vous ne m'aimez plus, que vous en aimez un autre. Si j'ai voulu en avoir une preuve décisive, irréfutable, c'est pour avoir le droit de vous dire, sans un reproche, sans une amertume: Vous êtes libre. Faites de votre liberté l'usage que vous voulez… Tout, entendez-vous? tout est préférable à cette faiblesse morale qui vous empêche depuis si longtemps de regarder votre cœur courageusement, tout vaut mieux que cette pitié qui fait si mal, que ces fluctuations entre des sentiments contraires qui vous ont amenée à quoi? à me faire, à moi, dont vous connaissez, dont vous respectez la tendresse, le plus mortel affront.»
—«Le plus mortel affront?…» répéta-t-elle. Que soupçonnait-il donc de ses rapports avec Casal? Qu'allait-il lui dire? Elle insista, tremblante: «Expliquez-vous…»
—«Lisez cette lettre,» répondit-il, en lui tendant une feuille de papier sur laquelle ses yeux égarés reconnurent l'écriture de Raymond et la teneur du billet dont elle avait reçu la copie, «et répondez-moi. Je peux tout entendre et vous devez tout me dire. Oui ou non, est-ce vous qui lui avez demandé de m'écrire ces excuses? Car, de lui-même, jamais il ne me les aurait faites.»
—«C'est moi,» dit-elle après un effort. «Pardonnez-moi, Henry, j'étais folle. Vous m'aviez repoussée si durement. Je n'avais plus que cet espoir, que ce faible espoir d'empêcher ce duel.»
—«Et vous n'avez pas réfléchi que si je les acceptais, ces excuses, cet homme croirait que j'avais eu peur et que je vous avais poussée à cette démarche?»
—«Non, Henry,» s'écria-t-elle, «je vous affirme qu'il n'a pas pensé cela une minute. Il vous sait si brave, et puis, il lui a suffi de me regarder pour comprendre que je n'avais pas ma raison, que j'étais en proie à toute la fièvre du désespoir…»
—«Ah!» reprit le comte, «il vous a vue hier?»
—«Oui!» dit-elle avec un nouvel effort.
—«Ici?» demanda Poyanne à qui cette question fit visiblement mal a formuler.
—«Non,» répondit-elle, cette fois avec la résolution d'une femme qui en a assez de toutes les hypocrisies, et qui maintenant préfère se perdre et ne plus tromper.
—«Chez lui?…»
—«Chez lui!…»
Ils se regardèrent. Elle était pâle comme si elle allait mourir. Elle put voir alors passer sur le visage de cet homme une telle expression de martyre, qu'elle subit de nouveau cet instinctif mouvement de pitié passionnée qui, tant de fois, avait paralysé en elle l'élan de la franchise. À cette heure de l'explication suprême, elle avait senti, comme dans sa veille de cette nuit, que le seul rachat possible de son égarement était là, dans une confession entière, absolue. C'était une noblesse encore et qui lui permettrait de s'estimer de nouveau par l'expiation. Mais non, il allait trop souffrir, et, suppliante:
—«Ne me jugez pas sur des apparences…» dit-elle.
—«Juliette…,» reprit Poyanne en lui saisissant la main; puis, âprement, d'une voix qu'elle ne lui avait jamais connue, «jure-moi que ce n'est pas vrai,» continua-t-il, «qu'il ne s'est rien passé entre cet homme et toi que tu ne puisses me dire… Je peux bien me sacrifier à ton bonheur, te laisser à lui, si tu l'aimes. Mais pas ainsi, pas avec cette idée que la veille de ce duel… Non, ce n'est pas possible… Jure-le-moi. Jure.»
—«Il ne s'est rien passé entre nous. Je vous le jure,» dit-elle d'une voix brisée.
Le comte appuya sa main sur ses yeux comme pour chasser une vision d'horreur, puis doucement, tristement:
—«Vous le voyez. Voilà ce que la jalousie peut faire d'un cœur qui vaut mieux que cela, cependant. Pardonnez-moi cet outrageant soupçon… Ce sera le dernier… Je n'ai plus le droit de vous parler ainsi. Je ne l'ai jamais eu, car les raisons pour lesquelles vous avez pu quelquefois me mentir ont toujours été si nobles et n'autorisaient pas cette injure… Je viens d'être fou quelques minutes. Oubliez-les… Je vous promets que je saurai être votre ami, rien qu'un ami… Je suis trop troublé maintenant. Demain,» ajouta-t-il, «si vous permettez, je viendrai à deux heures. Nous pourrons causer, nous serons plus calmes tous les deux. Allons, adieu…»
—«Adieu!» dit-elle sans presque le regarder. Tout l'accablait: le mensonge qu'elle venait de faire,—le sentiment de sa criminelle trahison vis-à-vis de cet homme, si noble, même dans sa jalousie, qu'il se reprochait comme une faute le plus légitime des soupçons,—l'impression que cette scène marquait en effet la date d'une rupture entre eux définitive,—le remous des émotions qui l'avaient agitée si profondément. Elle se laissa prendre la main, que le comte sentit molle et inerte dans cette dernière étreinte. Cette expression de martyre qui tout à l'heure avait passé sur son visage y parut encore, mais navrée et si tendre! Ses yeux traduisirent cette sorte de tristesse infinie et sans plainte qui s'éveille en nous aux heures des sacrifices suprêmes, quand nous nous offrons en holocauste à ce que nous aimons. Dieu! que Juliette devait le voir souvent ainsi, et entendre la voix étouffée dont il répéta ce mot d'adieu, avant de disparaître… Quand, un quart d'heure plus tard, Mme de Candale, inquiète de n'être pas avertie, se hasarda à ouvrir la porte, elle trouva son amie immobile, le coude appuyé contre la cheminée. Elle s'était levée pour rappeler encore Poyanne, puis elle s'était dit: «A quoi bon?» et elle était demeurée là, sans savoir combien de temps, ni que Gabrielle l'attendait, ni rien, sinon qu'elle était vaincue, brisée, terrassée par la vie.
—«Il y a eu un malheur?» demanda la comtesse, trompée par cette attitude.
—«Non,» répondit Juliette; «ce duel a eu lieu… Casal a reçu une blessure insignifiante… Dans quelques jours, il sera sur pieds, sans doute.»
