III
Mauléon était un impulsif. Se rendant compte qu’il avait eu tort de ne pas commencer les opérations par la rue de Vaugirard, comme le voulait son compagnon, il bouillonna d’une colère subite, et, ne sachant à qui s’en prendre, il fit irruption dans la pièce où se trouvait le ménage d’Autrey, et cria, avec l’espoir sans doute de provoquer une réaction dont il tirerait parti
« On l’a tuée !… Voilà ce que c’est ! Pourquoi ne nous avoir pas avertis du danger qu’elle courait, la malheureuse ?… Si on l’a tuée, c’est que vous lui aviez confié les titres, d’Autrey… et que quelqu’un le savait. Qui ? Êtes-vous disposé à nous aider, maintenant ? »
Victor voulut s’interposer. Mais Mauléon s’obstina :
« Alors, quoi ? prendre des gants ? Ce n’est pas mon habitude. La maîtresse de d’Autrey a été assassinée. Je lui demande si, oui ou non, il peut nous mettre sur une piste ?… et tout de suite ! sans tarder ! »
S’il y eut réaction, ce ne fut pas chez M. d’Autrey, qui, lui, demeura stupide, les yeux écarquillés, et comme s’il cherchait à saisir le sens des paroles prononcées. Mais Gabrielle d’Autrey s’était dressée, et, toute rigide, elle regardait son mari, attendant une protestation, une révolte, un sursaut. Elle dut s’appuyer, prête à tomber. Lorsque Mauléon se tut, elle balbutia :
« Tu avais une maîtresse… Toi ! toi ! Maxime ! une maîtresse… Ainsi, chaque jour, quand tu allais à Paris… »
Elle répéta, la voix basse, tandis que ses joues couperosées devenaient toutes grises :
« Une maîtresse… une maîtresse !… Comment est-ce possible !… tu avais une maîtresse !… »
À la fin, il répondit, sur le même ton de gémissement :
« Pardonne-moi, Gabrielle… Cela est arrivé, je ne sais pas comment… Et puis, voilà qu’elle est morte… »
Elle fit le signe de la croix.
« Elle est morte…
— Tu as entendu… Tout ce qui se passe depuis deux jours est terrible… je n’y comprends rien… un cauchemar… Pourquoi me torturer ainsi ? Pourquoi ces gens-là veulent-ils m’arrêter ? »
Elle tressaillit.
« T’arrêter… Mais tu es fou… T’arrêter, toi ! »
Elle eut une explosion de désespoir, qui la jeta par terre, et, à genoux, les mains jointes et tendues vers le commissaire, elle suppliait :
« Non, non… vous n’avez pas le droit… je vous jure, moi, qu’il est innocent. Quoi ? pour le meurtre du père Lescot ? Mais puisqu’il était près de moi… Ah ! sur mon salut éternel… il m’a embrassée… et puis… et puis… je me suis endormie dans ses bras… Oui, dans ses bras… Alors, comment voulez-vous ?… Non, n’est-ce pas ? ce serait monstrueux ? »
Elle bégaya quelques mots encore, à la suite de quoi sa voix, s’épuisant, devint indistincte. Elle s’évanouit.
Tout cela, son chagrin de femme trompée, son effroi, ses prières, son évanouissement, tout cela fort naturel et profondémnent sincère. Il n’était pas admissible qu’elle mentît.
Maxime d’Autrey pleurait, sans songer à la soigner. Au bout d’un instant, à moitié réveillée, elle aussi pleura avec des sanglots.
