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Classiquesen Ligne

I


J’attendais — avec quelle anxiété passionnée ! — le moment depuis si longtemps rêvé où Clotilde, enfin libre pour trois mois, nous pourrions, tous les deux — ah ! tous les deux !  — jouir de notre adultère, vivre notre adultère tout entier, sans contrainte, sans rien entre nous, au soleil, comme deux époux… Comme deux époux, dans le soleil, au bras l’un de l’autre, du matin au soir, comprenez-vous cette ivresse ? Vous qui me lisez, êtes-vous des amants assez mondains pour sentir cette exaltation tant de fois promise, toujours reculée ?

Ah ! ce ne serait plus ce petit rez-de-chaussée de la rue Lincoln, si froid, si banal, si sombre, ni la surveillance obscure et sournoise du concierge, ni les attentes terribles, ni les rendez-vous précipités, ni les rendez-vous manqués, ni la peur des potins, ni tout ce que, de quatre à sept, les dentistes, les modistes et les couturières, et le thé des amies, mettent d’obstacles invincibles et d’élégantes douleurs, entre deux êtres qui s’aiment à Paris. Ah ! Dieu ! non !… Ce serait la présence continuelle, la liberté infinie, la solitude et le chant de triomphe de nos âmes enfin jointes, et les yeux dans les yeux, la main dans la main, la bouche sur la bouche, toujours ! Le paradis si souvent entrevu et jamais atteint !…

Ce moment divin arriva, peu importe à la suite de quelle aventure. Il avait été convenu, — car nous nous aimions selon le plus pur Bourget — que nous irions passer ces trois mois miraculeux et bénis dans un port très anglais.

— Oh ! pas d’Italie, surtout ! m’avait dit Clotilde. L’Italie est le rêve des amants bourgeois… On n’y a que de médiocres enthousiasmes… Et que de lèvres inférieures ont baisé la colonne Trajane ! Et que de vulgaires petites âmes se sont pâmées sur les ennuyeuses eaux du Lido. Nous, soyons modern’amour, chéri, voulez-vous ?

— Oui ! oui !

J’étais parti le premier afin de dépister les soupçons, et aussi pour choisir une belle villa sur la côte, au bord de la mer, car les hôtels ont des surprises malencontreuses pour les cœurs adultères.

En partant, Clotilde m’avait dit dans un baiser :

— Ô mon cher amour, il me semble que j’éclate de bonheur… et que, là-bas, nous allons célébrer la première messe de notre joie…

— Oui !… oui !…

— Nous ne sortirons jamais, n’est-ce pas ?… Car nous avons en nous tous les paysages, toutes les architectures et tous les musées !…

— Oui ! oui !

— Nous serons l’un à l’autre, sans cesse, comme si nous ne faisions qu’une même âme, qu’un seul corps, un seul rêve !

— Oui !… Oui !… Ah ! oui !

— Pourvu que nous ayons la mer devant nous, et, au-dessus de nous, le ciel étoilé, que nous fait le reste ?

— Oui ! oui !

— N’avons-nous pas les mêmes pensées, les mêmes admirations, une sensibilité pareille devant la nature, le culte de la même beauté ?

— Oui !… oui !

— Ah ! puissions-nous être assez forts pour supporter un tel bonheur !

— Oui !… oui !

J’avais le cœur si plein de reconnaissance et la gorge si serrée par l’émotion, que je ne pouvais que balbutier cet éternel : Oui !… oui !… qui, comme expression de bonheur, eût peut-être paru insuffisant ou très monotone à une autre femme. Mais je voyais bien que Clotilde, amante sublime, ne m’en aimait que davantage !

La maison que je louai dans une ville très anglaise, était délicieusement située sur la rade, tout près de l’entrée du port — une villa fraîche, souriante, dans les arbres et dans les fleurs, et dont le modern’style de l’aménagement intérieur répondait au modern’amour de nos cœurs ! Les grands steamers, les énormes paquebots entraient, sortaient, et la mer était sans cesse couverte de yachts très élégants et de mille petites barques de pêche, aux voiles roses… Le soir, une féerie éblouissante. Toutes les lumières électriques du port, les feux mouvants des navires, rouges, verts, se reflétant dans l’eau, et les signaux, et les phares tournants, et les projections de lumière, qui allaient, au loin, très loin, fouiller la mer profonde et noire, comme les yeux de Clotilde, aux heures de passion, fouillaient les profondeurs et les étendues de mon âme !… Et les étoiles au ciel étaient plus brillantes encore que les feux terrestres, et cette magique lune, énorme, blanche et ronde, que traversait, je me rappelle, la vergue d’un trois-mâts !… Je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle grandiose où tous les éléments se combinaient pour l’émotion et pour la beauté.

