II
Le lendemain, j’allais beaucoup mieux. Je n’éprouvais plus qu’une sensation de vague délicieux et de grande fatigue. Avez-vous quelquefois, la nuit, dormi dans un wagon ? Les secousses de la voiture et la dureté des coussins vous ont moulu les reins et les épaules ; malgré le plaid dont vous êtes chaudement enveloppé, un froid — un petit froid exquis — fait courir sur tout votre corps des frissons légers comme des caresses ; vous dormez, bercé par le roulement orchestral du train qui vous apporte sans cesse des airs connus, des musiques préférées, et vous avez la perception physique et pour ainsi dire la tangibilité corporelle de ce sommeil. Oui, vous le touchez… Ce sommeil… Et c’est une des plus complètes, des plus étranges jouissances que l’homme puisse goûter. Que de fois ai-je passé des nuits en wagon, sans but de voyage, rien que pour y dormir ainsi ! Aux arrêts, dans les gares, tous les bruits du dehors — la sonnerie du télégraphe, le clac-clac rythmique du graisseur, les pas des hommes d’équipe sur le quai, une voix qui s’éloigne, brusquement coupée par la fermeture des portières, la cloche, la machine qui halète, essoufflée par la course — tout cela vous arrive multiplié par le silence, rendu plus net par la nuit. Mais ces bruits nets et pourtant brouillés, proches et pourtant lointains, clairs et pourtant assourdis, n’éveillent pas dans votre esprit l’idée d’un travail, d’une fonction, n’évoquent ni la forme de l’être ni celle de l’objet qui les ont produits. Ainsi de moi, dans mon lit, avec mes souvenirs qui, peu à peu, revenaient, mais vagues, confus, insaisissables. Je les entendais distinctement, et je ne les voyais pas, ou si je les voyais, ce n’étaient que des apparences fugitives de fantômes, des formes évanouies de spectres ; et tout cela grimaçait, tournoyait, incohérent, sans suite, sans liaison, comme dans un cauchemar.
Vers le soir, le docteur, que je n’avais pas vu de la journée, s’assit près de mon lit.
— Allons, allons, dit-il en me tâtant le pouls, tout va bien, et vous en serez quitte pour la peur, mon bon monsieur Fearnell. Je puis vous avouer cela, maintenant que vous êtes sauvé : jamais je ne vis plus beau cas de congestion cérébrale ! non, en vérité, jamais de plus beau cas. Que vous soyez vivant, c’est à ne pas croire. Dites-moi, et la mémoire, revient-elle un peu ?
— Je ne sais pas, répondis-je, découragé… je ne sais rien, rien… Je cherche, je cherche…
— Mon Dieu ! je vous parle de cela, parce qu’il vous est échappé des choses, dans votre délire, des choses véritablement bizarres. Savez-vous qu’on vous a trouvé, dans la rue, évanoui, à demi vêtu ?
— Je ne sais rien, je ne trouve rien… Docteur, écoutez-moi… J’ai passé par quelque chose d’effroyable… Quoi ? Ah ! voilà ce qui est affreux, je ne pourrais vous le dire… Mais, à des souvenirs qui me reviennent, j’ai la sensation d’avoir été mort ; oui, docteur, d’avoir été tué… là-bas… dans une chambre… Il y avait un lit, et puis… je ne sais plus, je ne sais plus rien… Ai-je rêvé ? Suis-je le jouet de la fièvre ? C’est bien possible après tout… Pourtant, non… Aidez-moi… je cherche depuis ce matin… Hélas ! mon cerveau est faible encore, ma mémoire ébranlée par la mystérieuse secousse… Ne suis-je pas fou ?… Je me sens mieux, cependant… les bourdonnements ont cessé… on dirait que j’ai, en tous mes membres, un grand bien-être, comme une lassitude de bonheur… Mais ce cadavre, cette enfant blonde, et la tête, qui roula sur le plancher, oui, elle roula… Mon Dieu ! je ne sais plus…
Le docteur m’interrogea. Il me raconta ce que j’avais dit, les mots que j’avais prononcés dans la fièvre. Je l’écoutais avidement. À mesure qu’il parlait, un voile se levait lentement devant mes yeux, et chose étonnante, je voyais tout, tout, avec une admirable lucidité. Mon agitation était telle que le docteur, à ce moment, me tâta le pouls et me dit :
— Peut-être vaut-il mieux que je vous laisse reposer, je crains que cette émotion ne vous fatigue. Nous causerons aussi bien demain.
— Non, docteur, m’écriai-je ; à l’instant, il le faut… C’est cela, je me souviens, c’est bien cela… Attendez seulement que je mette de l’ordre… Oui, je ne me trompe plus, je ne rêve pas… Écoutez.