—«Tu vois que tout s'arrange mieux que nous ne pouvions l'espérer. Pourquoi es-tu si triste, alors? Que t'a dit Poyanne?…»
—«Ne me le demande pas,» reprit l'autre presque avec violence; «laisse-moi, c'est toi qui m'as perdue. Si tu ne m'avais pas fait connaître cet homme, si tu ne l'avais pas attiré chez toi, chez moi, si tu ne m'en avais pas parlé comme tu m'en as parlé, est-ce que tout cela serait arrivé?…» Puis, voyant des larmes venir aux yeux de la pauvre comtesse, elle se jeta dans ses bras, achevant de montrer, par cette folie d'incohérence, le désordre moral qui, en ce moment, faisait osciller son triste cœur d'une extrémité à l'autre des sentiments. Gabrielle essaya en vain de la calmer à force de tendres câlineries, sans arriver à savoir d'elle la cause véritable de cet état. Il fallait que cette conversation avec Henry de Poyanne l'eût remuée à une singulière profondeur, car c'est distraitement qu'elle répondit à son amie qui lui disait: «J'enverrai prendre des nouvelles de Casal, et tu les auras tout de suite…» Et quand, la solitude l'ayant rendue à elle-même, elle s'abandonna de nouveau au déroulement de ses pensées, ce ne fut pas non plus l'image de Raymond qui revint hanter son esprit. Ce qu'elle voyait, c'était Poyanne debout devant elle et lui demandant de jurer qu'elle n'avait rien à se reprocher. Ce qu'elle entendait, c'était la voix de cet homme lui disant: adieu. Ce qu'elle éprouvait, c'était le besoin de le revoir, de lui parler, de s'expliquer à lui. Pour lui mentir encore? Pour lui montrer quelle nouvelle nuance de sa monstrueuse duplicité intime?… Non. Toutes les paroles étaient prononcées, tous les voiles étaient déchirés. Maintenant qu'il avait eu, lui, le courage d'articuler les mots de rupture devant lesquels elle hésitait, depuis des jours et des jours, allait-elle, en proie à une infâme aberration, souhaiter le recommencement des ambiguïtés coupables et des douloureuses équivoques? Que voulait-elle de cet amant, dévoué jusqu'à la plus surhumaine abdication? Par quel mystère du cœur, à présent qu'elle s'était donnée à l'autre et que sa vie pouvait enfin se simplifier dans les actes, subissait-elle ce retour insensé vers ce qui n'était, depuis des mois, pour elle, qu'une chaîne de douleur? Ces questions se posaient, se pressaient autour d'elle, durant cette après-midi et dans la nuit qui suivit, sans qu'elle pût seulement fixer sa pensée sur une seule, plus troublée que jamais elle ne l'avait été, jusqu'à ce qu'arrivât l'instant où Poyanne devait être chez elle… Une heure. Une heure et demie. Deux heures… Il ne venait pas. Appréhendant une résolution funeste, elle poussa avec sa voiture jusqu'à la rue Martignac. Il lui fut répondu que le comte était sorti et que l'on ignorait l'heure de sa rentrée. Elle revint chez elle. Il n'avait point paru. Elle lui écrivit quelques lignes. Le domestique ne rapporta pas de réponse. Ce ne fut que le lendemain au matin, et après une nouvelle nuit d'anxiétés atroces, qu'elle reçut une enveloppe sur laquelle elle reconnut l'écriture de Poyanne; elle la déchira et put lire les pages suivantes,—ô contradictions étranges du cœur de la femme!—avec la même avidité qu'elle avait fait, quarante-huit heures plus tôt, la lettre de Casal.
«Cinq heures du soir, Passy.
«Mon amie,
«J'ai voulu, pour vous écrire ce que je me dois, ce que je vous dois de vous écrire, venir dans ce petit appartement de Passy, qu'en des temps plus heureux vous appeliez notre «chez nous…» Jamais je ne vous les ai entendu prononcer, ces deux mots, pourtant si simples, sans que mon cœur se mît à battre. Ils résumaient si tendrement, hélas! ce qui fut mon unique rêve, mon espoir sacré depuis des années, cette chimère de vivre avec vous, toujours, d'une vie avouée, où vous auriez porté mon nom, où je vous aurais eue à toute heure près de moi, me prodiguant la douceur d'une présence qui, à elle seule, était la compensation de toutes les tristesses de mon passé, l'apaisement de toutes mes peines, un infini de félicité!… Et m'y voici pourtant seul, dans cet asile, dont vous ne direz plus jamais: «chez nous,» à regarder ces muets objets, dont chacun est pour moi vivant comme un être, cette tapisserie sur le mur, avec son paysage naïf d'arbres et de clochers, cette bibliothèque basse avec les livres que nous lisions ici ensemble, ces vases anciens que je parais de fleurs pour vous recevoir. Ah! l'amant que la mort a séparé de sa maîtresse et qui va s'accouder à la grille de son tombeau n'a pas dans l'âme plus de mélancolie que je n'en ai à cette heure où je fais, moi aussi, un pèlerinage à une tombe, celle de notre commun passé,—ni plus de mélancolie, ni plus de tendresse… Je voudrais tant qu'un peu de cela sortît pour vous de ces pages, que vous lirez à un moment où je serai bien loin de Paris, bien loin de ce mystérieux et cher asile. Je voudrais que vous gardiez de moi, non pas l'image de l'homme qui vous a si étrangement parlé hier, mais celle de l'ami qui pense à vous comme j'y pense à cette minute, pieusement, doucement, avec une reconnaissance inexprimable pour ce que vous m'avez donné de votre cœur, parmi ces témoins de ce qui fut ma part de joie ici-bas. Vous avez su me la faire si grande que, même aujourd'hui et dans cette agonie où je me débats, je ne peux rien trouver à vous dire, songeant à ces moments où vous m'avez laissé vous aimer, où vous m'avez aimé, que merci du fond du cœur et encore merci.
«Comprenez-moi, ma si chère amie, je ne suis pas ingrat pour vous, et, en m'en allant, comme je vais faire, je sais, oui, je sais que je vous suis bien cher aussi et que vous ne m'avez jamais menti en me disant que vous ne pouviez pas supporter une tristesse dans mes yeux. Je sais qu'en lisant cette lettre et apprenant que j'ai quitté la France pour un bien long temps, sinon pour toujours, vous aurez une vraie, une profonde peine. Me trouverez-vous injuste si j'ajoute que précisément la profondeur de votre affection pour moi me permet de mesurer combien est vivant dans votre cœur l'autre sentiment, celui dont j'ai vu l'explosion hier? Faut-il que vous ayez été prise par cet amour nouveau pour que de savoir combien j'en souffrirais n'ait pas empêché qu'il ne grandît en vous? Les luttes que vous avez soutenues, je les devine maintenant. Le drame moral qui s'est joué dans votre âme s'éclaire à mes yeux d'un jour qui me permet de sentir à la fois et le degré de votre dévouement à mon égard, et aussi combien ce dévouement ressemble peu à l'amour. Vous-même, vous avez été de si bonne foi en ne voulant pas en convenir vis-à-vis de votre conscience! Vous êtes fière, vous n'avez pas voulu avoir changé. Vous êtes bonne, vous n'avez pas voulu que je fusse malheureux. Vous êtes loyale, vous n'avez pas voulu admettre une seconde la possibilité d'une trahison envers celui que vous considériez comme lié à vous pour la vie. Hélas! Juliette, ne vous y trompez pas, il est bien fort, dans un cœur comme le vôtre, un sentiment que de pareilles raisons ne paralysent pas. Je n'aurais pas entendu votre cri d'hier, je n'aurais pas vu vos larmes quand vous avez cru à la fatale issue de notre duel, que j'en saurais assez, moi qui vous connais, par cette simple évidence. Mais je les ai vues, ces larmes; je l'ai entendu, ce cri. Et si je pars, c'est que j'ai senti, devant cette expression de votre nouvel amour, que je ne pouvais pas supporter de regarder ce sentiment face à face. Que vous luttiez contre lui ou que vous y cédiez, je saurais le deviner maintenant dans vos tristesses et dans vos joies, dans vos ménagements pour moi et dans vos silences, et je ne suis qu'un homme, un homme qui vous aime avec tout son cœur, avec toutes ses forces, avec tout son être, que vous avez aimé, vous aussi, et à qui vous ne pouvez pas, vous ne devez pas demander une énergie surnaturelle. D'ailleurs, ai-je le choix moi-même de mettre, aujourd'hui que tout m'est connu, ma douleur entre vous et une vie renouvelée, mon amour que vous ne partagez plus entre votre conscience et ce qui peut être votre bonheur? Ai-je le droit de vous donner le spectacle d'une jalousie que je me sens, je vous l'avoue avec tant d'humilité, incapable de vaincre? Ai-je le droit de vous infliger ce contre-coup de ma sensibilité malade que vous avez subie depuis des semaines, depuis des années, peut-être? Non, Juliette, je m'en rends trop compte, en repassant par l'esprit dans les chemins que nous venons de suivre, une nécessité invincible veut que deux êtres qui se sont aimés ne se voient plus quand l'un des deux a cessé d'aimer, et l'autre, non. C'est affreux. C'est amer. Ah! bien amer, comme la mort. Mais l'estime de soi est à ce prix et il le faut, quand ce ne serait que par respect pour un passé que l'on ne peut garder intact qu'à la condition qu'il soit vraiment, définitivement, résolument le passé.
