III
Ils trouvèrent Gustave Géraume avec sa femme, dans son cabinet, et, lorsqu’il eut reconnu Victor et que Mauléon se fut nommé, Gustave Géraume croisa les bras et s’écria, avec une indignation où il y avait autant de jovialité que de colère :
« Ah ! non, alors ! Ce n’est pas fini, cette plaisanterie ? Depuis trois jours que ça dure, vous croyez que c’est une vie ? Mon nom dans les journaux ! Des gens qui ne me saluent pas !… Hein ! Henriette, voilà ce que c’est que de clabauder comme tu l’as fait, et de raconter ce qui se passe dans notre ménage ! Tout le monde se retourne contre nous aujourd’hui. »
Henriette, que Victor avait vue si fougueuse, baissa la tête et chuchota :
« Tu as raison, je te l’ai dit. L’idée que Devalle t’avait entraîné avec des femmes m’a fait perdre la tête. C’est idiot ! D’autant plus que je me suis trompée et que tu es rentré bien avant minuit. »
Le commissaire Mauléon désigna un meuble d’acajou.
« Vous avez sur vous la clef de ce secrétaire, monsieur ?
— Certes.
— Ouvrez-le, je vous prie.
— Pourquoi pas ? »
Il sortit de sa poche un trousseau de clefs et rabattit le devant du secrétaire, ce qui découvrit une demi-douzaine de petits tiroirs. Mauléon les visita. Dans l’un d’eux, il y avait un sachet de toile noire, noué par une ficelle. À l’intérieur de ce sachet, des paillettes d’une substance blanche… »
Mauléon prononça :
« De la strychnine. Où avez-vous pu vous procurer tout cela ?
— Facilement, répondit Gustave Géraume. J’ai une chasse en Sologne, et pour détruire la vermine…
— Vous savez que le chien de M. Lescot a été empoisonné avec de la strychnine ? »
Gustave Géraume rit franchement.
« Et après ? Je suis seul à en posséder ? J’ai un privilège ? »
Henriette ne riait pas, elle. Son joyeux visage prenait une expression d’effroi.
« Ouvrez-moi votre bureau », ordonna Mauléon.
Géraume, qui semblait s’inquiéter à la longue, hésita, puis obéit.
Mauléon feuilleta des papiers, jeta un coup d’œil sur des dossiers et sur des registres. Apercevant un browning, il l’examina, puis mesura le diamètre du canon avec un double-décimètre.
« C’est un browning à sept coups, dit-il, qui semble bien être un sept millimètres soixante-cinq.
— Un sept millimètres soixante-cinq, oui, déclara Géraume.
— C’est donc un browning de même calibre que celui avec lequel on a tiré deux balles, l’une qui a tué net le père Lescot, l’autre qui a blessé l’inspecteur principal Hédouin.
— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? s’exclama Géraume. Je ne me suis pas servi du mien depuis que je l’ai acheté… il y a cinq ou six ans. »
Mauléon retira le chargeur. Il manquait deux balles.
Le commissaire insista.
« Deux balles manquent. »
Et, après un nouvel examen, il reprit :
« Et, quoi que vous en disiez, monsieur, il me semble bien que l’intérieur du canon garde des traces de poudre récemment brûlée. Les experts apprécieront. »
Gustave Géraume resta longtemps confondu. Ayant réfléchi, il haussa les épaules.
« Tout cela n’a ni queue ni tête, monsieur. Vous auriez contre moi vingt preuves de ce genre que cela ne changerait rien à la vérité. Au contraire, si j’étais coupable, il n’y aurait pas dans ce secrétaire de la strychnine, et dans ce bureau un revolver auquel il manquerait deux balles.
— Comment expliquez-vous ?…
— Je n’explique rien. Le crime a été commis, paraît-il, à une heure du matin. Or, mon jardinier Alfred, dont le logement est à trente pas de mon garage, m’affirmait encore, il y a un instant, que je suis rentré vers onze heures. »
Il se leva, et, par la fenêtre, appela :
« Alfred ! »
Le jardinier Alfred était un timide, qui, avant de répondre, tourna vingt fois sa casquette entre ses doigts.
Mauléon s’irrita :
« Enfin quoi, quand votre maître remise son auto, l’entendez-vous, oui ou non ?
— Dame ! ça dépend… il y a des jours…
— Mais ce jour-là ?
— Je ne suis pas bien sûr… je crois…
— Comment ! s’écria Gustave Géraume, vous n’êtes pas sûr ?… »
Mauléon intervint, et, s’approchant du jardinier, formula, d’un ton sévère. :
« Il ne s’agit pas de biaiser… Un faux témoignage peut avoir pour vous les pires conséquences. Dites l’exacte vérité… simplement… À quelle heure avez-vous entendu ce soir-là le bruit de l’auto ? »
Alfred palpa de nouveau sa casquette, avala sa salive, renifla, et, à la fin, chevrota :
« Aux environs d’une heure et quart… une heure et demie peut-être… »
C’est à peine s’il eut le temps d’achever sa phrase. Le placide et jovial Géraume le poussa vers la porte et le mit dehors d’un coup de pied au derrière.
« Décampez ! Que je ne vous revoie plus… On vous règlera ce soir… »
Puis, brusquement soulagé, il revint vers Mauléon et lui dit :
« Ça va mieux… Faites ce que vous voudrez… Mais je vous avertis… On ne tirera pas de moi un mot… un seul mot… Débrouillez-vous comme vous pourrez !… »
Sa femme se jeta dans ses bras en sanglotant. Il suivit Mauléon et Victor jusqu’à la Bicoque.
Le soir même, le baron d’Autrey et Gustave Géraume, amenés dans les locaux de la Police judiciaire, étaient mis à la disposition du juge d’instruction.Ce soir-là, M. Gautier, le Directeur de la Police judiciaire, rencontrant Victor, lui dit :
« Eh bien, Victor, nous avançons, hein ?
— Un peu trop vite, chef.
— Expliquez-vous.
— Bah ! à quoi bon ? Il fallait donner une satisfaction à l’opinion publique. C’est fait. Vive Mauléon ! À bas Victor ! »
Il retint son supérieur.
« Dès que l’on connaîtra le chauffeur qui a conduit le baron de la gare du Nord à la gare Saint-Lazare, le lendemain du crime, promettez-moi de m’en avertir, chef.
— Qu’espérez-vous ?
— Retrouver les Bons de la Défense…
— Bigre ! Et en attendant ?…
— En attendant, je m’occupe d’Arsène Lupin. Toute cette affaire entortillée et biscornue, faite de pièces et de morceaux, ne prendra sa véritable signification que quand le rôle d’Arsène Lupin sera nettement établi. Jusque-là, bouteille à l’encre, galimatias et cafouillis. »