Ah ! que Clotilde serait heureuse ici !

Avec quelle passion nouvelle, avec quel trouble charmant, avec quelle impatience d’une volupté prochaine et non encore ressentie, je disposai tout, meubles, tentures, et fleurs, pour la joie de mon amie, et pour la parure de notre amour… J’engageai deux femmes de chambre, anglaises et jolies, qui ne savaient pas un mot de français, car je voulais que nous fussions seuls, seuls ! — Ah ! si étroitement, si exquisement si intellectuellement seuls, et qu’aucun être, dans le monde, ne pût comprendre les mots divins que nous allions, désormais, nous répéter, dont nous allons enivrer désormais nos yeux, nos bouches, nos chevelures, nos poitrines, toutes nos sensations, et tout notre esprit, Clotilde et moi !…

Clotilde et moi !…

Ivresse !… caresses !… folie merveilleuse des cœurs libres !… Essor des amants… Infini, infini des adultères désentravés !

Clotilde et moi !…

Et je regardais tout, en me répétant ces deux mots, je regardais les chaises qui ressemblent à des pintades, les canapés, tels des bancs de jardin, et le lit de cuivre, large comme une mer, et les pavots sur les murs, et les étoffes dont les ornements sont des fleurs si étrangement simplifiées qu’on dirait des larves malades ou des intestins déroulés…

Clotilde et moi !…

Elle arriva un soir, en retard de quinze jours… Elle arriva avec trente-trois grosses malles, et des nécessaires chiffrés, et des bijoux de valise, et des cartons, et de tout… Haletant, le cœur serré, j’étais là, sur le quai où elle débarqua, exquise, avec un chapeau de feutre beige et un grand manteau de voyage, beige aussi… Ah ! si beige !…

— Clotilde !…

Je bousculai des passagers et je me jetai dans ses bras.

— Enfin !… Enfin !… J’ai cru que vous n’arriveriez jamais… Voilà quinze jours de passés sans vous !…

— Ce n’est pas de ma faute. Je n’avais rien à me mettre…

Elle avait souffert sur le bateau, était très pâle. Elle chancelait un peu.

— Oh ! cette maudite mer !… J’ai cru que j’allais mourir !…

— Enfin !… Enfin !… Vous êtes là !… C’est notre bonheur qui commence !

Et comme je voulais l’embrasser bourgeoisement, elle me repoussa avec une douceur triste et choquée de la vulgarité de cet accueil.

— Tout à l’heure… chez nous !… Vous manquez de tenue, cher amour !…

— Ne sommes-nous pas libres de nous aimer ? Et que vous importent tous ces gens que vous ne connaissez pas, et qui ont de si laides casquettes ?…

— C’est bien !… C’est bien !… Occupez-vous de mes bagages…

Devant cette pyramide de bagages, du haut de laquelle l’amour semblait se moquer de nous, je ne pus m’empêcher de m’écrier :

— Dieu ! que de malles !…

D’un ton pincé, elle dit :

— Est-ce un reproche ?… Je n’ai emporté que le strict nécessaire.

— Un reproche !… ah !… comment pourrais-je vous reprocher quelque chose. J’ai dit : « Que de malles !… » avec un cri d’admiration… Je vous aime tellement que j’aime tout de vous, même vos trente-trois malles, même quand vous me boudez !…

Nous dûmes rentrer sans les bagages, car il fut impossible de trouver, ce soir-là, un fourgon assez fort pour les transporter…

En voiture, j’avais pris les mains de Clotilde, et je ne cessais de balbutier :

— Enfin !… Enfin !… Vous voilà !…

Mais Clotilde me disait, d’une voix un peu irritée :

— Oui… oui… Vous me direz tout cela demain… Ce soir, laissez-moi… Je vous en prie… je suis morte !