Mauléon prit le bras de Victor et l’entraîna. Dans le vestibule, la vieille bonne, Anna, écoutait à la porte. Il lui jeta : « Vous leur direz de ne pas bouger jusqu’à ce soir… jusqu’à demain… D’ailleurs, il y a quelqu’un de faction en bas, qui s’y opposerait. »
Dans l’auto, il formula, d’un ton excédé :
« Ment-elle ? Est-ce qu’on sait ! j’en ai vu des comédiennes ! Qu’en pensez-vous ? »
Mais Victor garda le silence. Il conduisait très vite, si vite que Mauléon eût voulu le modérer. Il n’osa pas, craignant que Victor ne redoublât. Ils étaient furieux l’un contre l’autre. Les deux collaborateurs associés par le Directeur de la Police judiciaire ne s’entendaient pas.La fureur de Mauléon persistait lorsqu’ils franchirent la foule attroupée au coin de la rue de Vaugirard, et qu’ils pénétrèrent dans la maison. Victor, au contraire, était calme et maître de lui.
Voici les renseignements qui lui furent communiqués, et les faits qu’il nota par lui-même.
À une heure, les agents chargés de la perquisition ayant sonné en vain au palier du troisième étage, et sachant par les cyclistes qui veillaient dans la rue que la demoiselle Élise Masson n’avait pas quitté l’immeuble, s’enquirent du serrurier le plus voisin. La porte fut ouverte, et, dès l’entrée, ils virent Élise Masson qui gisait sur le lit-divan de sa chambre, renversée, livide, les bras raidis et les poignets pour ainsi dire tordus par l’effort de sa résistance.
Pas de sang. Aucune arme. Aucune trace de lutte parmi les meubles et les objets. Mais la figure était boursouflée et couverte de taches noires.
« Des taches significatives, déclarait le médecin légiste. Il y a eu strangulation, au moyen d’une corde ou d’une serviette… peut-être d’un foulard… »
Tout de suite, Victor remarqua l’absence du foulard orange et vert que portait la victime. Il interrogea. Personne ne l’avait vu.
Fait singulier, les tiroirs n’avaient pas été touchés, non plus que l’armoire à glace. Victor retrouva le sac de voyage et la valise, exactement dans l’état où il les airait laissés le matin. Cela signifiait-il que l’assassin n’avait pas cherché les Bons de la Défense, où qu’il savait qu’ils n’étaient point dans l’appartement ?
Questionnée, la concierge fit observer que la position défectueuse de sa loge ne lui permettait pas de discerner toujours les gens qui entraient ou sortaient, et que, vu le nombre des appartements, il en passait beaucoup. Bref, elle n’avait rien noté d’anormal et ne pouvait donner aucune indication.
Mais Mauléon prit Victor à part. Un des locataires du cinquième étage avait croisé, un peu avant midi, entre le deuxième et le troisième, une femme qui descendait l’escalier très vite, et il avait eu l’impression qu’une des portes du troisième venait de se refermer. Cette femme était habillée simplement, comme une petite bourgeoise. Il n’avait pu voir sa figure, qu’elle paraissait dissimuler.
Mauléon ajouta :
« La mort remonte à peu près à la fin de la matinée, selon le médecin légiste, qui, cependant, ne peut préciser à deux ou trois heures près, étant donné le mauvais état de santé. D’autre part, il résulte d’un premier examen, que les objets forcément touchés par l’assassin ne présentent aucune empreinte digitale. C’est la précaution usuelle des gants. »
Victor s’assit dans un coin, les yeux attentifs. Il considérait un des agents qui fouillait la pièce avec méthode, qui soulevait chaque bibelot, scrutait les murs, secouait les rideaux. Un vieil étui à cigarettes, hors d’usage, en paille tressée, fut ouvert et vidé. Il contenait une quinzaine de pâles et mauvaises photographies.
Victor les examina à son tour. C’étaient des photos d’amateur, comme on en prend au cours d’une partie de plaisir, entre camarades. Camarades d’Élise Masson, figurantes, midinettes, commis de magasin… Mais, sous un chiffon de papier de soie qui garnissait le fond de l’étui, il en découvrit une, pliée en quatre, mieux réussie, quoique du même genre, et il fut à peu près sûr qu’elle représentait la mystérieuse créature du Ciné-Balthazar et de « La Bicoque »
Il mit l’étui dans sa poche et n’en parla pas.