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Classiquesen Ligne

III


Voici, exactement rapporté, le récit que je fis alors au docteur Bertram, et plus tard au magistrat :

— Vous connaissez ma passion pour l’histoire naturelle. Il ne se passe pas de semaine que je n’herborise, dans la campagne, autour de la ville. Ce jour-là j’allai à Glasnevin, où, comme vous le savez, se trouvent des prairies marécageuses. J’étais assuré d’y faire ample moisson de plantes curieuses, d’infusoires et de diatomées ; je puis même vous confier que je découvris des espèces rares, sur lesquelles je compte présenter à la Botanic Society un travail qui fera, je crois, sensation ; mais ceci est une autre affaire. Donc, ma trousse en bandoulière et ma boîte pleine de trésors, je revenais gaîment par la route, quand, aux portes de Dublin, j’aperçus une jolie petite fille de cinq à six ans, toute seule, qui pleurait. Je m’approchai d’elle, mais, à ma vue, l’enfant redoubla de cris. Je compris que la pauvre petite s’était égarée et qu’elle ne pouvait retrouver son chemin. Sa voix avait des plaintes comme celle des jeunes chiens qui crient au perdu, dans les plaines, la nuit… Je me fis très doux, l’amadouai avec des promesses de joujoux et de gâteaux. En continuant de pleurer, elle me dit que sa bonne l’avait abandonnée, qu’elle s’appelait Lizy et qu’elle demeurait près de Beresford-Place, dans Lower-Abbey-Street. Je la pris par la main et, déjà causant comme de bons amis, nous voilà partis.

« La jolie enfant, docteur ! Toute rose, avec de grands yeux candides et des cheveux blonds qui, coupés court sur le front, s’éparpillaient de dessous son large chapeau, en longues boucles dorées, sur les épaules ; elle trottinait gentiment, se collant à moi, sa petite main douce serrant ma grosse patte rugueuse. Quelle pitié !… Lizy, chemin faisant, me raconta beaucoup d’histoires naïves, où il était question d’un grand cheval, d’un petit couteau, d’une poupée, d’une pelle de bois et d’une quantité de gens que je ne connaissais pas. Puis tout à coup, sa jolie figure devint grave : elle me dit qu’en rentrant elle serait grondée par sa mère et mise au cachot noir. Je la rassurai de mon mieux et, pour la calmer tout à fait, je lui achetai une belle poupée, avec laquelle l’enfant, aussitôt, entama une conversation : « Oui, madame… N’est-ce pas, madame ?… Certainement, madame… » Mon Dieu, est-ce possible ?

« Lizy ne fut pas grondée, et moi, je fus accueilli, Dieu sait avec quels transports, par la mère qui déjà pleurait la perte de son enfant. On me fêta, on m’embrassa. Jamais, je crois, la reconnaissance ne s’exprima avec plus d’enthousiasme. Qui j’étais, où je demeurais, ce que je faisais, on voulut tout savoir, et c’étaient, à chacune de mes réponses, des exclamations de joie attendrie.

« — Oui, monsieur Fearnell, me dit la mère, vous êtes le sauveur de ma fille ! Comment pourrai-je vous exprimer jamais ma gratitude ! Nous ne sommes pas riches, et, d’ailleurs, ce n’est pas avec l’argent qu’on peut payer un tel service. Non, non… Disposez de nous, mon mari et moi nous sommes à vous à la vie à la mort. »

« J’avoue que ces protestations me gênaient un peu, car mon action était, en somme, toute naturelle, et j’avais conscience de n’avoir accompli là rien d’héroïque. Mais le bonheur d’avoir retrouvé une enfant qu’on a cru perdue excuse, chez une mère, ces exagérations de sentiment ; d’ailleurs l’intérieur de cette maison était si décent, si calme, il dénotait une vie si honnête, si unie, il avait un si pénétrant parfum de bon ménage que, moi-même très ému, je me laissais aller à la douceur de me sentir pour quelque chose dans les joies de ces braves gens. La mère reprit :

« — Comme mon mari sera heureux de vous répéter tout ce que je vous dis, monsieur, et mieux que je ne vous le dis, assurément !… Il est encore à son bureau… Mon Dieu ! s’il avait su ! lui qui aime tant notre Lizy !… Je ne l’avais pas averti, ah ! non… Il en serait devenu malade !… »

« Puis elle ajouta timidement :

« — Voyons, monsieur, après nous avoir procuré une si grande joie, voudriez-vous nous accorder un grand bonheur ?… Mais je n’ose, en vérité. Ce serait, oui, ce serait… d’accepter, demain… notre modeste dîner… Ah ! je vous en prie !… Ne nous refusez pas… Demain, il nous arrive un savant comme vous, avec qui vous aurez plaisir à causer, j’en suis certaine… Et puis mon mari sera si heureux… si heureux… si fier !… »

« Décidé à compléter ma bonne action, je n’osai refuser et je pris congé.

« Je revins le lendemain, à l’heure fixée. Vous pensez bien qu’après les protestations de la mère, je dus subir les protestations du père, lesquelles furent aussi chaleureuses. La petite Lizy me sauta au cou et me prodigua toutes ses câlineries, toutes ses tendresses d’enfant rieuse ; j’étais vraiment de la famille. Le dîner fut gai, le savant annoncé me parut intéressant ; bref, je passai une excellente soirée.