II
Clotilde passa cinq jours, cinq jours de torture pour moi, cinq jours éternels à s’installer, à ranger, méthodiquement, sur de petites tables ornées de dentelles, ses bibelots de toilette : boîtes à couvercle d’or, flacons de cristal à bouchon d’or, et des trousses précieuses, et des glaces anciennes, et des brosses, et de tout !… Je ne pouvais l’approcher ni lui parler, tant elle était absorbée par ces graves travaux. Elle n’avait le temps ni de me regarder, ni de m’écouter. Quand je lui parlais, elle n’avait le temps de rien, pas même de s’habiller, ni de prendre ses repas… Quelques brioches, grignotées à la hâte, en courant, et c’était tout !… Mal aidée par ses deux femmes de chambre qui ne la comprenaient point et que déroutaient ses ordres nerveux, elle allait, dépeignée, ennuyée, impatiente, d’une malle à l’autre, d’une pièce dans l’autre, sans savoir pourquoi et ce qu’elle voulait.
Oh ! les effusions que je m’étais promises !… Et les longs enlacements, et les longues tendresses, le soir, à la fenêtre, devant les magies du port !… Oh ! l’ivresse enfin, et la sécurité tant souhaitée de notre adultère ! Où tout cela était-il ?… Qu’avais-je rêvé, mon Dieu ?… Depuis que nous étions l’un à l’autre, sans mari, sans couturières, sans conventions mondaines entre nous, sans rien entre nous, que la liberté absolue de nous aimer et de nous dire, sans cesse, que nous nous aimions, jamais Clotilde n’avait été moins à moi, jamais je n’avais moins joui d’elle, de sa chère présence, de son cher esprit, de ses chers regards !… J’en arrivais à regretter les anciennes contraintes, les retards du rendez-vous et l’œil soupçonneux des amies, tout ce que nous avions voulu fuir !…
Du rez-de-chaussée au second étage, toutes les pièces de la villa étaient encombrées de ses robes, de ses corsages, de ses chemisettes, de ses manteaux, en tas sur les lits, les tables, les chaises, les pianos. Et elle ne savait où loger tout cela… Garde-robes, placards, armoires, penderies, étaient déjà remplis, et l’on n’apercevait pas que les tas diminuassent. Il en sortait toujours de ces malles enchantées, toujours, il s’en formait de nouveaux. À peine enlevés, ils se reconstituaient, plus larges, plus hauts, plus nombreux.
— Mais, chère Clotilde, demandais-je, inquiet, pourquoi toutes ces toilettes de bal ? Puisque c’est la solitude, la chère solitude que nous sommes venus chercher ici ?
— Il faut pourtant bien, répondait-elle, que j’aie quelque chose à me mettre !
Et, perdue au milieu de ses malles, de ses costumes, de ses lingeries déballées, de ses bottines et de ses ombrelles, d’un tas de choses extraordinaires dont j’ignorais la destination, elle gémissait.
— Dieu ! que cette villa est absurde et incommode ! On n’y peut rien mettre… C’est à mourir !…
J’essayais de la consoler, de l’attendrir, et je lui disais, avec des douceurs infinies :
— Vous vous fatiguez, mon cher amour… Reposez-vous, je vous en supplie !… Vous avez bien le temps !
Elle répondait :
— Vous êtes charmant, en vérité ! Et comment voulez-vous que je fasse ?… Est-ce moi qui ai choisi cette horrible villa, où l’on n’a même pas la place de se retourner ?
— Oh ! vous êtes un peu injuste, chère âme !
— Et vous êtes toujours sur mon dos… Vous me gênez épouvantablement… Vous m’empêchez de travailler.
— Est-il possible !… Je suis tout petit… Je ne bouge pas !
D’une voix plus impérieuse, elle répliquait :
— D’abord, je n’aime pas qu’on me voie ainsi !… Je suis à faire peur !
— Ô chère, chère Clotilde ! si vous saviez comme je vous aime ainsi ! Voilà des années et des années que je rêve de vous voir ainsi !… Mais c’est toute ma joie ! Être l’un à l’autre dans la même maison. Ô ciel !… C’est maintenant seulement, dans cette intimité de toutes les minutes, que je puis m’imaginer que vous êtes ma femme, ma vraie femme !… ma vraie femme !… Comprenez-vous l’enthousiasme et la douceur fondante de cette illusion ?…
— Que vous me fatiguez !… Comment voulez-vous que je m’installe, si vous êtes toujours à me dire de pareilles folies. En vérité, je ne vous savais pas si vulgaire !
