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Table des matières IIIChapitre 11 / 37

I

La réunion prévue par le Directeur de la Police judiciaire, eut lieu dans le cabinet de M. Validoux, juge d’instruction désigné, qui arrivait de « La Bicoque » où il avait commencé son enquête et recueilli des témoignages.

Réunion assez confuse. L’affaire des Bons de la Défense, qui, deux fois déjà, aboutissait à des crimes, frappait l’imagination du public. Les journaux faisaient rage. Et, par là-dessus, voilà que le nom d’Arsène Lupin surgissait dans le tumulte et l’incohérence d’événements contradictoires, d’hypothèses invraisemblables, d’accusations sans fondement, et de racontars sensationnels. Tout cela, ramassé dans le court espace d’une semaine, où chaque jour apportait un coup de théâtre.

« Il faut agir vite, et réussir dès maintenant », insista le Préfet de police, qui vint lui-même écouter le rapport du commissaire Mauléon, et se retira sur un appel pressant à l’initiative de chacun.

« Agir vite, grommela M. Validoux, qui était un placide, un indécis, et qui avait précisément pour théorie qu’on doit se laisser mener par les événements. Agir vite, c’est bientôt dit. Mais agir en quel sens ? et comment réussir ? Dès qu’on s’attaque aux faits, toute réalité se dissipe, toute certitude s’écroule, et les arguments s’opposent les uns aux autres, tous aussi logiques, et tous aussi fragiles. »

D’abord, rien ne prouvait de manière irréfutable qu’il y eût corrélation entre le vol des Bons de la Défense et l’assassinat du père Lescot. Alphonse Audigrand et la dactylographe Ernestine ne niaient pas le rôle transitoire joué par eux. Mais la dame Chassain protestait, et, quoique ses relations intimes avec le père Lescot purent être établies, la course de l’enveloppe jaune s’interrompait là. De sorte que, s’il y avait de fortes présomptions contre le baron d’Autrey, les motifs de son crime demeuraient sans explication certaine.

Enfin, quel lien pouvait-on découvrir entre le meurtre du père Lescot et le meurtre d’Élise Masson ?

« En résumé, formula le commissaire Mauléon, toutes ces affaires ne sont rattachées entre elles que par l’élan de l’inspecteur Victor, lequel est parti, dimanche dernier, du Ciné-Balthazar, pour aboutir aujourd’hui, sans se ralentir, près du cadavre d’Élise Masson. C’est donc, en dernière analyse, son interprétation qu’il nous impose. »

L’inspecteur Victor ne manqua pas de hausser les épaules. Ces conciliabules l’excédaient. Son silence opiniâtre mit fin à la discussion.

Le dimanche, il manda chez lui un de ces anciens agents de la Sûreté qui ne se décident pas à quitter la Préfecture, même après leur retraite, et que l’on continue d’employer en raison de leur fidélité et des services qu’ils ont rendus. Le vieux Larmonat était tout dévoué à Victor, en admiration devant lui, et toujours prêt à remplir les missions délicates que Victor lui confiait.

« Informe-toi aussi minutieusement que possible, lui dit-il, de l’existence que menait Élise Masson, et tâche de découvrir si elle n’avait pas quelque ami plus intime, ou bien, en dehors de Maxime d’Autrey, quelque liaison plus agréable. »

Le lundi, Victor se rendit à Garches où le Parquet, qui avait enquêté, le matin, dans l’appartement d’Élise Masson, reconstitua, l’après-midi, sur ses indications, le crime de la Bicoque.

Convoqué, le baron d’Autrey fit bonne contenance, et se défendit avec une vigueur qui impressionna. Cependant, il parut établi qu’on l’avait vu réellement, le lendemain du crime, en taxi, dans les environs de la gare du Nord. Les deux valises toutes prêtes trouvées chez lui, justifiaient, avec la casquette grise, les soupçons les plus graves.

Les magistrats voulurent interroger en présence l’un de l’autre le mari et la femme, et l’on fit venir la baronne. Son entrée dans la petite salle de la Bicoque causa de la stupeur. Elle avait un œil tuméfié, une joue griffée jusqu’au sang, la mâchoire de travers, et elle se tenait courbée. Tout de suite, la vieille bonne, Anna, qui la soutenait, lui coupa la parole, et, montrant le poing au baron, s’écria :

« C’est lui, Monsieur le Juge, qui l’a mise dans cet état ce matin. Il l’aurait assommée, si je ne les avais séparés. Un fou, Monsieur le Juge, un fou furieux… Il frappait comme un sourd, à tour de bras, et sans souffler mot. »

Maxime d’Autrey refusa de s’expliquer. D’une voix épuisée, la baronne avoua, par bribes, qu’elle n’y comprenait rien. Son mari s’était jeté sur elle, subitement, alors qu’ils parlaient en bonne amitié.

