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Table des matières IIIChapitre 13 / 37

III


L’opinion publique, en effet, fut satisfaite. Les événements ne jetaient aucune clarté ni sur le crime de la Bicoque, ni sur le crime de la rue de Vaugirard, ni sur le vol des Bons. Mais, le lendemain, après un interrogatoire, inutile d’ailleurs puisque aucune question n’obtint de réponse, d’Autrey et Géraume couchaient à la Santé. Pour les journaux, comme pour le public, l’un et l’autre étaient complices dans une vaste entreprise montée sans aucun doute par Arsène Lupin. Entre eux et Arsène Lupin, une femme, sa maîtresse évidemment, avait servi d’intermédiaire. L’instruction déterminerait le rôle de chacun.

« Après tout, se disait Victor, tout cela n’est pas si mal raisonné. L’essentiel, c’est d’atteindre ce Lupin, et comment l’atteindre sinon par sa maîtresse, et en s’assurant que la dame du Ciné-Balthazar, la femme de la Bicoque, l’acheteuse de l’échelle, et l’ouvrière rencontrée à l’étage d’Élise Masson ne font qu’une seule et unique femme ? »

Il montra la photo qu’il possédait au commis de magasin qui avait vendu l’échelle, puis au locataire qui avait avisé l’ouvrière. Réponse analogue : si ce n’est pas elle, elle lui ressemble diablement !

Enfin, un matin, il reçut un pneumatique de son fidèle ami Larmonat.

« Sur la piste. Je vais près de Chartres à l’enterrement d’Élise Masson. À ce soir. »

Le soir, Larmonat lui amenait une amie d’Élise, la seule qui eût effectué le déplacement et suivi l’humble convoi de l’orpheline. Armande Dutrec, une belle fille brune, franche de manières, s’était liée au music-hall avec Élise et la voyait souvent. Sa camarade lui avait toujours paru une nature mystérieuse « ayant des relations louches », disait-elle.

Victor la pria d’examiner toutes les photos. En face de la dernière, la réaction fut immédiate.

« Ah ! celle-là, je l’ai vue… une grande, très pâle, avec des yeux qu’on n’oublie pas. J’avais rendez-vous avec Élise, près de l’Opéra. Élise est descendue d’une auto qu’une dame conduisait… cette dame-ci, j’en réponds.

— Élise ne vous en a pas parlé ?

— Non. Mais, une fois, j’ai surpris sur une lettre qu’elle mettait à la poste cette adresse : Princesse… et puis un nom russe que j’ai mal lu… et un nom d’hôtel, place de la Concorde. Je suis persuadée qu’il s’agissait d’elle.

— Il y a longtemps ?

— Trois semaines. Je n’ai plus revu Élise depuis. Sa liaison avec le baron d’Autrey l’occupait beaucoup. Et puis elle se sentait malade, et ne pensait qu’à se soigner dans les montagnes. »

Le soir même, Victor apprenait qu’une princesse Alexandra Basileïef avait séjourné dans un grand hôtel de la Concorde et qu’on lui renvoyait sa correspondance au Cambridge des Champs-Élysées.

La princesse Basileïef ? Un jour suffit à Victor et à Larmonat pour savoir qu’il y avait à Paris l’unique descendante d’une grande et vieille famille russe portant ce nom, que son père, sa mère et ses frères avaient été massacrés par ordre de la Tchéka, et que, elle, Alexandra Basileïef, laissée pour morte, avait pu se sauver et franchir la frontière. Sa famille ayant toujours eu des propriétés en Europe, elle était riche et vivait à sa guise, originale, plutôt sauvage, en relations cependant avec quelques dames de la colonie russe, qui l’appelaient toujours la princesse Alexandra. Elle avait trente ans.

Larmonat s’enquit à l’hôtel Cambridge. La princesse Basileïef sortait fort peu, prenait souvent le thé dans le hall de danse, et dînait également au restaurant de l’hôtel. Elle ne parlait jamais à personne.

Un après-midi, Victor alla discrètement s’installer parmi la foule élégante qui tourbillonnait ou papotait aux sons de l’orchestre.

Une grande femme pâle, très blonde, passa et prit place à quelque distance. C’était elle.

Oui, c’était elle, la dame du Ciné-Balthazar ! elle, la vision entr’aperçue à la fenêtre de la Bicoque ! C’était elle, et néanmoins…

Au premier abord, aucun doute possible. Deux femmes ne donnent pas cette même impression de beauté spéciale, n’ont pas ce même regard clair, et cette même pâleur, et cette même allure. Mais des cheveux blonds, couleur de paille, légers et bouclés, enlevaient à la physionomie tout le côté pathétique qui s’associait, dans le souvenir de Victor, à des cheveux couleur fauve.

Dès lors, il fut moins sûr. Deux fois, il revint sans retrouver l’absolue certitude que lui avait imposée le premier choc. Mais, d’autre part, cette expression pathétique enregistrée la nuit, à Garches, ne provenait-elle pas des circonstances, du crime commis, du danger couru, de l’épouvante ?

Il fit venir l’amie d’Élise Masson.

« Oui, dit-elle aussitôt, c’est la dame que j’ai vue avec Élise, dans son automobile… oui, je crois bien que c’est elle… »

Deux jours plus tard, un voyageur arrivait au Cambridge. Il inscrivait sur la feuille d’identité qu’on lui présenta : Marcos Avisto — soixante-deux ans — venant du Pérou.

Nul n’aurait pu reconnaître, dans ce monsieur respectable, extrêmement distingué, vêtu avec une sobre recherche, le policier Victor, de la Brigade mondaine, si raide en son veston d’adjudant retraité, et à l’air si peu engageant. Dix ans de plus. Des cheveux tout blancs. L’air aimable de quelqu’un pour qui la vie n’a que faveurs et privilèges.

On lui donna une chambre au troisième étage.

L’appartement de la princesse se trouvait à cet étage, une dizaine de portes plus loin.

« Tout va bien, se dit Victor. Mais il n’y a plus de temps à perdre. Il faut attaquer, et vite ! »