«J'ai bien réfléchi à toutes ces choses,—autrefois déjà, lorsque à mon retour de Besançon j'ai soupçonné que vous pouviez vous intéresser à un autre que moi,—mais jamais comme hier et comme cette nuit,—à toutes ces choses si tristes, à tant d'autres encore. J'ai aperçu, dans les douleurs que nous venons de traverser, l'expiation d'une félicité qui n'était pas permise. Je connais trop la sincérité de vos sentiments religieux pour ne pas avoir deviné, derrière bien des mélancolies dont vous ne me disiez pas les causes, ce regret, ce remords d'une situation où votre tendresse pour moi vous avait entraînée. Car ce fut moi le coupable, moi qui, n'étant pas libre, devais à jamais vous cacher un amour dont les joies m'étaient défendues. Et qui sait? Si j'avais eu ce courage de vous aimer ainsi, dans l'ombre et le silence d'une passion fervente, mortifiée et pure comme une piété, peut-être Celui qui voit tout m'eût-il récompensé de cet héroïque effort en empêchant que les sources de la tendresse ne tarissent pour moi dans votre cœur. Qui sait s'il n'y a pas pour certaines amours, faites de renoncement et de vertu, une grâce mystérieuse, pareille à cette grâce de la foi profonde qui nous permet d'être toujours capables de prier? S'il en est ainsi et qu'il y ait sur nous deux cette fatalité d'une expiation, ce que je demande à ce Dieu en qui nous avons toujours eu tous deux tant de confiance, même en transgressant ses lois, c'est que sa justice retombe sur moi seul. C'est que votre ami nouveau, celui par qui votre cœur m'a été enlevé devienne digne de vous, qu'il comprenne quel être de noblesse et de beauté est venu vers lui à travers tant d'épreuves. Je touche ici à un point si sensible, qui m'est si sensible, qui doit tant vous l'être! Laissez-moi vous dire, cependant, qu'encore ici un changement s'est accompli en moi depuis hier. Je vous ai parlé avec bien de l'amertume et avec bien de la dureté de cet homme en qui une étrange double vue m'avait fait pressentir le bourreau de ce qui fut mon bonheur. Je ne peux pas croire que j'aie eu tout à fait raison, ni qu'un être capable de vous intéresser jusqu'à l'amour soit ce que j'ai pensé qu'était celui-là. Je voulais, je devais vous dire aussi que je l'ai jugé autrement depuis que son billet d'excuse, si difficile à écrire pour un homme de sa sorte, m'a prouvé qu'il vous était dévoué, après tout, autrement que je ne pouvais le penser. Je ne vous ai pas dit hier ce que je dois ajouter pour être entièrement juste, que, sur le terrain, il a été logique avec sa lettre et qu'il a tiré en l'air. Que ce soit là, ce que je vous écris de lui, une expiation encore, celle de la rancune passionnée qui m'a fait ne pas accepter ses excuses et désirer sa mort! Que ce soit aussi un droit pour moi de vous supplier de réfléchir avant d'aller plus loin sur cette route où vous êtes! Éprouvez, étudiez le sentiment qu'il vous porte, maintenant que vous avez le droit de céder au vôtre. Il est libre, lui, il est jeune, il n'est l'esclave d'aucun passé. Il peut vous dévouer toute sa vie et se transformer sous votre noble influence. S'il en doit être ainsi, je ne dis pas que je n'en souffrirai pas, quand j'apprendrai que vous avez reconstruit votre destinée de cette manière. Mais, sachez-le, je vous aime aujourd'hui avec une tendresse si désintéressée, si purifiée par le martyre de ces derniers jours, que je trouverai en moi de quoi accepter de loin cette idée avec cette sorte de paix dont parle le saint livre:—Je vous donne la paix, je vous donne ma paix, mais non comme le monde la donne…,—cette paix d'une âme qui aime pour toujours, et qui s'est à jamais renoncée!
«Et adieu, amie.—Adieu, vous qui étiez l'étoile de mon ciel,—du coin sans nuages de ce ciel si sombre. Adieu, vous qui m'avez permis de vivre quand j'étais à bout de toutes mes forces, et grâce à qui je puis dire aujourd'hui: j'ai connu le bonheur. N'appréhendez aucune résolution désespérée d'un homme qui s'en va de vous, l'âme pleine de vous, pour que vous soyez heureuse et pour ne vous coûter plus jamais une larme. Dans mes douloureuses méditations de cette nuit,—j'ai vu devant moi ce qui me reste d'existence, et j'ai décidé de son emploi. J'ai reconnu dans mes dernières épreuves de politique un avertissement qu'il fallait renoncer à cette action-là aussi, et ce renoncement n'a pas été bien pénible. Un autre champ m'est ouvert, dans lequel j'ai résolu d'user ce que je peux garder de vigueur intime. Nos douleurs privées seraient cruellement inutiles si elles ne nous amenaient pas à chercher l'oubli de notre propre destinée dans une tâche impersonnelle, dans le dévouement désintéressé à nos idées. Vous avez trop connu les miennes durant ces jours heureux où vous me laissiez penser tout haut auprès de vous, avec vous, pour que j'aie besoin de vous rien dire davantage, sinon que j'ai résolu d'aller aux États-Unis travailler à ce grand livre de philosophie sociale dont le plan vous avait intéressée, dont l'exécution suppose des études impossibles ailleurs que là-bas et qui dureront des années! Demain, et quand vous aurez ce papier entre les mains, je serai en mer, n'ayant plus pour horizon que la masse énorme des flots qui rouleront, toujours plus nombreux, entre nous. Ma lettre de démission au président de la Chambre est écrite. Mes affaires principales, je les avais déjà réglées la veille du duel. Notre noble Ludovic Accragne, dont vous connaissez la divine charité, a bien voulu se charger de quelques arrangements qui m'eussent fait rester davantage. Votre nom est le premier qui soit sorti des lèvres de ce tendre ami lorsque je lui ai annoncé ma résolution. Je lui ai dit, ne me faites pas mentir, que je vous avais déjà entretenue de ce départ et que vous l'approuviez. Maintenant je vais pouvoir ne penser qu'à vous, avec une tristesse et une douceur inexprimables. Vous m'écrirez, n'est-il pas vrai?—mais pas tout de suite encore. Laissez-moi choisir le moment où je pourrai tout apprendre de vous sans entrer en agonie. Vous me garderez ma place dans une amitié dont, présent, je ne saurais me contenter.—J'ai le cœur si malade, si aisément blessé et saignant!—Mais l'absence guérira cela aussi, et elle ne laissera subsister que l'immortelle essence d'un sentiment qui se résume dans ces simples mots: Soyez heureuse, même hors de moi, même sans moi… Adieu encore, amie, souviens-toi que je t'ai aimée… Que te dire de plus? sinon la vieille phrase si touchante des humbles,—mais je te la dis du fond de l'âme:—Que Dieu te garde, mon unique amour!