« Il est si malheureux ! ajouta-t-elle. Tout ce qui arrive là lui fait perdre la tête… Jamais il ne m’a frappée… Il ne faut pas le juger là-dessus. »

Elle lui tenait, la main et le regardait affectueusement, tandis que lui, les yeux rouges, l’air lointain, vieilli de dix ans, pleurait.

Victor posa une question à la baronne.

« Vous affirmez toujours que votre mari est rentré à onze heures, jeudi soir ?

— Oui.

— Et qu’après s’être couché, il vous a embrassée ?

— Oui.

— Bien. Mais êtes-vous certaine qu’il ne s’est pas relevé une demi-heure ou une heure plus tard ?

— Certaine.

— Sur quoi fondez-vous votre certitude ?

— S’il n’avait plus été là, je l’aurais bien senti, puisque j’étais dans ses bras. En outre…

— En outre… »

Elle rougit, comme il lui advenait souvent et elle murmura :

« Une heure plus tard, encore tout assoupie, je lui ai dit : « Tu sais, aujourd’hui, c’est mon anniversaire. »

— Alors ?

— Alors il m’a embrassée de nouveau. »

Sa réserve, sa pudeur, avaient quelque chose d’attendrissant. Mais, toujours, revenait cette question : ne jouait-elle pas la comédie ? Si profonde que fût l’impression de sincérité qu’elle donnait, ne pouvait-on supposer que, pour sauver son mari, elle trouvât les accents justes qu’impose la conviction ?

Les magistrats demeuraient irrésolus. L’arrivée subite du commissaire Mauléon, qui était resté à la Préfecture, retourna la situation. Les ayant attirés dans le petit jardin de la Bicoque, il leur dit avec véhémence :

« Du nouveau… deux faits importants… trois même… D’abord, l’échelle de fer employée par la complice que l’inspecteur Victor aperçut à la fenêtre du premier étage. Cette échelle, on l’a retrouvée, ce matin, dans le parc abandonné d’une propriété sise le long de la côte qui descend du Haras de La Celle jusqu’à Bougival. La fugitive, ou les fugitifs, l’auront jetée par-dessus le mur. Aussitôt, j’ai envoyé chez le fabricant. L’échelle a été vendue à une femme qui semblerait être la femme que l’on a rencontrée près du logement d’Élise Masson, au moment du crime de la rue de Vaugirard. Et d’un ! »

Mauléon reprit haleine et continua :

« Deuxièmement. Un chauffeur s’est présenté au quai des Orfèvres pour une déclaration que j’ai reçue. Vendredi après-midi, lendemain du meurtre Lescot, il stationnait au Luxembourg, lorsqu’un monsieur qui portait une valise de toile et une dame avec un sac de voyage à la main sont montés dans un taxi : « Gare du Nord. » — « Au départ ? » — « Oui », dit le monsieur. Ils devaient être en avance sur leur train, car ils sont bien restés une heure dans la voiture, aux environs de la gare. Puis ils ont été s’asseoir à une terrasse de café, et le chauffeur les a vus acheter un journal du soir à un camelot qui passait. À la fin, le monsieur a ramené la dame, qui s’est fait reconduire toute seule au Luxembourg et qui est repartie à pied, avec ses deux bagages, du côté de la rue de Vaugirard.

— Le signalement ?

— Celui du baron et de sa maîtresse.

— L’heure ?

— Cinq heures et demie. Donc, ayant changé d’avis, je ne sais pourquoi, renonçant à fuir à l’étranger, M. d’Autrey renvoie sa maîtresse chez elle, prend de son côté un taxi — que nous retrouverons — et arrive pour le train de six heures qui le met à Garches, où il se présente en honnête homme, décidé à faire front aux événements.

— En troisième lieu ? questionna le juge d’instruction.

— Une dénonciation anonyme, par téléphone, visant le conseiller municipal Gustave Géraume. On sait quel intérêt j’ai tout de suite attaché à cette piste que l’inspecteur Victor négligeait. L’individu qui m’a téléphoné déclare que, si l’on poursuivait l’enquête vigoureusement, on saurait ce qu’a fait le conseiller municipal Gustave Géraume après s’être arrêté à l’Estaminet du Carrefour, et, en particulier, il y aurait intérêt à fouiller dans le secrétaire son cabinet. »

Mauléon avait terminé. On l’envoya, ainsi que l’inspecteur Victor, à la villa du conseiller municipal. L’inspecteur Victor s’y rendit en rechignant.