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Table des matières IIChapitre 15 / 15

III


Quand Clotilde fut complètement installée, elle ne sut plus que faire. Après avoir limé et poli consciencieusement ses ongles, après avoir essayé une dizaine de costumes qui avaient besoin de rectifications, elle s’ennuya. Elle s’ennuya immensément. Hormis les heures de la toilette, heures qui, d’ailleurs, se prolongeaient indéfiniment, elle se traînait de la chambre dans le salon comme une pauvre âme perdue… Quelquefois, elle prenait un livre qu’elle quittait aussitôt, écrivait une lettre qu’elle n’achevait jamais… Aux paroles d’amour que je lui adressais, elle ne répondait que par des soupirs d’ennui…

Pour la distraire, et selon nos conventions, je lui avais d’abord proposé de rester bien claustrés chez nous, lui faisant de la solitude un éloge enthousiaste. Aux belles heures du jour et du soir, nous nous mettrions à la fenêtre, l’un près de l’autre, toujours et toujours la main dans la main, et nos regards, nos quatre regards fondus en une seule étoile. Et silencieux, comme il convient, émus selon les rites de la poésie la plus exaltée, nous nous enivrerions, sans jamais nous lasser, aux spectacles miraculeux du port et de la mer.

Elle repoussa cette idée avec une indignation mélangée de dégoût :

— Vous êtes fou, mon cher !… Croyez-vous que je sois venue ici pour y être enfermée, comme une prisonnière. Ah ! les hommes sont tous les mêmes !

Tantôt, j’étais comme tous les hommes, un être indélicat et stupide, et grossier, et tyrannique ; tantôt, tous les autres hommes étaient des « anges », et je restais, seul de l’humanité, un démon !…

— Eh bien ! disais-je, puisque la solitude vous épouvante un peu… nous sortirons… Nous irons visiter tous les bassins du port… Vous ne vous doutez pas de cette beauté !

— Oh ! le port !… faisait-elle, voilà une agréable perspective !… C’est mortel.

— Comment pouvez-vous le savoir que c’est mortel, chère mignonne ? Vous n’avez pas, une seule fois, consenti à le regarder !

— Mais il n’y a rien de si triste que les ports. D’abord, c’est plein d’épidémies… et l’on ne marche que dans de la poussière de charbon… Et puis, je ne sais pourquoi, cela me glace comme un cimetière.

— Précisément, cher cœur adoré… Il n’y a rien de si émouvant que les choses tristes, rien qui s’apparie mieux à l’amour !… Moi, c’est un autre genre de tristesse que les ports évoquent en mon âme… Mais, puisqu’ils nous causent, à tous deux, de la tristesse, c’est donc que nous allons éprouver des sensations puissantes… qui sont de la joie, ma chère Clotilde !

Enveloppée d’une robe de chambre fleurie de rubans et mousseuse de dentelles, elle était étendue sur une chaise longue… La figure grave, le front serré d’un pli que je n’aimais pas… elle poussait un soupir, se remettait à polir ses ongles et ne répondait pas… De temps en temps une femme de chambre entrait, son ouvrage à la main, demandait des explications que Clotilde lui donnait brièvement, d’une voix souvent irritée. J’étais gêné et stupide. Je cherchais des distractions géniales, des plaisirs inconnus… Et je ne trouvais rien, ayant tout épuisé et sentant que je ne pouvais pas recréer la nature et la vie à l’image des désirs vagues de Clotilde. Et ce silence absurde, accablant, qu’elle aimait à prolonger, pour jouir de ma gêne, m’était infiniment cruel et insupportable !…

Au bout de quelques minutes, durant lesquelles je passais par tous les genres de supplices où peut vous mettre le caprice extra-humain d’une femme :

— Mais, mon amour, essayais-je d’expliquer… Il n’y a pas que les ports… Le pays est admirable ici, et la campagne, que j’ai visitée pour vous, est splendide, comme un jardin… On peut y faire des excursions intéressantes…

— Oh !… des excursions !… Comme des notaires n’est-ce pas ?…

— Mais non !… mais non !… J’ai à ma disposition une voiture excellente !

