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Classiquesen Ligne

VI

Comme l’eau de la Rivière
S’écoule le Temps :
À peine est-il en arrière,
Qu’il est en avant.



Le 3 Septembre 1910 est morte, à l’âge de soixante-quatorze ans, la maman de Madeleine. Celle-ci a fait le rangement pénible des vêtements de la chère vieille : les chapeaux de crêpe roussi, les robes élimées, les bottines qu’elle ne pouvait plus mettre depuis qu’elle avait de l’enflure aux pieds. Cette tâche et d’autres détails pénibles terminés, Madeleine a quitté sa chambre à jamais pour occuper celle de sa pauvre maman qui, elle-même, en 1888, avait quitté la sienne pour prendre celle-ci où sa mère était morte.

Dans cette tombée d’automne — on entendait autrefois le chant des vendangeurs, les vignes sont phylloxérées, — Madeleine, sous l’abat-jour, fait ronfler sa machine à coudre dont le volant imite le bruit aigu du vent sous une porte. Huit heures vont sonner. Elle range sa couture, et, sur la commode où il est presque toujours quand il n’est pas à l’église, elle prend le paroissien de l’aïeule, à côté du chapelet rafistolé avec des ficelles. Elle retrouve la fleur, l’écriture jaunie relatant les naissances :

Le 8 Août 1836, Marie est née à trois heures du matin…

Une larme coule le long de la joue, s’arrête au coin des lèvres. Elle avale cette larme. Elle songe qu’elle n’aura point fondé de foyer, pas eu d’enfants. Elle est seule. Un officier l’aurait bien épousée jadis, qu’elle trouvait à son goût, mais il exigeait dix mille francs de dot et ni sa mère ni elle n’avaient pu se saigner de cette somme. Pourquoi s’attarder à ce souvenir, à ce regret peut-être ? Elle replace le paroissien, elle prend le chapelet, et, de tout son cœur, elle se plonge dans le cœur de Dieu. Et bientôt l’amertume disparaît, son âme devient comme une matinée limpide où l’œil chercherait en vain, au-dessus de lui, un nuage, et les fauvettes d’autrefois chantent dans la lumière invisible. Mais c’est de la joie plus haute, plus grave, et, dans la certitude que sa mère l’attend dans le Paradis qu’elles n’ont point connu sur terre, Madeleine murmure : Mon Dieu, que vous êtes bon !



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