«Henry.»
Il se produit, à l'heure des séparations irrévocables, un phénomène singulier, assez analogue pour les choses de l'âme à l'effet de l'éloignement sur les yeux. Vous étiez dans une ville, à en parcourir les rues, coin par coin, à en examiner les maisons, pierre par pierre. Un détail vous déplaisait, puis un autre. Tous les manques d'harmonie vous frappaient: ici, l'emploi d'un style en contraste avec le caractère du bâtiment voisin, ailleurs, l'incurie d'un délabrement; plus loin, les gaucheries d'un fronton mal restauré. Votre impression émiettée ne vous préparait pas à la magie du coup d'œil d'ensemble dont vous jouissez à présent, debout sur un pont de bateau et regardant la ville étager ses édifices sur la côte, ou au sommet d'une montagne et vous retournant—-comme la légende veut que le roi Boabdil se soit retourné pour revoir sa Grenade et la pleurer! Maintenant, la gloire du soleil couchant rayonne sur la ville abandonnée; elle enveloppe d'une poussière d'or les églises qui élèvent leurs tours vers le ciel, les faîtes orgueilleux des monuments et jusqu'aux toits abaissés des quartiers pauvres. L'enchantement rétrospectif qui nous saisit alors devant cet admirable ensemble est le symbole de celui que nous impose si souvent la mort, quand nous accompagnons au cimetière un ami qui nous fit cependant souffrir. La ligne idéale de son être intime nous apparaît dans une beauté que nous ne distinguions plus. Sa vraie personne, enfin dégagée des médiocrités de l'existence quotidienne, se révèle à notre regret qui reconnaît la place occupée par lui dans nos besoins d'âme. Nous consentons à lui appliquer les bénéfices de cette grande loi humaine qui veut que toute qualité ait pour condition de développement un défaut parallèle. Nous ne voyons plus de lui que ses nobles côtés, et nous versons des larmes de tendresse passionnée sur celui pour qui, vivant, nous eûmes parfois d'étranges injustices. Il a senti nos injustices et il ne sent pas nos larmes. Ironique contradiction dont triomphent les moralistes cruels! Que prouve-t-elle pourtant, sinon que nous vivons et que nous mourons seuls, sans avoir, qu'à de rares intervalles, connu le cœur d'un autre et montré notre propre cœur? Les lendemains de rupture qui, si souvent, ont de la mort la lente agonie, la résignation coupée de révoltes, les espérances suivies de violents désespoirs, en ont aussi cette sorte de mirages. Un humoriste a bizarrement mais finement qualifié de cristallisation posthume cet étrange déplacement de point de vue analogue à celui dont Mme de Tillières fut la victime, après avoir achevé la lecture de cette lettre de Poyanne. Elle posa sur ses genoux ces feuilles où son ami de tant d'années avait comme empreint son cœur, et ses larmes commencèrent de couler, tristement, doucement, intarissablement. Il était là tout entier, avec la droiture absolue d'une pensée que, même à cette heure de la séparation, pas un mauvais soupçon n'effleurait,—avec l'ardeur presque religieuse d'une passion qui lui faisait trouver un délice de martyre dans les souffrances du renoncement,—avec sa foi dans ses idées, si profonde qu'il rappelait son grand projet d'une histoire du socialisme avec une ingénuité d'apôtre dans ces pages d'adieu à une maîtresse adorée. Les multiples et changeantes scènes qui avaient marqué les étapes de leur commun roman s'évoquèrent à la fois pour Juliette. Elle revit Henry de Poyanne à leur première rencontre. Comme elle avait dès lors senti qu'il n'était pas un homme de ce temps, que son caractère était demeuré intact et rebelle aux compromis d'un siècle mortel aux consciences intransigeantes! Comme il avait été délicat dans sa manière de lui faire la cour, et avec quel attendrissement elle l'avait senti se reprendre à la vie auprès d'elle, se guérir peu à peu de sa première blessure,—avec quel orgueil aussi! Car, à cette époque, il avait voulu se distinguer davantage, et ses meilleurs discours dataient d'alors, de ces heureuses premières années auxquelles cette lettre faisait allusion,—années où elle avait conclu avec lui ce contrat secret d'une union à laquelle il était resté fidèle,—au lieu qu'elle-même?… Ah! les larmes qui tombaient, tombaient de ses yeux sur ces feuilles dont elles brouillaient l'encre, n'étaient pas seulement des larmes de tristesse devant la beauté d'un poème de sentiment à jamais fini… Le remords y mélangeait ses âcres rancœurs. Oui, ce noble ami avait raison, et bien plus qu'il ne le disait, qu'il ne le savait. La rupture entre eux était nécessaire, d'une nécessité invincible. Celle qu'il entourait de tant d'estime en lui rendant sa liberté, qu'était-elle devenue? Qu'avait-elle fait? Même si elle eût voulu maintenant empêcher ce départ, protester contre cet adieu, refuser cette liberté ainsi offerte, elle ne le pouvait pas, elle ne le devait pas,—après cette faute qu'à ce moment elle ne comprenait plus, tant les phrases de ce suprême message venaient de la reconquérir, de lui rendre ses impressions d'autrefois, sa vision du Poyanne des jours lointains, et d'absorber, d'effacer tous ses sentiments de ces dernières semaines. Cette reprise de tout son être par le passé dont elle avait entre ses mains la fragile, la douloureuse relique, ne devait pas durer longtemps. Elle fut pourtant si puissante que, durant toute la journée, elle n'eut de pensée que pour l'absent, pour celui qui s'en allait ainsi loin d'elle et qui l'avait tant aimée. Elle ne fut arrachée à ce somnambulisme nostalgique et désespéré que vers le soir, par l'arrivée de Gabrielle qui lui apportait des nouvelles de l'autre, du blessé, qu'elle se reprocha d'avoir si étrangement oublié, alors qu'il souffrait cependant, lui aussi, pour elle. Les conventions de silence arrêtées lors du duel avaient été fidèlement observées, et Candale avait raconté à sa femme la maladie de Raymond en la lui présentant comme une légère attaque de rhumatisme au bras droit.