— Merci !…

— Et pourquoi ?…

— Vous savez bien que la voiture me fatigue énormément !

— Ce matin, j’ai vu un très joli yacht… Je puis le louer… Nous irons où voudrez, à Cowes, n’est-ce pas ?

— J’ai le mal de mer !

— Si ce pays vous ennuie… partons pour Londres !

— Par cette chaleur !… Vous n’y songez pas…

— Hélas ! je songe à vous faire plaisir.

— Il y paraît.

Je sentais l’amertume filtrer goutte à goutte dans mon cœur ; je répliquai :

— C’est que cela devient très difficile… Et que vous me mettez dans un véritable embarras… Ça vous ennuie de rester dans votre villa… Et, en même temps, vous refusez de sortir… La voiture vous fatigue, le chemin de fer vous énerve et le bateau vous rend malade… Tant que la science ne vous aura pas donné des ailes, je ne vois pas comment il serait possible de vous transporter quelque part… Vous n’aimez ni les ports, ni la mer, ni les forêts, ni les jardins, ni les champs, ni les villes… En vérité, je ne sais plus que faire… Je ne sais plus que vous offrir.

— Mais naturellement, mon pauvre ami, répondait Clotilde avec une moue dont je ne saurais rendre l’expression méprisante. Vous êtes tellement maladroit… Il n’y a pas un homme aussi gauche que vous… Vous ne savez rien trouver pour distraire une femme…

— Oh ! Clotilde ! Clotilde ! Vous me rendez fou !… Et votre injustice m’est une peine affreuse !

Elle ricochait :

— Mon injustice !… Il ne manquait plus que cela ! Vous ne faites que des bêtises, et c’est moi qui suis injuste !… D’abord, pourquoi m’avez-vous amenée dans cette Angleterre que je hais et que vous saviez que je haïssais.

Je bondis sur mon siège…

— C’est trop fort ! m’écriai-je en protestant avec des gestes violents. Comment ! Vous prétendez que c’est moi qui vous ai amenée ici ?…

— Et qui donc alors ?… Est-ce que vous perdez tout à fait la raison ?

C’est à peine si je pouvais parler, tant la révolte précipitait les unes contre les autres mes paroles :

— Mais souvenez-vous !… C’est vous, vous seule, qui avez voulu l’Angleterre… Vous disiez que l’Italie était trop banale, trop vulgaire, trop agence Cook ! Sais-je, moi, tout ce que vous avez dit ?…

Alors, Clotilde, d’une voix glacée et sans faire un geste, sans même me regarder :

— Mettons que ce soit moi… Mon Dieu ! une désillusion de plus ou de moins ! Je n’en suis plus à les compter.

— Clotilde, je vous assure… Souvenez-vous de ce que vous m’avez dit !… Voyons, un soir, chez vous… Vous aviez, tenez, votre robe mauve si charmante… Vous m’avez dit textuellement…

Elle me coupa la parole :

— Pourquoi discuter ?… C’est entendu !… C’est moi qui exigeais de venir dans un pays que je hais au-dessus de tous les autres… et dont le nom seul me met en rage… C’est moi !… N’en parlons plus.

Je ne voulais pas me rendre :

— Ça, par exemple ! Et je puis vous le prouver…

— Taisez-vous !… faisait Clotilde… Vous me fatiguez… Et vous êtes vraiment trop ridicule quand vous êtes en colère… Et voulez-vous me faire un grand plaisir ?

— Mais je ne demande que cela !…

— Eh bien ! Sortez un peu… Allez vous promener. J’ai besoin d’être seule…

— Clotilde !… Clotilde !…

— C’est bon ! C’est bon !

Et, la rage dans le cœur, maudissant toutes les femmes, je sortais…

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