Elle haussait les épaules et je l’entendais qui disait, tout d’un coup :
— Et tous mes costumes blancs que j’ai oubliés !… Et un tas de choses que je ne retrouve pas !
Et les femmes de chambre, sur les indications sommaires de Clotilde, fouillaient les malles, vidaient les valises, retournaient les cartons, d’où les odeurs, violentes et diverses, s’échappaient et promenaient dans toute la maison d’étranges lourdeurs.
Mais je m’acharnais, croyant, par la ferveur, par la puissance de mon amour, l’enlever, un instant, à ses robes, à ses malles.
— Non ! non ! répétait-elle… Je vous en prie, laissez-moi et allez-vous-en !… Allez vous promener où vous voudrez… Vous me médusez, je vous assure… Et ces deux filles qui ne trouvent jamais rien, et qui sont bêtes à pleurer !…
— Si vous me permettiez de vous aider !…
— Ah ! il ne manquerait plus que ça !… D’ailleurs, j’étais sûre de ce qui arrive !… Vous n’en faites jamais d’autres !… Jamais je n’ai vu un homme si gauche et si maladroit… Quand vous avez regardé la lune au ciel, et les bateaux sur la mer, ça vous suffit !… Eh bien ! allez voir les bateaux… Allez !… Allez !…
— Ô Clotilde !… Clotilde !…
Il me semblait que cette adjuration eût dû lui arracher des larmes. Ses reproches me brisaient le cœur. Pour elle, j’avais choisi la plus belle, la plus grande villa du pays. J’avais tout fait pour qu’elle y fût heureuse. Je me figurais qu’en la voyant, elle m’eût remercié par des paroles tendres et des caresses qui ne finissent pas… et qu’elle eût, peut-être, deviné que je m’étais imposé — avec quelle joie désintéressée — les plus lourds sacrifices d’argent !… Et au lieu de tout cela, des paroles comme celles-ci :
— Vous vous moquez bien des délicatesses d’une femme ! Du reste, ce n’est pas de votre faute ! Vous êtes ainsi… On n’y peut rien !… Tenez, voilà encore que vous froissez la plume d’un chapeau et que vous accrochez la dentelle d’une chemise.
Alors, je sortais…
Car je ne pouvais même pas rester dans cette maison, à lire, à rêver ou à fumer, dans cette maison envahie où pas un siège n’était libre, où il m’eût été impossible d’y trouver un coin où je n’eusse pas gêné quelque chose d’elle. Je n’avais même pas la ressource de m’asseoir sur une malle : elles étaient, toutes, béantes.
Alors, je sortais…
Il me fallait franchir des montagnes de taffetas, de linon, de batiste, des vallées de dentelles, des forêts de chapeaux, des mers moutonnantes de chemises, des récifs de corsets…
Et je m’en allais, triste et dépité, sur les quais du port… Mais le port avait perdu son charme… Je ne reconnaissais plus ses bruits de choses lointaines et inconnues… Et il me venait de la mer, au loin, je ne sais quels regrets, informulés encore, mais amers, très amers, oh ! si amers ! Et la voix des sirènes me semblait l’expression même de la détresse de mon âme… Avoir fait ce rêve merveilleux d’être l’un à l’autre, sans cesse, les yeux dans les yeux, la main dans la main !… Et errer, piteusement, le long de ces bassins où plus rien ne m’intéressait, ni la majesté des steamers, ni la rude physionomie des matelots, ni la forêt des mâts, ni les voiles des barques en partance pour la pêche !…
En rentrant, je me disais :
« Ô poésie des voyages adultères !… Est-ce que M. Paul Bourget se serait moqué de nous ?… Ce serait une pensée horrible !… Et quelle chute dans l’idéal !… »
Le soir, c’était bien pire encore.
Après le dîner, généralement silencieux, et pendant lequel Clotilde avait conservé un air grave et lointain, elle s’étendait sur une chaise longue, enfin débarrassée. À quel chapeau oublié, à quelle dentelle, à quel corsage, à quel rien pensait-elle, pour avoir une physionomie si préoccupée ?… Je ne sais… Elle ne répondait que par des monosyllabes irrités ou plaintifs, aux grands mots, aux grandes phrases exaltées que j’essayais, vainement quelquefois, de tirer des profondeurs de mon cœur, de mon pauvre cœur vide, hélas !… Et comme je tentais de donner à mes gestes l’éloquence ample et précise qui manquait souvent à mes paroles :
— Non !… non… faisait Clotilde en me repoussant de la main, laissez-moi… J’ai un mal de tête fou et je suis morte de fatigue…