—«Il en a pour cinq ou six jours à peine,» dit la comtesse. «Pourvu qu'une fois rétabli, ils n'aient pas, l'un ou l'autre, l'idée de recommencer?»
—«Ils ne l'auront pas,» répondit Juliette; «lis cette lettre.»
Et elle tendit à Mme de Candale les feuilles où se voyait encore la trace de ses larmes, obéissant à la fois à ce besoin dangereux et irrésistible de confidence que nous éprouvons avec une égale force dans l'extrême joie et dans l'extrême tristesse, et à un autre besoin, plus généreux, celui de faire vraiment apprécier à son amie la magnanimité de cet homme autrefois si mal jugé. Elle put voir les yeux de la jeune comtesse se mouiller, eux aussi, de pleurs à cette lecture et elle l'entendit qui disait:
—«Mon Dieu! si je l'avais connu!» Puis, rendant la lettre et après une seconde d'hésitation: «Mais, as-tu cherché au juste à connaître ce que sait Casal et comment?»
—«Il sait tout,» répondit Juliette, «c'est moi qui lui ai tout dit…»
—«Toi?» interrogea la comtesse. Elle vit de nouveau Mme de Tillières si troublée qu'elle n'osa pas insister sur ce qu'elle devinait des conditions de cette confidence. Juliette et Raymond s'étaient donc revus depuis que ce dernier était venu rue de Tilsitt? Ils avaient dû avoir ensemble une explication bien intime pour en être venus à des aveux de cette sorte? Pas plus que Poyanne, cependant, elle ne soupçonna la terrible vérité. Mais elle aperçut la nouveauté périlleuse de rapports qu'une telle révélation créait entre le jeune homme et son amie, et elle continua: «Et s'il cherche à te revoir, maintenant qu'il saura votre rupture? Car il la saura. Les journaux parleront de la démission du premier orateur de la droite et de son voyage aux États-Unis…»
—«S'il cherche à me revoir,» répondit Mme de Tillières, «je saurai lui montrer qui je suis…»
Cette énigmatique réponse, et sur laquelle Mme de Candale ne demanda pas de commentaires, tant elle redoutait de toucher aux plaies vives de ce cœur si atteint, ne sous-entendait aucune idée très nette. Juliette avait exprimé par ces mots une résolution de ne pas aller plus avant dans la chute,—résolution très arrêtée, mais dont elle n'entrevoyait pas la forme. Depuis la minute où elle était sortie des bras de Casal jusqu'à celle où son amie venait de lui parler ainsi, toujours un souci d'à côté l'avait empêchée de regarder bien en face sa nouvelle situation. Ç'avait été d'abord l'idée de revoir sa mère, puis l'angoisse du duel, puis son entretien avec Poyanne et l'attente affolée de ce qui en résulterait. Tour à tour chacun de ces événements s'était présenté à elle comme le pire des dangers, et ils avaient pourtant passé sur elle comme ces grandes lames qui doivent tout engloutir et qui s'en vont sans avoir rien détruit. Elle avait revu sa mère, le duel avait eu lieu, le comte, par l'énergie de son parti pris, avait réglé leurs relations d'une façon qu'elle acceptait comme définitive. Les problèmes les plus insolubles étaient résolus,—sauf le dernier et le plus redoutable. Elle se retrouvait seule et libre devant un inconnu dont la phrase de Gabrielle lui infligea aussitôt l'obsession: que pensait d'elle Raymond? Qu'allait vouloir cet homme en qui se résumait à présent tout l'avenir de sa vie sentimentale?… Ce qu'il pensait? Ce qu'il voulait? Quand la comtesse fut partie, elle alla chercher dans le tiroir de son bureau, sur lequel tant de fois elle s'était appuyée pour écrire à son premier amant, le billet qu'elle avait reçu du second, au matin du duel. Elle le relut avec une infinie mélancolie, car une comparaison s'imposait qui, à cette heure, était bien amère. La différence était trop forte entre ce billet du lendemain de la faute et la lettre d'adieu qu'elle venait de recevoir. Ces quelques lignes de Raymond, avec leur rappel si net de ce qui s'était passé, avec la «charmante amie» du début, avec, à la fin, cette allusion si directe à une organisation de leurs futurs rendez-vous, ne permettaient pas que la jeune femme s'y méprît. Non, pas plus que si Casal, au lieu de lui écrire: vous, lui eût infligé l'affront du tutoiement en lui envoyant des baisers. Elle était pour lui une maîtresse, comme Mme de Corcieux, comme Mme de Hacqueville, comme Mme Ethorel. Ces noms, que Mme de Candale lui avait mentionnés au hasard, lors de sa première fatale visite après l'accident de voiture, lui revinrent tous ensemble. Il avait dû écrire sur ce ton et dans les mêmes sentiments à celles-là et aux autres. Et pourquoi la jugerait-il avec plus d'indulgence qu'il n'avait jugé ces autres? Parce qu'elles étaient des femmes galantes, et elle, non? Qu'en savait-il? Elle avait eu un amant avant lui. De cela, il était sûr. N'était-il pas autorisé à croire que cet amant n'avait pas été le seul, rien que par la manière dont elle s'était donnée à lui, et dans quelles circonstances! Comme un jet brûlant de honte l'inondait tout entière à ce souvenir. Quel contraste entre cette manière d'interpréter sa conduite et l'image que l'autre se formait d'elle, entre ce désir brutal et ce culte, cette piété dont l'enveloppait Poyanne, au point qu'il souffrait de ne pas estimer son rival davantage! Mon Dieu! que dirait-il, lui, quand il saurait la liaison que lui proposait Casal? Elle les aperçut à l'avance, avec une précision affreuse, les détails de cette liaison, et elle en éprouva toute l'amertume, comme un passager qui souffre de la mer et qui monte sur un bateau, sent déjà la nausée de la houle à respirer seulement l'odeur du bord. Elle se vit recommençant les courses clandestines dans Paris, qui avaient été le secret supplice de ses relations avec Poyanne, et les arrêts devant une porte sur le seuil de laquelle le cœur bat si fort, et les sorties, voilée et frémissante, et les retours rue Matignon. Encore avait-elle, pour la soutenir, au temps où elle aimait le comte Henry, cette certitude que son amant souffrait de ces tristes conditions de leur amour autant qu'elle-même. Au lieu de l'en estimer moins, il la plaignait. Que de fois il lui avait demandé pardon à genoux des fautes qu'elle commettait pour lui! Mais Casal? Que connaissait-elle de son caractère? Qu'il avait été charmant de délicatesse, tendre et soumis tant qu'il l'avait crue libre et pure. Quel changement aussitôt que la fureur de la jalousie s'était déchaînée en lui! Avec quelle dureté il lui avait parlé à son arrivée rue de Lisbonne! Quel homme était-il donc et comment ne pas se souvenir des phrases que Poyanne avait prononcées autrefois contre lui, des visibles souffrances de Pauline de Corcieux, de toute cette légende de cynisme dont le nom de ce viveur était enveloppé? Elle tressaillit soudain d'un frisson de peur et qui ne venait pas seulement de ce qu'elle appréhendait les côtés mystérieux de cette nature. Elle comprenait, elle devinait plutôt que, malgré ses remords, malgré son besoin de se faire estimer, malgré sa défiance soudain éveillée, elle appartiendrait à cet homme, quel qu'il fût, si elle le revoyait, et qu'il en agirait avec elle comme il le voudrait. Il l'avait possédée de cette possession absolue qui ne pardonne pas. L'intensité des sensations éprouvées entre ses bras la bouleversait, rien qu'à s'en souvenir. C'était la première fois que l'univers de la volupté profonde s'était révélé à elle. Cet esclavage de l'ivresse amoureuse, que presque toutes les femmes refusent d'avouer, que presque toutes subissent ou désirent, elle en ressentait, elle, la terreur anticipée. Si elle succombait une seconde fois, c'en était fait de sa volonté. Il serait trop tard pour se reprendre. Et quand il serait là, comment lui résister, puisque d'y penser, et de loin, la laissait si énervée, si faible, si vacillante dans son rêve de racheter sa faute? Cette faute, un égarement l'expliquait, pour une fois, sans la justifier, mais ce serait, si elle recommençait, la déchéance définitive, la mort de la Juliette qui avait su conserver une fierté intacte dans une situation que le monde eût condamnée. Jadis elle s'en absolvait à force d'honneur personnel. Hélas! qu'était-il devenu, cet honneur, après sa visite chez Casal? Que deviendrait-il, si cette visite n'était que le début d'une nouvelle intrigue, d'autant plus dégradante pour elle qu'autrefois,—il y avait si peu de temps et comme c'était loin!—Raymond avait voulu faire d'elle sa femme? Lui aussi, malgré son caractère et ses idées, il avait rêvé le rêve dont Poyanne parlait au début de sa lettre. Lui aussi, il avait voulu vivre avec elle d'une vie avouée, lui donner son nom. Il l'estimait alors. Que faire pour lui prouver que malgré tant d'apparences, malgré la réalité de sa chute inattendue, elle méritait, sinon toute cette estime, au moins de ne pas être traitée comme une femme galante qu'elle n'avait jamais été, qu'elle n'était pas, qu'elle ne serait jamais?
Sous l'influence de ces réflexions torturantes et durant les quelques journées de répit que lui donnait la réclusion forcée de Casal, un projet commença de s'ébaucher en elle, le seul qui mît d'accord tant d'éléments contradictoires de son être; car il satisfaisait à la fois son besoin de demeurer digne du culte que lui portait Poyanne, son passionné désir de racheter ce qu'elle pouvait racheter de sa faiblesse, son indestructible appétit d'honneur, et par-dessus tout sa chimère de remonter dans le jugement de ce Casal, qu'elle ne cessait pas d'aimer, à une place haute, plus haute peut-être qu'auparavant. Il avait encore cela pour lui, ce projet, de s'accorder avec l'impression d'immense lassitude où aboutissait la multiplicité de ces secousses successives… Si cependant elle ne revoyait jamais Raymond? Si, quittant Paris et pour toujours, avant qu'il eût pu la joindre, elle allait se réfugier dans son asile d'enfance et de jeunesse, dans ce cher Nançay, où déjà, lors de son premier grand malheur, en 1870, elle avait connu la magie consolatrice de la solitude? Oui, si elle s'en allait, lui laissant le souvenir d'une femme qui, ne pouvant plus être l'épouse, ne veut pas n'être que la maîtresse? Il saurait certainement le départ de Poyanne pour l'Amérique. Il ne la soupçonnerait donc pas d'être retournée au comte après s'être donnée. Il faudrait bien qu'il lui rendît la justice qu'elle n'avait pas cherché auprès de lui une vulgaire aventure de galanterie. Mais accepterait-il cette fuite? Ne la poursuivrait-il pas dans sa retraite? Hé bien! elle irait plus loin encore. Une fois entrée dans la voie de la rupture et du définitif éloignement dont Poyanne lui donnait un si courageux exemple, elle sentait que sa force grandirait avec le danger, et elle entrevoyait, ce qui fut le songe sublime de toutes les amoureuses délicates en proie aux tempêtes du cœur et du sort, un suprême refuge contre Raymond,—celui d'une porte de cloître. De celle qui finit ainsi, dans les austérités d'une cellule et à l'ombre de la croix, l'homme le plus méprisant ne peut pas douter. Et cette entrée en religion lui coûterait si peu, brisée, à demi morte comme elle était maintenant. Entre elle et l'asile sacré, il n'y avait que Mme de Nançay.
—«Non,» songea-t-elle, «je ne peux pourtant pas à cause de maman.»
C'était là encore un nouvel obstacle auquel elle n'avait pas pensé. Déjà ce serait si difficile de lui faire accepter l'idée d'un exil absolu, loin de Paris, à cette pauvre vieille mère qui devrait renoncer à toute espérance de voir sa chère enfant remariée? Que lui dire pour justifier cette résolution subite? Quelle partie de la vérité lui avouer, qui la décidât sans la désoler? L'appréhension de cet entretien était si vive que Juliette le remettait du matin à la soirée et de la soirée au matin, et elle aurait reculé encore si, dans l'après-midi du quatrième jour, elle n'avait été contrainte à une action par l'annonce de la toute prochaine arrivée de Raymond. Comme elle rentrait d'une longue promenade solitaire faite au Bois dans ces mêmes allées désertes où elle s'était résolue une première fois à ne plus le recevoir, elle trouva qu'un commissionnaire avait apporté en son absence une merveilleuse corbeille de roses et d'orchidées, à l'anse de laquelle était épinglé un billet dont l'écriture lui brûla les yeux rien qu'à la regarder. Quoique les lettres en fussent altérées, comme d'une main qui dirige difficilement la plume, elle avait reconnu qui les avait tracées, et c'était, au crayon et sur une carte, les simples lignes suivantes:
—«Les premiers mots que je peux écrire sont pour rassurer mon amie et lui demander à quelle heure je peux me présenter chez elle, demain, qui sera ma première sortie.
«R. C.»
Tandis qu'elle lisait ce billet qui avait dû coûter au blessé un grand effort, elle respirait l'arome voluptueux des belles roses. Ce parfum l'enveloppait comme une caresse, en même temps que de ce papier qu'avaient touché les doigts du jeune homme montait vers elle une volonté de possession. Tout d'un coup, et comme si elle se fût débattue contre un sortilège, elle le déchira, ce papier, en vingt morceaux qu'elle jeta au vent par la fenêtre ouverte du jardin. Puis, ayant porté sur le perron la corbeille des dangereuses fleurs, elle rentra dans sa chambre pour se jeter à genoux et prier. Que se passa-t-il dans cette âme en détresse durant cette heure qui fut certainement l'heure de sa vie? Y a-t-il, comme l'instinct de tous les âges l'a supposé, dans la prière ainsi élancée d'un cœur qui souffre vers l'Inconnaissable Esprit, auteur de toute destinée, une vertu réparatrice, une chance d'obtenir une aide pour les défaillances de la volonté? Fut-ce à cet instant, et par un pacte fait avec elle-même, que Juliette prononça, devant sa conscience, le vœu qu'elle devait, moins d'une année plus tard, accomplir? Quand elle se releva, une flamme brillait dans ses prunelles, une pensée éclairait son front. Elle monta tout droit dans l'appartement de sa mère qui, la voyant ainsi transfigurée, demeura tout étonnée:
—«Qu'est-ce que tu vas m'annoncer avec cette physionomie exaltée?» lui dit-elle. Depuis tant de jours, elle trouvait sa fille si triste que cette métamorphose subite lui faisait peur.
—«Une résolution que je vous demande d'approuver, chère maman, quoiqu'elle doive vous sembler bien peu raisonnable,» répondit Juliette. «Je pars pour Nançay ce soir.»
—«Mais c'est insensé, en effet,» reprit la mère. «Tu oublies que le docteur t'a mise en observation, comme il dit…»
—«Ah! il s'agit bien de ma santé,» répliqua Mme de Tillières; puis, gravement, presque tragiquement: «Il s'agit de savoir si vous aurez pour fille une honnête femme qui puisse vous embrasser sans rougir, ou une malheureuse…»
—«Une malheureuse?…» répéta Mme de Nançay avec une visible stupeur; et, forçant Juliette de s'asseoir sur le tabouret, à ses pieds, elle lui caressa les cheveux avec une infinie tendresse, et elle continua: «Allons, confesse-toi à ta vieille mère, mon enfant aimée. Je suis sûre que tu as encore laissé quelque folle idée germer dans cette pauvre tête. Tu as un tel art de gâter avec tes imaginations une vie qui pourrait être si douce…»
—«Non, maman,» dit-elle, «ce ne sont ni des idées ni des imaginations.» Et d'une voix encore plus sombre: «J'aime quelqu'un dont je ne peux pas être la femme, et qui me fait la cour. Je sens, je sais que si je reste ici et si je le revois, je suis perdue, perdue, entendez-vous? perdue, et je n'ai plus que la force de fuir…»
—«Comment!» répondit la mère avec une épouvante où se trahissait l'ingénuité de sa sollicitude, «ce n'est pas le départ de M. de Poyanne qui te bouleverse ainsi?… Je devinais bien que tu avais le cœur troublé. J'ai cru que c'était pour lui et que lui-même s'en allait parce qu'il t'aime et qu'il n'est pas libre…»
—«Ne m'interrogez pas, chère maman,» reprit Juliette en joignant les mains, «je ne peux rien vous expliquer, rien vous dire… Mais si vous m'aimez, comprenez que je ne vous parlerais pas de la sorte sans un comble d'angoisse, et promettez-moi que vous ne m'empêcherez pas de faire ce que je veux faire…»
—«Quoi?» s'écria la vieille dame. «Mon Dieu! ce n'est pas de me quitter pour entrer au couvent?»
—«Non,» dit Mme de Tillières, «mais je veux me retirer de Paris pour toujours… Je veux que nous abandonnions cet appartement où je ne remettrai plus les pieds, jamais, ni jamais dans cette ville… Pardonnez-moi si je vous laisse le soin de vous occuper de détails qui devraient m'incomber. Je désirerais que tout ce qui m'appartient me fût envoyé au château, où je vous attendrai…»
—«Tu n'y penses pas,» dit la mère. «Dans un mois, dans un an, tu seras lasse à mourir de Nançay et de la solitude… Les sentiments qui t'affolent seront finis… Et la vie là-bas, sans autre compagnie que ma vieille figure, te paraîtra, te sera insupportable…»
—«Avec vous, ma mère, avec vous toujours et là-bas, voilà mon seul salut,» répéta la jeune femme en baisant avec passion les blanches mains ridées qui erraient sur son pauvre visage. «Ah! ne discutez pas avec moi. Vous m'aimez, vous me voulez loyale et honnête, aidez-moi à me sauver…»
—«Avec moi? Toujours?…» dit mélancoliquement Mme de Nançay. «Et que deviendras-tu, seule au monde, quand tu ne m'auras plus? Je dois pourtant mourir avant toi, et alors?…»
—«Quand je ne vous aurai plus,» dit Juliette avec un regard que la mère ne lui connaissait pas, «j'aurai Dieu.»
Onze mois environ après son duel avec Poyanne et les événements qui l'avaient suivi, Raymond Casal voyageait sur le yacht de lord Herbert Bohun, revenant de Ceylan où les deux amis étaient allés tuer des éléphants après avoir chassé le lion sur une des côtes du golfe Persique. Ils avaient fait relâche à Malte pour y prendre leur courrier, et, sans doute, Raymond avait trouvé dans le sien une lettre qui le préoccupait particulièrement, car, durant toute la journée, il fut la proie d'une tristesse contre laquelle son compagnon n'essaya même pas de lutter. Quoique jamais un mot de confidence n'eût été échangé entre les deux amis, lord Herbert avait deviné qu'un chagrin de cœur pesait sur son cher Casal, qui n'était plus l'insouciant compagnon d'autrefois. Ils avaient, depuis ces onze mois, vécu à peu près constamment ensemble, et usé le temps comme il convient à deux camarades qui naviguent sous le pavillon blanc à croix rouge du Royal Yacht Squadron. Ils avaient, au mois d'août, pêché le saumon en Norvège, pour remonter ensuite jusqu'au cap Nord. Ils étaient redescendus en Angleterre pour y passer quelques semaines d'octobre et de novembre, le temps d'assister aux courses de Newmarket et de se livrer, Raymond à toute la folie du jeu, et lord Herbert au démon de l'alcool. Car sur mer, et à bord de la Dalila,—c'était le nom de son bateau,—l'Anglais devenait un tout autre homme. Il ne buvait plus une goutte d'eau-de-vie, surveillant les moindres détails de la manœuvre avec le coup d'œil d'un capitaine qui a gagné son brevet de navigation, et démontrant ainsi la survivance en lui de ce sens des responsabilités que rien ne tue chez les hommes de sa race. Ces cures de sobriété le préservaient sans doute de tomber dans l'abêtissement du terrible poison. Son intelligence se réveillait dans ces périodes, et on retrouvait avec stupeur l'Oxfordien distingué qu'il avait été avant de demander à l'eau-de-vie la fuite de tout et de lui-même. Pour son unique ami et qu'il aimait avec cette fidélité britannique, si sûre et si profonde, il déployait, quand il le voyait trop sombre, un esprit enjoué que les habitués de Phillips ne soupçonnaient guère, et une sensibilité plus invraisemblable encore. C'est ainsi que, durant ce grand voyage en Perse et aux Indes, entrepris depuis décembre, il avait eu l'art de ménager avec une délicatesse infinie les tristesses de son alter ego, et, l'après-midi qui suivit le départ de Malte comme dans le dîner et dans la soirée, il sut si bien toucher Casal par la sollicitude discrète de son affection que ce dernier se laissa enfin aller à lui raconter le drame singulier auquel il avait été mêlé, mais sans lui nommer Mme de Tillières, et après l'avoir préalablement averti qu'il allait lui soumettre le plus inexplicable des problèmes féminins. La nuit était d'une beauté presque surnaturelle. Les étoiles brillaient de cet éclat plus large qu'elles ont dans le ciel du Midi. La Dalila fendait d'un mouvement insensible une mer toute calme, lourde et douce, et d'une noirceur presque bleue sous un ciel, lui aussi, d'un bleu presque noir. La fraîcheur de la brise, délicieuse à sentir après les accablantes chaleurs de la mer d'Égypte, achevait de donner à cette nuit un charme d'irrésistible apaisement, et lord Herbert, enfoncé dans un fauteuil d'osier, écoutait son ami sans parler, en tirant de régulières bouffées de sa courte pipe en bois de bruyère. Et, s'abandonnant à la magie du souvenir, Raymond évoquait pour lui-même plus encore que pour son muet confident toutes les scènes de son aventure: sa rencontre avec Juliette chez une commune amie,—ses premières visites, et comment il avait été pris à la séduction de la jeune femme,—comment elle lui avait fermé sa porte, et la demande en mariage à laquelle il avait été entraîné,—puis la crise de sa jalousie, et la scène avec Poyanne,—l'arrivée de Mme de Tillières rue de Lisbonne, et la folie avec laquelle elle s'était donnée,—puis rien… Quand, une fois guéri de sa blessure, il était allé chez elle, on lui avait dit son départ. Il lui avait écrit. Pas de réponse. Il avait su sa retraite à Nançay. Il avait fait le voyage. Non seulement il n'avait pas été reçu, mais il n'était pas arrivé à l'entrevoir. Il avait appris là qu'elle sortait à peine et seulement pour se promener dans un parc clos de murs qu'il avait franchis, comme un héros de roman. Le lendemain, elle quittait le château pour une destination inconnue, ayant sans doute été avertie de sa présence. Devant cet acharnement à le fuir, il avait cru de son devoir de renoncer à une poursuite où il eût cessé de se conduire en honnête homme, et c'est alors qu'il avait demandé à Bohun de partir ensemble pour Bergen.
—«Mais,» conclut-il, «que je souffre d'une femme, il n'y a rien là d'extraordinaire… Ce que je voudrais, maintenant que tout cela est déjà de l'histoire bien ancienne, c'est comprendre, et je ne comprends pas,—moins encore peut-être depuis ce que m'a appris une lettre de Candale trouvée ce matin parmi les autres, et dont je te parlerai tout à l'heure… Voyons, avec tout ce que je viens de te dire, quelle est ton impression, à toi, sur cette femme?»
—«Es-tu certain qu'elle n'a jamais revu son premier amant?» demanda lord Herbert.
—«Parfaitement certain. Il n'est pas revenu d'Amérique.»
—«Donc ce n'est pas pour lui qu'elle t'a quitté. Tu me permets une question un peu brutale? Était-elle très passionnée?»
—«Très passionnée…»
—«Et très naïve?… Tu me comprends?»
—«Et très naïve…»
—«Et ce Poyanne, ce premier amant, avait-il beaucoup vécu dans sa jeunesse?»
—«Lui? Pas du tout! C'est une espèce d'apôtre; du talent, d'ailleurs, et de l'éloquence; mais ce qu'il a dû l'ennuyer! Et tu penses?…»
—«Je pense,» reprit lord Herbert, après s'être tu quelques minutes, «que cette femme-là a toujours dû être de bonne foi dans sa conduite à ton égard, et qu'elle t'a aimé, passionnément aimé, sans pouvoir arriver à cesser tout à fait d'aimer l'autre… Il était sans doute l'amant de son esprit, de ses idées, d'un certain nombre de choses d'elle que ton influence ne pouvait pas détruire, et toi tu étais l'amant de ce qu'il ne satisfaisait pas en elle… Ce qu'il lui aurait fallu, c'est quelqu'un qui fût à la fois toi et lui, qui eût quelques-uns de ses sentiments et quelques-uns des tiens…, enfin un Casal avec le cœur de Poyanne… Je ne vois pas d'autre explication à ces bizarreries… Arrivons maintenant à la lettre reçue ce matin, que te disait-elle?»
—«Que sa mère est morte et qu'elle-même va entrer en religion. Elle est au noviciat des Dames de la Retraite,» et Casal ajouta: «On ne peut pourtant pas faire s'accorder ensemble des faits comme tous ceux-là: un premier amant pendant plusieurs années, un second pendant deux heures et le cloître pour toute sa vie.»
—«D'abord,» dit l'Anglais, «y restera-t-elle?… Et puis, si elle y reste, c'est un suicide comme un autre. Le couvent, c'est l'alcool des femmes romanesques. C'est plus sentimental que le whisky, et plus vieux jeu, c'est aussi plus fier, mais c'est bien toujours le même but: oublier…, s'oublier!… Et de quoi te plains-tu?» continua-t-il avec l'âcreté d'un homme qui garde une secrète rancune à quelque ancienne maîtresse méprisée et toujours regrettée. «Une femme qui te laisse d'elle l'idée qu'elle passe sa vie à demander pardon à Dieu de t'avoir aimé, mais c'est unique dans notre joli siècle de comédiennes et de gueuses…»
—«Qu'elle m'a aimé?» reprit Casal, «si j'en étais au moins sûr?»
—«Mais certainement, elle t'a aimé…»
—«Et l'autre?»
—«Elle a aimé l'autre aussi, voilà tout…»
—«Non,» reprit Casal, «c'est impossible; on n'a pas de place en soi pour deux amours…»
—«Et pourquoi pas?» dit lord Herbert en haussant les épaules; et il ralluma sa pipe qu'il venait de nettoyer et de bourrer de tabac tout en parlant plus qu'il n'avait fait depuis le début du voyage. «Quand j'étais à Séville,» reprit-il, «j'avais un cocher que possédait la manie des proverbes; il en répétait un que je te recommande, car il contient le mot de toute ton histoire et de toutes les histoires peut-être: Cada persona es un mundo… Chaque personne est un monde.»
Et les deux amis retombèrent dans le silence de la rêverie, tandis que les étoiles continuaient de briller larges et claires, la mer de frémir, calme, bleue et lourde, et la Dalila d'avancer sur cette mer et sous ce ciel,—moins infinis et moins changeants, moins mystérieux, moins dangereux et moins magnifiques aussi que ne peut l'être, à travers les tempêtes et les apaisements, les passions et les sacrifices, les contrastes et les souffrances, cette chose si impossible à jamais comprendre tout à fait:—un cœur de femme.
Hyères, décembre 1889.—Paris, juillet 1890.


